TRISTESSE
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il y a dans les végétaux quelque chose qui nous appelle, nous attire ou nous repousse. L’if est, chez tous les peuples, l’emblème de la tristesse : un tronc dépouillé d’écorce, une verdure sombre, sur laquelle contraste durement un fruit rouge semblable à des gouttes de sang, tout avertit le voyageur de s’éloigner de son dangereux ombrage 1 . Cet arbre fait périr les plantes et épuise la terre qui le nourrit. Nos aïeux, guidés par un sentiment naturel, aimaient à le voir croître dans leurs cimetières; ils destinaient sdn ombre à la mort et son bois à la guerre ; ce bois servait à faire des arcs, des lances et des arbalètes; les Grecs l’employaient aux mêmes usages. Longtemps aussi il servit de parure à nos jardins, où on le tourmentait pour lui donner les formes les plus bizarres ; aujourd’hui sa culture est tout à fait abandonnée; en Suisse, où il croît mal, les paysans ont une grande vénération pour lui; ils l’appellent l’arc à Guillaume, et il est défendu de le dépouiller de ses branches. En Hollande, dans les jardins qui doivent tout à l’art, où tout est symétrie, où le sable même des allées est rangé par compartiments, on voit souvent s’élever, aux quatre coins d’un carré parfait, des vases, des pyramides, ou d’immenses boules d’if, qui rappellent les anciens chefs-d’œuvre de nos anciens jardiniers. Les Grecs,
1 Si l’on dort à l’ombre d’un if, la tète s’embarrasse, devient lourde, et bientôt on éprouve de violentes douleurs. Les branches d'if empoisonnent les ânes et les chevaux; son suc est dangereux pour l’homme, et cependant ses fruits ne sont pas malfaisants, car les enfants en mangent impunément.
qui avaient des idées plus justes des véritables beautés de la nature, alfectés comme nous du triste aspect de cet arbre, avaient imaginé que la malheureuse Smilax, qui vit son amour méprisé du jeune Crocus, était renfermée sous l’écorce d’un if. Dans ces beaux climats, toutes les plantes parlaient aux hommes des héros, des dieux ou de l’amour ; écoutons leur voix, elles nous parleront aussi de la Providtence, qui, après les avoir prodiguées à nos besoins, en réserve quelquesunes à nos plaisirs ou à nos ennuis ; cette mère attentive présente , parmi les végétaux, des hochets à notre enfance, des couronnes à notre jeunesse, à tous les âges des fruits exquis, des lits commodes et de délicieux ombrages. Sommesnous mélancoliques? Le saule nous appelle par de doux murmures; amoureux? Le myrte nous offre ses fleurs ; riches? Le maronnier nous donne ses fastueux ombrages ; tristes? L'if vient s’offrir, il semble nous dire : '< Fuyez le chagrin, il dévaste le cœur comme je dévaste le terrain qui me nourrit; la tristesse est aussi dangereuse à l’homme que mon ombre l’est aux voyageurs. »
petite marguerite