‹ Le langage des fleursChapitre 73 sur 95 · UN BRIN DE MOUSSE · texte numérisé non relu

UN BRIN DE MOUSSE

Amour maternel.

J.-J. Rousseau, si longtemps tourmenté par ses passions, et persécuté par celles des autres hommes, consola les dernières années de sa vie par l’étude de la nature ; il n’interrogeait, il n’aimait plus qu’elle, et son goût pour ia botanique adoucissait tous ses maux et calmait toutes ses douleurs ; l’étude des mousses surtout avait des charmes pour lui. « Ce sont elles, disaitil souvent, qui rendent à nos campagnes un air de jeunesse et de fraîcheur ; elles embellissent la nature au moment où les fleurs ont disparu et où leurs tiges flétries se confondent avec la poussière de nos champs. » Effectivement, c’est en hiver que les mousses offrent aux yeux du botaniste leur vert d’émeraude, leurs noces secrètes, et les charmants mystères des urnes et des amphores qui renferment leur postérité.

Semblables à ces amis qui ne se rebutent ni du mal-

heur, ni même de l’ingratitude, les mousses, bannies des champs cultivés, s’avancent vers les terrains arides et incultes, pour les couvrir de leur propre substance, qui se change peu à peu en une terre féconde; elles s’étendent dans les marécages, et les transforment bientôt en utiles et riantes prairies. L’hiver, lorsque rien ne végète plus, ce sont elles qui se chargent de l’hydrogène et du carbone qui vicient l’air que nous respirons pour nous le rendre chargé de l’oxygène qui l’épure ; l’été, elles forment, à l’ombre des forêts, des gazons où le berger, l’amant et le poète aiment à se reposer ; les petits oiseaux en tapissent les nids qu’ils préparent à leurs naissantes familles, et l’écureuil en construit sa demeure. Que dis-je ? sans ces plantes, si méprisées des hommes, une partie de notre globe serait inhabitable.

Aux confins du monde, les Lapons couvrent de mousse les souterrains où, rassemblés en familles, ils bravent les plus longs hivers ; leurs nombreux troupeaux de rem nés ne connaissent point d’autre nourriture ; cependant ils donnent à leurs maîtres de délicieux laitages, une chair succulente et de chaudes fourrures, réunissant ainsi, pour le pauvre Lapon, tous les avantages que nous présentent séparément la vache, le cheval et la brebis. Les Lapons, réunis autour de vastes poêles, célèbrent, au bruit de leurs tambours magiques, les aurores boréales qui éclairent leurs longues nuits ; ils chantent les vertus de leurs pères ou leurs propres exploits, tandis que leurs femmes, assises auprès d’eux, réchauffent, dans des berceaux de mousse, leurs petits enfants enveloppés d’hermine.

Peuple fortuné, vous ignorez nos guerres, nos fêtes,

HIVER

nos procès et nos longues misères! Chaque jour, dans votre heureuse ignorance, vous remerciez les dieux de vous avoir fait naître dans la plus belle des contrées, vous avoir donné des mœurs pures, un air léger et des mousses parfumées. La nature, bienfaisante dans ces tristes climats, enveloppe de mousse tout ce qui végète et tout ce qui respire, comme d’une toison végétale propre à préserver des frimas ses enfants malheureux, et à les réchauffer sur son sein maternel.

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