‹ Le langage des fleursChapitre 59 sur 95 · LAURIER-AMANDIER · texte numérisé non relu

LAURIER-AMANDIER

Perfidie.

Aux environs de Trébisonde, sur les bords de la mer Noire, croît naturellement le laurier perfide, qui cache sous sa douce et brillante verdure le plus funeste de tous les poisons ; cet arbre, qui orne nos bosquets d’hiver, se charge au printemps de nombreuses pyramides de fleurs blanches auxquelles succèdent des fruits noirs semblables à de petites cerises : ses fleurs, ses fruits et ses feuilles ont le goût et l’odeur de l’amande. On raconte qu’une tendre mère, le jour de sa fête, voulant préparer un mets agréable à sa famille, jeta quelques

AUTOMNE

livres de sucre et une poignée de feuilles de laurieramandier dans une chaudière de lait bouillant. A la vue du festin qui s’apprête, une innocente joie éclate dans tous les yeux. O surprise ! à peine a-t-on goûté le mets fatal, que tous les visages changent, les cheveux se hérissent sur la tête des malheureux, leur respiration se précipite, mille cris confus sortent de leur poitrine, une fureur horrible les poursuit, les agile et s’empare de leurs sens. La mère, désolée, veut appeler du secours ; mais, saisie du même mal, elle partage le délire insensé auquel elle ne peut apporter aucun remède. Le sommeil calme enfin les vertiges de cette triste ivresse. Mais que devintla pauvre mère, quand un homme habile lui appr/t le lendemain qu’elle avait fait prendre à ses enfants un venin tout semblable à celui de la vipère 1 ? Ce venin, concentré dans l’eau distillée ou dans l’huile essentielle du laurier-amandier, est si violent, qu’il suffit de le mettre en contact avec la plus légère blessure pour donner la mort à l’homme le plus robuste. De sages règlements ont défendu, en Italie, la vente de cet affreux poison. Cependant les distillateurs avides en distribuent secrètement sous le nom d’essence d’amandes amères. On assure encore qu’au moyen du parfum de ce terrible laurier on peut évoquer du sein des enfers le démon du cauchemar! Fuseli, célèbre peintre anglais, a vu et représenté avec des pinceaux sublimes et bizarres les effets d’une semblable imprudence. Voyez cette jeune fille en proie au délire de l’amour. Pour appeler autour d’elle les songes légers, elle dépose sous

1 C’est Fontana qui a obtenu ce résultat.

son chevet une branche de laurier-amandier. Bientôt un sommeil accablant ferme ses paupières. Le fantôme appelé par un parfum qu’il ne saurait méconnaître, arrive, et s’assied en grimaçant sur la poitrine de l’imprudente beauté. La douleur est exprimée dans tous les traits de l’infortunée, sa tête se renverse avec effort, ses bras tombent sur le bord du lit, son sein palpite et se soulève péniblement ; elle se sent étouffer, le mouvement interrompu de son cœur semble la menacer delà mort. Tourmentée par une succession de rêves incohérents, elle voit des villes prises d’assaut, des veuves en pleurs, des amants étendus dans des bières sanglantes ; elle est transportée dans un désert, au milieu d’une nuit obscure et glacée, un assassin la poursuit un poignard à la main, et le plus épouvantable précipice s’oppose à sa fuite ; des convulsions agitent tous ses membres, ses mains se crispent, et ses pieds liés ne peuvent plus faire de mouvements. Elle essaye en vain de pousser des cris, ses lèvres tremblantes ne peuvent articuler ; elle fait d’inutiles efforts pour ouvrir ses paupières paralysées. Elle voudrait marcher, courir, nager, voler, se traîner ; mais la volonté n’a plus de pouvoir dans l’empire du sommeil. Le démon hideux pèse toujours sur son sein, il se dresse, se balance, roule ses yeux dans leur hideuse orbite, prête l’oreille à ses accents plaintifs et jouit de ses souffrances et de son désespoir.

AUTOMNE

TUSSILAGE ODORANT

On vous rendra justice.

Le génie, caché sous une modeste apparence, ne frappe point les yeux du vulgaire. Mais, si les regards d’un juge éclairé le rencontrent, aussitôt sa force est relevée, et il emporte l’admiration de ceux dont la stupide indifférence n’avait pu le comprendre. Un jeune meunier hollandais, se sentant du goût pour la peinture, s’exerça, dans ses moments de loisir, à représenter le paysage au milieu duquel il vivait. Le moulin, les troupeaux de son maître, une verdure admirable, les effets du ciel, les nuages, de la vapeur, de la lumière et des ombres, voilà ce que son naïf pinceau rendait avec une vérité exquise. A peine un tableau était-il fini, qu’il était porté chez un marchand de couleurs, qui, pour le prix, donnait de quoi en refaire un autre. Un jour de fête, l’aubergiste du lieu, voulant orner la salle où il recevait ses hôtes, fit emplette de deux de ces tableaux. Un grand peintre s’arrête dans cette auberge, il admire la vérité de ces paysages, offre cent florins de ce qui n’avait coûté qu’un écu, et, en payant, il promet de prendre au même prix tous les ouvrages du même auteur. Voilà la réputation du jeune peintre établie, voilà sa fortune faite. Aussi sage qu’heureux, il n’oublia jamais son cher moulin; on en retrouve l’image dans tous ses tableaux, qui sont autant de chefs-d’œuvre. Qui croirait que les plantes ont le même sort que les hommes, et qu’d leur faut aussi un patron pour être appréciées?

Le tussilage odorant, malgré sa suave odeur, a vécu longtemps ignoré au pied du mont Pila, où sans doute il fleurirait encore sans gloire, si un savant botaniste, M Villau, de Grenoble, n’avait su apprécier ses qualités bienfaisantes. Cette plante parfumée apparaît dans une saison où toutes les autres fleurs ont disparu : comme le grand artiste fit l’éloge du pauvre peintre, M. Villau fit celui de l’humble fleur ; il lui donna un rang distingué dans ses ouvrages; et, depuis ce temps, le tussilage, cultivé avec soin, vient, dès les premiers jours de décembre, parfumer nos plus brillants salons.

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