‹ Le langage des fleursChapitre 88 sur 95 · VIOLETTE · texte numérisé non relu

VIOLETTE

Modestie.

J’avais quinze ans, une langueur inexprimable s’empara tout à coup de mes sens. Je pleurais sans chagrin, je riais sans joie ; et, comme effrayée de la vie, un désir secret de mourir me poursuivait sans cesse. Des yeux abattus, des couleurs effacées, une démarche chancelante, une voix affaiblie, portaient la douleur et l’effroi dans l’âme de ma tendre mère ; ses soins ne pouvaient

HIVER

plus me ranimer; baignée de ses larmes, penchée sur son sein, mes mains pressées dans les siennes, je l’entendais se plaindre de mes douleurs. J’essayais de sourire pour la rassurer, mais je ne ressentais pas l’espérance que je voulais lui inspirer. Depuis que cet état durait, les arbres avaient perdu leurs feuilles, et l’hiver dans toute sa rigueur régnait dans nos champs. Assise auprès d’un feu pétillant, sa chaleur me dévorait, et la moindre impression du froid me faisait transir. Chaque soir, fatiguée de moi-même, je m’endormais sans espoir de revoir le lendemain.

Cependant, une nuit, il m’en souvient, c’était celle du 10 février 18.., il me sembla tout à coup qu’un rayon de soleil était tombé sur ma tête, qu’il m’avait pénétrée d’une bienfaisante chaleur, et qu’une voix douce et tendre m’invitait à vivre. Ranimée par ce songe, je m’éveille : le ciel était pur, les premiers rayons du jour doraient mes fenêtres; je passe une robe à la hâte, et je m’avance, à travers les neiges, vers la vaste forêt qui couronne les hauteurs de notre habitation. Arrivée dans cette solitude, épuisée de fatigue, je m’appuyai contre un chêne, et je cherchai des yeux les superbes prairies qu’arrose la Meuse, et le vallon fleuri où, le printemps dernier, j’avais encore partagé les jeux de mes folâtres compagnes ; tout avait disparu : la Meuse, couvrait la campagne de ses eaux débordées. Triste, j’allais reprendre le chemin de la maison, quand un rayon de soleil vient frapper le tronc moussu du chêne contre lequel j’étais appuyée : aussitôt j’aperçois à mes pieds un petit tapis de verdure, et je me sens environnée des plus doux parfums. O surprise ! vingt touffes

de violettes toutes couvertes de Heurs se présentent à mes yeux! Je ne puis dire ce que j’éprouvai alors ' un doux ravissement pénétra mes sens : non, jamais ceo Heurs ne m’avaient paru si fraîches ! elles s’élevaient sur le gazon comme sur un autel de verdure. Ces parfums suaves, la pureté de ce rayon de soleil, ce vaste tapis de neige qui s’étendait au loin et qui semblait avoir respecté ces lieux; le chêne qui protégeait, qui couronnait de son feuillage bronzé ce tableau du printemps, tout me remplissait d’une émotion semblable à celle de l’amour. Alors le bonheur qui m’avait été promis en songe circula dans mes veines, et je crus respirer en un instant toutes les fleurs du printemps, tous les plaisirs delà jeunesse. Mais à ce sentiment si pur et si vif il en a succédé un de douleur : je n’avais pas une amie qui pût sentir et partager mon innocente joie. Cependant je cueillis un bouquet de ces violettes, je l’enfermai dans mon sein, et je me dis : Aimables fleurs, je vous consacre à l’amie que j’aurai. Que la violette soit donc ta Heur chérie, Élisa, toi dont l’amitié, mille fois plus douce que ces parfums, a ranimé mon âme dégoûtée du monde à vingt ans, comme à quinze elle l’était de la vie ! Que la violette soit ta fleur, mon unique amie ! car elle est aussi l’emblème de la modestie.

L’obscure violette, amante des gazons,

Aux pleurs de la rosée entremêlant ses dons,

Semble vouloir cacher, sous leurs voiles p'uQces,

D’un prodigue parfum les discrètes délices :

C’est l’emblème d’un cœur qui répand en -ecret Sur le malheur timide un modeste bienfait G

* M. Boisjuiin.

IllVER

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