COLCHIQUE
Mes beaux jours sont passes.
Vers les derniers jours d’été on voit briller, sur la verdure des humides prairies, une fleur ^semblable au safran printanier; cette fleur est le colchique d’automne; loin de nous inspirer, comme le safran, la joie et l’espérance, il annonce à toute la nature la perte des beaux jours.
Les anciens croyaient que cette plante, venue des champs de la Golchide, devait sa naissance à quelques gouttes de la liqueur magique que Médée prépara pour rajeunir le vieil Æson. Cette origine a fait longtemps considérer le colchique comme un préservatif contre toutes sortes de maladies. Les Suisses attachent cette fleur au cou de leurs enfants, et les croient inaccessibles à tous les maux. La folle opinion des vertus merveilleuses de cette plante a même séduit les hommes les plus graves, et il a fallu toute l’expérience du célèbre Haller pour faire disparaître ces vaines superstitions de l’ignorance. Cependant le colchique intéressa toujours les vrais savants, par les phénomènes botaniques les plus singuliers. Sa corolle, dont les six découpures sont glacées de violet, n’a ni feuilles ni tige. Un long tube.
blanc comme l’ivoire, qui n’est qu’un prolongement de la fleur, est son seul soutien ; c’est au fond de ce tube que la nature a placé la graine, qui ne doit mûrir qu’au printemps suivant. L’enveloppe qui la renferme, profondément ensevelie sous le gazon, brave les rigueurs de l’hiver; mais, aux premiers beaux jours, cette espèce de berceau sort de terre, et vient se balancer aux rayons du soleil, environné d’une touffe de larges feuilles du plus beau vert. Ainsi cette plante, renversant l’ordre accoutumé des saisons, mêle ses fruits aux fleurs du printemps, et ses fleurs aux fruits de l’automne. Mais, dans tous les temps, les tendres agneaux fuient à son aspect ; la jeune bergère s’attriste à sa vue ; et, si quelquefois la mélancolie tresse une couronne de ses fleurs d’un bleu mourant, elle la consacre aux jours heureux qui ont fui pour ne plus revenir.