JERNINGHAM
le nue. Viendra-t-on quand je sonne?
jerningham. J’étais retenu ici pour le service de votre grâce.
le duc. Vraiment?
jerningham. La matinée a été chaude, monseigneur.
i.e duc. En effet, j'ai entendu quelque bruit.
jerningham. C’étaient les fournisseurs de votre grâce qui forçaient la porte.
le duc. Il fallait les jeter par la fenêtre.
A quoi s'occupent donc tous ces fainéants de valets que je vois bâiller k se démonter la mâchoire toutes les fois que je traverse mes antichambres?
jerningham. Ce n'est pas leur faute, monseigneur; ils ont fait une résistance superbe. Mais le Dieu des armées s’est déclaré contre eux et ils ont été battus.
le DUC. Et alors?
jerningham. Alors les fournisseurs de sa grâce ont fait irruption jusque dans ce boudoir.
le duc. Que voulaient-ils en définitive?
jerningham. Ils voulaient savoir quand monseigneur daignerait les payer.
le duc. Ils sont bien curieux... Mes lettres. jerningham, à un valet. Les lettres de monseigneur.
le duc. Et après ?
jerningham. L’intendant de mylord est venu .
le duc. Que la peste l’étouffe !
jerningham. Monseigneur ne peut faire
tgle
un souhait plus facile à exaucer. Nous avons justement cette terrible maladie sous la main.
LE Dl'C. Qu'cst-il donc arrivé? est-ce que ce vaisseau pestiféré a rompu son ban ?
jerningham. Non , monseigneur; mais comme il est chargé d’étoffes d’Orient, étoffes dont nos dames sont très-curieuses, il paraît que des contrebandiers sont parvenus h tromper la vigdance des gardes, et que des symptômes de peste se sont manifestés hier dans la cité. Deux marchands qui avaient acheté de ces sortes de marchandises en sont morts.
le DUC. C’estjustice. Ils sont punis par où ils ont péché. Mais il me semble qu’avant de parler de la peste, nous parlions d'autre chose.
JERNINGHAM. Je disais à monseigneur que son intendant...
LE DUC. Ah! c’est juste.
JERNINGHAM. Etait venu pour causer avec sa grâce de cette hypothèque prise sur son domaine d'York.
le DUC. Eh bien, mais que les usuriers s’en emparent, qu’ils le dépècent, qu’ils le vendent, puisqu’il est impossible de le tirer de leurs mains.
jERMNGnAM. Je ferai observer à monseigneur que son intendant ne parle pas d impossibilités, mais de difficultés seulement. .
LE DUC. S’il n’y a que des difficultés, qu’il les aplanisse.
JERNINGHAM. Mais, mylord...
le duc. Ah ça, monsieur Jerningham,il me semble que si j’ai un intendant, c’est pour qu'il me vole d'abord et pour qu'il fasse mes affaires ensuite. Il m’a volé, eh ! bien, qu’il fasse mes affaires maintenant. Chaque chose a son tour, que diable !
jerningham. Aussi prétend-il que si mylord veut signer ce papier...
le DUC. Ah ça, mais, niais que vous êtes, donnez-le donc tout de suite; il fallait commencer par là. (Il signe et trouve sur la table la demande de Mac Allan. ) Et cet autre papier, est-ce encore quelque chose à signer? pendant que j’y suis...
jerningham. Non, monseigneur ; ceci c’est la requête d’un pauvre diable d’Ecos-
SdlS.
le duc, quittant la table. Quand donc tous ces mendiants retourneront-ils dans leurs montagnes, et débarrasseront-ils, une fois pour toutes, l’Angleterre de leurs réclamations ?
JERNINGHAM. Celui-ci prétend qu il a des droits à la bienveillance de votre grâce.
le duc. Comment se nomme-l-il? jerningham. Mac Allan, laird de Dumbikv.
le DUC. Je ne le connais pas.
jerningham, aidant le Vue d mettre son
pourpoint et son manteau. Aussi dit-il que ce n'est pas lui, mais son oncle David Mac Mahon de Susquebangli...
LE duc. En effet, je crois me souvenir de ce nom.
jerningham. Qui a eu l'honneur d’offrir l’hospitalité au roi et à mylord, trois jours après la bataille de M'orcester.
le DUC. Le surlendemain, monsieur, le surlendemain; il nous a même donné un souper détestable. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. S’il n’a que ce souvenir-là àinvoquer...
jerningham. Et cependant, monseigneur, ce souper, il l’a payé de toute sa fortune. Le protecteur a su l’anecdoie et a mis le séquestre sur ses biens.
le duc. Mais ce séquestre a été levé lors de la rentrée du roi.
jerningham. Justement, mylord, voilà l'erreur. On a oublié cette petite formalité, de sorte que la famille est ruinée.
le duc, froidement. Ah! vraiment?
pauvres gens !
jerningham. Mais un seul mot de votre grâce qui rappelle à sa majesté cet oubli, et....
LEDUC. Ah! oui... avec cela que le moment est bien choisi, et que nous sommes dans de bons termes, sa majesté et moi! Je ne sais quelles sottes histoires on aura encore été lui faire sur .mon compte ; de sorte que nous sommes au plus mal. Hier, à son lever, à peine si sa gracieuse majesté m'a parlé.
Tout le monde me croit perdu, et l’on chante déjà ma disgrâce sur vingt airs différents.
jerningham. Que dirai-je alors à ce pauvre garçon lorsqu’il reviendra?
le duc. Vous lui direz de ne plus revenir.
( Au valet, qui lui apporte tes lettres tur un plateau d'argent). Qu’est cela?
j ern ingh am. Le courrier de monseigneur.
Monseigneur n’attendail-il pas ses lettres?
le duc. Voyons : « Vous êtes un ingrat » et un perfide. » Ah! bien , une litanie sur le parjure, une jérémiade sur la perfidie. De vieilles paroles auxquelles on ne s'est pas même donné la peine de faire un air nouveau... Duchessi' de Clarick... Brûlez cela, monsieur Jerningham, brûlez. ( Ilcherclieune autre lettre. ) Voyons celle-ci. Ah! c’est de la petite comtesse deSussex, la fille d’honneur de la reine.... « Mon beau duc... je vous » écris avec une plume arrachée à l’aile de » l’amour...» Ah! pardieu, comtesse, vous lui en avez encore laissé assez pour qu’il s’envole. Pendant que vous le teniez, vous auriez bien dû le plumer tout entier ce drôle là « Pour » vous dire que, selon votre promesse, je » vous attendrai ce soir à 11 heures, pleine » de confiance dans mon Buckingham. »
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Cos petites filles ne doutent de rien, ma parole d’honneur ! Brûlez , brillez , jerniughain... Ah ! diable... cette écriture... je ne me trompe pas... non... ( Il ouvre précipitamment la lettre.) Nelly.
jerningham. L’ne lettre de Nelly?
le duc. Eh bien, qu’y a-t-il donc là d’étonnant? ne savez-vous pas que je suis un de ses adorateurs? (Lisant). « Mylord-duc, » vous m’avez dit souvent que vous n’aviez » rien à me refuser. J’ai une grâce à vous » demander ; pouvez-vous me recevoir ce » matin en audience très-particulière?...» Je le crois bien, pardieu ! Ah 1 elle y vient donc, à la fin I
jerningham. Comment, monseigneur, la favorite du roi !
Leduc. Voussavez bien, monsieur Jcrningham, que j’ai pour habitude d’être le rival éternel de sa majesté.
jerningham. Monseigneur vous vous perdrez par trop d’audace.
LE DUC. Mais non, au contraire; tu sais bien que je n’ai jamais eu d'autre planche de salut. C’est par ses favorites que j’ai toujours dominé le roi. Nelly avait résisté seule, et la voilà qui y vient d’elle-même. Il faut que j'entre à toute heure rhez le roi, sinon par la porte, du moins par la fenêtre. Escalier ou échelle, peu m'importe. L’échelle de Nelly est placée, et solidement , à ce que je crois du moins; va pour l’échelle.
jerningham. Monseigneur ferait bien mieux de s’occuper de cette jeune fillle dont je lui ai parlé.
le DUC. Monsieur Jerningham , je vous vois venir. Vous avez peur et vous voulez me lancer sur une fausse piste.
jerningham. Non, d'honneur, rnylord, cette jeune fille est un trésor.
LE duc. Cette petite Ecossaise ?
jerningham. L’ne véritable rose des monts Chcviots.
LE DUC. Jolie ?
jerningham. Comme toutes les Nelly de la terre.
le duc. Chut! pas de sacrilège. Quand la divinité sera renversée de son autel, vous blasphémerez tout à votre aise.
JERNINGHAM. Et sage!...
le DUC. Monsieur Jerningham, vous m’en direz tant que je ne vous croirai plus. Et où loge cette merveille ?
jerningham. Au Chardon d’Ecosse.
leduc. C’est bon... surveillez-la... et si j’ai uu instant... nous verrons.
jerningham. Cela suffit, monseigneur.
LE DUC. Maintenant faites-moi le plaisir de surveiller l’arrivée de Nelly, et dès qu’elle paraîtra, fniies-la monter par l’escalier dé-
robé. Allez, monsieur Jerningham, allez; puis, comme je ne veux pas être dérangé, donnez l’ordre qu’on ne laisse entrer ni sortir personne de l’bdtel.