‹ Le langage des fleursChapitre 28 sur 95 · DE LA PHILOSOPHIE DES ROSES · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE DES ROSES

Pour orner les leçons de la sagesse, souvent les Muses ont emprunté une rose aux Amours. Ces belles fleurs, emblèmes du plaisir, marquent aussi sa courte durée.

On peut dire de la beauté ce que Malherbe disait d’un jeune enfant :

Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin ;

Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L espace d’un matin.

Le célèbre roman de la Bose, qui fit les délices de la cour de Philippe le Bel, semble n’avoir été écrit que pour nous apprendre combien il est dangereux d écouler un séducteur.

Un amant passionné qui s’inquiète, s’agite pour devenir possesseur d’une rose, voilà le sujet du livre. Mais cet amant si tendre, qui ne trouve rien d’égal à la rose qu’il adore, n’a pas plutôt joui de son doux parfum, qu’il la néglige et l’abandonne.

Ce roman versifié fut composé, en 1260, par Guil-

Paris. - Typ Ch U„siv g er.

ROSE cent feuilles

ÉTÉ 53

laume de Loris, et terminé quarante ans après par Jean de Meung,

Aimable rose! au lever de l’aurore Un essaim de zéphyrs badine autour de toi; Chacun d’eux jure qu’il t’adore,

Chacun te promet une éternelle foi;

Mais le soleil, en se couchant dans l’onde, Voit à leur tendre soin succéder le mépris :

La troupe ingrate et vagabonde Déserte sans scrupule avec ton coloris t,

Aimable fleur à peine éclose, Défiez-vous de Cupidon :

Il regrettera le bouton Quand il aura fané la rose 2 .

La pudeur doit défendre la beauté comme l’épine défend la rose 3 .

Jeune Églé, veux-tu de la rose Conserver longtemps la fraîcheur?

Songe qu’à celte fleur si tendre La nature sut attacher Une feuille pour la cacher,

Une épine pour la défendre «

» Les Amours de Leucippe.

2 Hoffmann, s V. J. Rosali.

* Constant Dubos.

Le] vieillard qui parle d’amour à une jeune fille est comme le vent d’automne qui flétrit la rose sans l’épanouir (P.).

Jeune fille est le bouton frais De la rose prête d’éclore;

Ce bouton est si cher à Flore,

Qu’une épine en défend l’accès.

L’aiguillon perce, il assassine Le vieillard qui le vient cueillir, Qu’un jeune amant vienne s’offrir,

Le bouton s’ouvre, et plus d’épine *.

Vous, dont la gloiie est d’être belle, D’un sexe aimable jeune fleur, Prenez la rose pour modèle.

Son éclat naît de sa pudeur.

Cet ornement de la nature Se cache sous un arbrisseau.

Et, pour garder sa beauté pure,

Arme d’épines son berceau.

Riche des présents de l’aurore,

Tant qu’elle fuit le Dieu du jour, Moins on la voit, plus on l’honore :

La sagesse enflamme l’amour 2 .

Roses, en qui je vois paraître Un éclat si vif et si doux,

Vous mourrez bientôt; mais peut-être Dois-je mourir plus tôt que vous :

La mort, que mon âme redoute,

Peut m’arriver incessamment.

i Guillemain.

« De Leyre.

ÉTÉ

Vous mourrez en un jour sans doute, Et moi peut-être en un moment *.

Smindride, de la ville de Sybaris, disait que le pli d’une feuille de rose l’avait empêché de dormir. C’est pourquoi le philosophe Aristippe, respirant un jour le parfum d’une rose, s’écriait : « Maudits soient les efféminés qui ont fait décrier de si douces sensations ! »

Objet d’amour et de philosophie, dit Bernardin de Saint-Pierre, voyez la rose, lorsque, sortant des fentes d’un rocher humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l’aurore l’a couverte de pleurs, et qu’elle appelle, par son éclat et ses parfums, la main des amants. Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d’émeraude ; c’est alors que cette fleur semble nous dire que, symbole du plaisir par son charme et sa rapidité, elle porte comme lui le danger autour d’elle, et le repentir dans son sein.

* L’abbé de la Chassaigne.

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