‹ Le langage des fleursChapitre 68 sur 95 · UNE PAILLE BRISÉE · texte numérisé non relu

UNE PAILLE BRISÉE

Rupture.

L’usage de briser une paille, pour exprimer que tous les serments sont rompus, remonte aux premiers temps de la monarchie; on peut même dire qu’il a une origine presque royale.

Les vieux chroniqueurs racontent qu’en 922 Charles le Simple, se voyant abandonné des principaux seigneurs de sa cour, eut l’imprudence de convoquer l’assemblée du Champ de Mai à Soissons. Il y cherchait des amis, il n’y trouva que des factieux dont sa faiblesse accroissait l’audace. Les uns lui reprochent son indolence, ses prodigalités et sa confiance aveugle dans son ministre Haganon ; les autres s’élèvent contre le déshonneur de ses concessions à Raoul, chef des Normands. Environné de leur foule séditieuse, il prie, il promet, il croit leur échapper par de nouvelles faiblesses, mais en vain. Dès qu’ils le voient sans courage, leur audace n’a plus de bornes : ils osent déclarer qu’il a cessé d’être leur roi. A ces mots, qu’ils prononcent avec toutes les marques de la violence, et qu’ils accompagnent de menaces, ils s’avancent au pied du trône, brisent des pailles qu’ils tiennent dans leurs mains, les jettent brusquement à terre, et se retirent après avoir exprimé, par cette action, qu’ils rompaient avec lui.

Cet exemple est le plus ancien de ce genre qui nous soit parvenu ; mais il prouve que, depuis longtemps,

AUTOMNE

cette manière de rompre un serment devait être en usage, puisque les grands vassaux ne crurent pas nécessaire d’ajouter à leur action une seule parole qui pût servir à l’expliquer : ils étaient donc sûrs d’être entendus, et ils le furent.

Il y a loin de cette scène terrible à la scène si comique du Dépit amoureux de Molière ; cependant l’une est l’origine de l’autre : elles prennent au moins leur source dans le même usage populaire ; il n’y a que la différence du temps. Ce qui servait jadis à détrôner un roi, à bouleverser une nation, ne peut plus servir qu’à désoler un cœur.

Heureux les amants dont les ruptures se terminent comme les révolutions du bon vieux temps !

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