MENSONGE
Les ruines d’une maison Se peuvent réparer ; que n’est cet avantage Pour les ruines du visage *!
Le plus spirituel de nos moralistes, la Bruyère, a dit : « Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables. »
Cette vérité me paraît incontestable; et cependant, du nord au midi, de 1 orient à 1 occident, chez les peuples sauvages, chez les nations policées, le goût de se farder est universel : l’Arabe vagabonde, la Turque sédentaire, la belle Persane, la Chinoise au petit pied, la Russe au teint frais, la flegmatique Anglaise, l’indolente Créole, et la Française vive et légère ; toutes les femmes du monde veulent plaire, et toutes aiment à se farder. Ce goût bizarre règne au désert comme au sérail. Duperron raconte qu’une jeune sauvage, voulant attirer les regards, prit furtivement un morceau de charbon, fut le piler dans un coin, s’en frotta les joues, et revint avec un air triomphant, comme si cet ornement l’avait rendue plus sûre de l’effet de ses charmes. M. Castellan, dans ses Lettres sur la Grèce et sur l’IIellespont, trace à peu près ainsi le portrait d’une princesse grecque qu’il peignit à Constantinople : « Ce
1 La Fontaine.
n’était point, dit-il, la beauté idéale que j’avais rêvée. Ses yeux noirs, bien fendus et à fleur de tête, avaient l’éclat du diamant; mais ses paupières noircies en gâtaient l’expression. Ses sourcils, joints par une teinture, donnaient une sorte de dureté à son regard. Sa bouche, très petite et fortement/colorée, pouvait être embellie par le sourire, mais je n’eus jamais la satisfaction de l’y voir naître. Ses joues étaient couvertes d’un rouge très foncé, et des mouches taillées en croissant défiguraient son visage. Qu’on imagine enfin l’immobilité parfaite de son maintien, le sérieux glacial de sa physionomie, et on verra que j’ai voulu représenter une madone italienne. » Ainsi le désir de plaire égare également la fille du désert et la belle odalisque. Le plus haut point de la civilisation est celui qui nous ramène à la nature et au bon goût, qui jamais ne s’en écarte. C’est lui qui inspira la Fon-* taine lorsqu’il traça le portrait de la mère des Amours :
Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses,
Ni le mélange exquis des plus aimables choses,
Ni ce charme secret dont l’œil est enchanté,
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté 4 .
Vénus elle-même n’était point sans artifice. Qu’il soit donc permis à la beauté d’en user quelquefois, mais que la vérité perce encore au travers d’un léger mensonge, et qu’un peu de rouge soit à la beauté mélancolique ce que le sourire est aux lèvres d’une mère souffrante qui veut voiler sa peine à ses enfants, ou la dérober aux yeux de la stupide indifférence.
On a fait de la buglosse l’emblème du mensonge, parce que sa racine sert à la composition de plusieurs sortes de fards. Celui dont elle est la base est peut-être le plus ancien et le moins dangereux de tous. 11 réunit même plusieurs avantages, il dure quelques jours sans s’effacer, l’eau le ranime comme les couleurs naturelles, et il ne fane point la peau qu’il embellit.
Mais cette pudeur douce, innocente, enfantine,
Qui colore le front d’une rougeur divine 2 ,
rien ne saurait l’im'ter, et l’art la détruit sans retour. Voulons-
4 Poème (l'Adonis.
* Voltaire, Ilenria.de.
PRINTEMPS
nous plaire longtemps, voulons-nous plaire toujours, écartons le mensonge de nos cœurs, de nos lèvres et de notre visage, et répétons sans cesse avec le poète :
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
BUGRANE, ARRÊTE-BŒUF