‹ Le langage des fleurs (volume 2)Chapitre 17 sur 192 · OBSTACLE · texte numérisé non relu

OBSTACLE

Un charme magique qu’aucune parole ne saurait exprimer accompagne chaque matin l’aurore d’un beau jour. A l’aspect d’un si doux spectacle, le cœur le plus froid se sent pénétré de reconnaissance, l’imagination éteinte se rallume, et tout ce qui la frappe alors la touche, la pénètre et se revêt pour elle des plus aimables formes.

Dans une de ces délicieuses matinées du printemps, égarée sur les bords de la Meuse, sans soin et sans parure, je goûtais ce bonheur indéfinissable que l’aube matinale apporte au laboureur pour le consoler chaque matin des peines de la veille et le préparer aux travaux du jour. Assise au pied d'un saule, je sentais tomber la rosée, lorsque tout à coup je vis à quelques pas de moi un beau vieillard qui s’appuyait en souriant sur l’épaule d’un jeune adolescent, blond, vif et charmant, comme devait l’être l’amant de Psyché. Arrêtés sous l’arbre voisin, tous deux ils considéraient de jeunes laboureurs, dont l’un, guidant le soc de sa charrue, ouvrait la terre, tandis que l’autre dirigeait quatre bœufs vigoureux aidés de deux forts chevaux qui, en avançant d’un pas égal et lent, traçaient dans la plaine de longs et vastes sillons. Tout à coup l’attelage fait de vains efforts, il s’arrête comme enchaîné par une invisible main. Le fouet le presse, les traits se tendent, mais en vain. Les jœufs et les chevaux ne sauraient avancer. « Mon père, dit le jeune, homme, la charrue a sans doute rencontré la pointe d’un rocher ou la racine d’un vieux chêne, car qui pourrait arrêter des animaux si forts et si courageux?— Une bien faible plante sans doute, repartit le vieillard, mais à laquelle on a laissé pousser de profondes racines; regarde à tes pieds, vois ces humbles rameaux couverts de jolies fieurs roses

et papilionacées; n’y porte pas la main, car ces fleurs couvrent des épines longues et cruelles; ce sont les racines de cette tige si frêle en apparence qui arrêtent, comme tu le vois, l’effort de ces deux hommes et de ce puissant attelage. Mais regarde, les voilà qui redoublent d’efforts, l’obstacle est rompu, la plante est déracinée. Cette plante, mon fils, est une bugrane, appelée vulgairement arrête-bœuf : avec ses jolies fleurs, ses longues épines et ses racines profondes, c’est la sirène des champs et l’emblème des obstacles que le vice oppose à la vertu. Souvent, comme elle, le vice nous attire par une apparence aimable et nous arrête par d’invisibles chaînes. Pour en triompher toujours, souviens-toi, mon fils, qu’il faut une volonté ferme : avec elle, la vertu et le génie ne connaissent point d’obstacles. — Mon père, reprit le jeune homme, je n’oublierai jamais la leçon que votre expérience donne à ma jeunesse. Chaque jour je m’en souviendrai en voyant lever le soleil. » A ces mots, le vieillard et son fils s’éloignèrent; mais leurs discours restèrent gravés dans mon cœur. Combien de fois, faible et agitée, je me suis rassurée contre moi-même en répétant ces paroles du vieillard : La vertu ne connaît 'point d’obstacles.

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