ARMOISE
Bonheur.
imable fleur,je n’ai point oublié que tu protégeas mon enfance ; je n’ai point oublié ces temps heureux où ma bonne gouvernante venait, la veille de la Saint-Jean, parer, en secret, mes blonds cheveux d’une couronne d’armoise.En m’embrassant elle me disait : « Chère enfant, te voilà préservée, par mes soins, de tous malheurs, de toutes souffrances, des malins esprits et de la méchanceté des hommes. » Je répondais par de tendres caresses à ses soins em-
i Passerat.
ETE
pressés ; mon jeune cœur s’ouvrait à la confiance ; les esprits et les méchants étaient pour moi la même chose ; j’en avais peur sans y croire. Ah ! que ne puis-je encore, parée d’une guirlande de fleurs, opposer une innocente superstition aux douleurs de la vie !
Qu’on ne pense pas toutefois que l’armoise soit une plante sans réputation, sans vertu : je veux, pour son honneur, rapporter ici ce qu’en dit Pline dans la traduction naïve de notre vieil Antoine du Pinet :
« La gloire d’imposer les noms aux herbes n’a pas « seulement appartenu aux hommes, elle est aussi « venue jusqu’à enflammer le cerveau des femmes, qui « ont voulu avoir leur part ; car la royne Artemisia, « femme du riche Mausolus, roy de Carie, fit tant par a son industrie, qu’elle baptisa de son nom l’armoise,
« qui, auparavant, étoit appelée parlhenis. Toutefois il « y en a qui tiennent ce nom d 'artemisia avoir été im- « posé à l’armoise,à raison de la déesse Artémis Ilithya 1 , « parce que cette herbe est particulièrement bonne aux «femmes. » Effectivement Hippocrate, Dioscoride, Talien, Zacutus Lusitanus, et de nos jours un savant professeur" 2 , ainsi que le célèbre Alibert, ont tour à tour préconisé les qualités de l’armoise.
Aimable plante, lorsque, pleine de confiance en tes vertus surnaturelles, je me croyais préservée par toi de toute espèce de maux, j’ignorais qu’une grande reine avait autrefois disputé à une déesse la gloire de te faire porter son nom. J’ignorais que les savants de l’antiquité
» Diane.
* Gilibert
et les doctes de nos jours se fussent occupés de tes vertus salutaires ; mais cette vaine érudition n’a rien ajouté à ma reconnaissance. Si parfois, égarée dans la campagne, je te rencontre, mon cœur bat, mes yeux se mouillent de larmes ; je songe aussitôt à mon heureuse enfance, aux feux de la Saint-Jean, à ma pauvre bonne, aux chaînes de fleurs auxquelles elle suspendait mes jeunes destinées. Doux souvenirs, vous embellirez toujours ma vie. Salut, charmante armoise, je te dois encore un instant de bonheur.