BRUYÈRE COMMUNE
Solitude.
Les prairies se couvriront toujours de fleurs, les plaines de moissons, les coteaux de pampie veit et les montagnes de sombres forêts.
Heureux bergers ! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus et vous reposer à l’ombre des forêts ; vous le pouvez, car tout est joie pour les heureux.
Pour moi, guidée par la mélancolie, je porterai mes pas vers ces lieux écartés que l’humble bruyère, amante
PRINTEMPS
de la solitude, dispute aux travaux des hommes : là, assise à l’ombre d’uu genêt, je me livrerai à mes sombres pensées, et bientôt je verrai accourir de toutes parts les êtres malheureux, souffrants, affligés comme moi. La perdrix, chassée de nos guérets après avoir perdu sa jeune famille ; la biche, poursuivie par les chiens ; le lièvre aux abois, le lapin timide, effrayés d’abord à mon aspect, s’accoutumeront enfin à mes larmes ; peut-être même viendront-ils jusqu’à mes pieds chercher un abri contre la persécution des hommes ! Vous m’entourerez aussi, laborieuses abeilles; si je dérobe une seule tige de bruyère à nos solitudes, vous viendrez jusque dans mes mains puiser le miel que vous recueillez, hélas! pour d’autres que pour vous. Et vous, bruyantes gélinottes, à la voix éclatante! vous mesurerez, pour vous et pour moi, le temps qui s’enfuit, sans laisser aux déserts ni traces ni regrets. Douces colombes! tendres rossignols! vos gémissements et vos soupirs sont faits pour les bosquets parfumés, mais je ne puis plus rêver à leur ombre ; la voix du désert vous glace ; elle a pour moi des charmes : aux premières clartés^de la lune, cette voix lugubre retentira dans les airs. Roi de ces solitudes, le hibou sortira du tronc caverneux d’un vieux chêne, perché sur les branches qui cachent son palais de mousse ; sa voie effraye l’amante craintive qui compte les heures de l’absence, elle fait trembler la mère qui veille auprès du lit où la fièvre retient son unique enfant ; mais elle console le malheureux qui a cédé à la tombe tout ce qu’il aimait sur la terre...
Souvent cette voix lugubre te réveilla, infortuné
Young, pour te parler de la mort et de l’éternité ; souvent elle me réveille aussi, et si, comme à toi, elle ne m’inspire pas des chants sublimes, comme à toi elle m’inspire le dégoût du monde et l’amour de la solitude.