‹ Le langage des fleursChapitre 17 sur 95 · NARCISSE · texte numérisé non relu

NARCISSE

Égoïsme.

Le narcisse des poètes répand une douce odeur ; il porte une couronne d’or au centre d’une large fleur, toujours blanche comme l’ivoire, et légèrement inclinée : cette plante paraît naturelle à nos climats ; elle aime l’ombre et la fraîcheur des eaux.

Les anciens voyaient dans cette fleur la métamorphose d’un jeune berger qu’Amour punit de son indifférence par un fatal égarement. Mille nymphes aimèrent le beau Narcisse, et connurent le supplice d’aimer

sans retour. Echo, la triste Echo, fut méprisée par cet ingrat ; elle était belle alors, mais la douleur et la honte effacèrent sa beauté : une affreuse maigreur se répandit sur tout son corps ; les dieux en eurent pitié : ils changèrent ses os en pierres, mais ils ne purent guérir son âme, qui gémit encore dans les lieux écartés où tant de fois elle suivit le cruel qui ne put l’aimer.

Fatigué par l’exercice de la chasse et par la chaleur qui desséchait la terre, le beau Narcisse se reposa un jour sur un épais gazon, au bord d’une fontaine dont les eaux limpides n’avaient jamais été troublées : le berger, attiré par la fraîcheur, veut se désaltérer ; il se penche vers le pur cristal de cette onde perfide ; il se

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voit, il s’admire, et reste si frappé de son image que, les yeux fixés sur cette ombre, il perd tout mouvement et semble une statue attachée sur la rive. Amour, qui se venge d’un cœur rebelle, embellit cette image de tous les feux qu’elle inspire ; puis il se rit d’une si folle erreur, abandonnant sa victime au délire qui doit la consumer. Écho, seule, fut témoin de sa peine, de ses larmes, de ses soupirs, des vœux insensés qu’il s’adressait à lui-même. Sensible encore, la nymphe répondit à ses plaintes et redit son dernier adieu, qui ne fut pas pour elle : même en expirant, le malheureux cherchait encore au fond des eaux l’erreur qui l’avait charmé; on assure même qu’en descendant aux enfers, il la redemanda aux eaux ténébreuses du Styx, des bords duquel rien ne put le détacher. Les Naïades, ses sœurs, déplorèrent sa perte et couvrirent son corps de leurs longues chevelures ; elles prièrent les Dryades d’élever un bûcher pour ses funérailles. Écho suivait ces nymphes et redisait leurs plaintes d’une voix désolée. Le bûcher s’élève, mais le corps qu’il doit mettre en cendres n’existe plus ; on ne trouve à sa place qu’une fleur pâle et mélancolique, qui se penche sur l’eau des fontaines comme Narcisse sur celle du Styx.

Depuis ce jour, les Euménides parent leurs fronts terribles d’une couronne de ces fleurs, qu’elles ont consacrées elle-mêmes à l’égoïsme, qui est de toutes les fureurs la plus triste et la plus funeste.

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