Le langage des fleurs
Ueuredsf. la jeune fille qui ignore les folles joies du monde, et ne connaît pas de plus douce occupation que l’étude des plantes; simple et naïve, elle demande aux prairies ses plus touchantes parures; chaque printemps lui apporte des jouissances nouvelles, et chaque matin une moisson de fleurs vient payer ses soins par des plaisirs. Un jardin est pour elle une source inépuisable d’instruction et de bonheur. Tantôt, par un art charmant, les fleurs se convertissent sous ses doigts en liqueurs parfumées, en essences précieuses, ou en conserves bienfaisantes ; tantôt, marchant sur les traces des Van Spaendonck, elle fixe sur la toile les nuances trop fugitives de la plus belle des fleurs : son pinceau habile nous montre la reine du printemps avec ses formes sphériques, ses tendres couleurs, le beau vert de son feuillage, les épines qui la défendent, la rosée qui la baigne, le papillon qui l’effleure. Rien n’est oublié, on
la voit, et au sein des hivers mêmes on croit, en la voyant, respirer encore les parfums du printemps. Ces études, en lui donnant le goût de la nature, remplissent son âme d’émotions ravissantes, et ouvrent devant elle les avenues enchantées d’un monde plein de merveilles. Les fleurs, dit Pline, sont la joie des arbres qui les portent; cet observateur sublime aurait pu dire aussi, et de ceux qui les aiment et qui les cultivent. Interprètes des plus doux sentiments, les fleurs prêtent des charmes à l’amour même, à cet amour pur et chaste, qui est, dit Platon, une inspiration des dieux. L’expression de cette passion divine doit être divine aussi, et c’est pour l’embellir encore qu’on a imaginé le langage ingénieux des fleurs. Ce langage, mieux que l’écriture, se prête à toutes les illusions d’un cœur tendre, et d’une imagination vive et brillante. Dans les beaux temps de la chevalerie, l’amour respectueux et fidèle emprunta souvent ce doux langage. Les livres gothiques sont pleins d’emblèmes composés avec des fleurs : on voit dans le roman de Perceforêt qu’un chapeau de roses est un trésor pour les amants; on lit, dans celui d’Amadis, qu’Oriane prisonnière, ne pouvant ni parler ni écrire à son amant, lui apprit son malheur en lui jetant du haut d’une tour une rose baignée
dans ses larmes : charmante expression de douleur et d’amour ! Les Chinois ont un alphabet composé entièrement avec des plantes et des racines ; on lit encore sur les rochers de l’Égypte les anciennes conquêtes de ces peuples exprimées avec des végétaux étrangers. Ce langage est donc aussi vieux que le monde ; mais il ne saurait vieillir, car chaque printemps en renouvelle les caractères, et cependant la liberté de nos mœurs l’a relégué parmi les amusements des sérails. Les belles odalisques s’en servent souvent, pour se venger du tyran qui outrage et méprise leurs charmes : une simple tige de muguet, jetée comme par hasard, va apprendre à un jeune icoglan que la sultane favorite, fatiguée d’un amour tyrannique, veut inspirer, veut partager un sentiment vif et pur. Si on lui renvoie une rose, c’est comme si on lui disait que la raison s’oppose à ses projets ; mais une tulipe au cœur noir et aux pétales enflammés, lui donne l’assurance que ses désirs sont compris et partagés; cette ingénieuse correspondance, qui ne peut jamais ni trahir ni dévoiler un secret, répand tout à coup la vie, le mouvement et l’intérêt dans ces tristes lieux, qu’habitent ordinairement l’indolence et l’ennui. Pour nous, qui vivons sans contrainte, et pour qui la sagesse est un charme, une vertu et non une dure
nécessité, nous avons conservé à l’amour ses doux mystères, et ce sont eux qui lui donnent ses plus aimables attraits ; car la liberté, que ce dieu poursuit sans cesse, est sa plus cruelle ennemie. Il faut à l’Amour des ailes et un bandeau ; il faut qu’il dérobe tout à l’innocence, qu’il arrache tout à la sagesse, car il méprise les dons volontaires, et ne veut que des conquêtes difficiles.
Un doux nenni avec un doux sourire Est tant honnête.(1)
un demi-aveu enchante bien plus qu’une certitude entière; et souvent j’ai vu l’abandon d’un bouquet rendre un amant plus heureux que les expressions brillantes du plus tendre billet. L’art de se faire aimer est chez les femmes l’art de se défendre ; plus elles ont de scrupules et de délicatesse, plus elles sont dignes des hommages qu’on leur rend. Madame de Maintenon, qui subjugua le plus inconstant des rois, nous a donné son secret quand elle dit : Je ne le renvoie jamais content, jamais désespéré. Le véritable amour ne connaît ni ruse, ni calcul; son innocence fait sa force; c’est lui seul qui prépare les saintes unions, les heureux mariages; sans
PRÉFACE
lui tout périrait dans la langueur. Un cœur indifférent n’a jamais connu les dévouements sublimes, il ignore ces délicatesses charmantes qui donnent du prix à un soupir, à un regard, à un mot à demi prononcé, à une fleur qu’on retient et qu'on laisse prendre. Un cœur indifférent est aussi loin du bonheur que de la vertu ; il faut avoir connu l’amour, il faut l’avoir combattu pour être bon, compatissant, généreux 5 mais ce n’est point au sein des villes, c’est dans les campagnes, au milieu des fleurs, que l’amour a toute sa puissance ; c’est là qu’un cœur véritablement épris s’élève jusqu’à son Créateur; c’est là que des espérances éternelles, venant à se mêler à des sentiments passagers, embellissent les amants, et donnent à leurs regards, à leurs attitudes, ces expressions célestes qui touchent même les indifférents. C’est donc surtout pour ceux qui connaissent l’amour et qui vivent à la campagne, loin du tumulte du monde, que nous avons rassemblé quelques syllabes du langage des fleurs. Ce langage prêtera aussi ses charmes à l’amitié, à la reconnaissance, à l’amour filial, à l’amour maternel. Le malheur même peut emprunter des secours de ce doux langage : seul dans sa prison, l’infortuné Roucher se consolait en étudiant les fleurs que sa fille recueillait pour lui, hélas !
PREFACE
et, peu de jours avant sa mort, il lui renvoyait deux lis desséchés, pour exprimer en même temps et la pureté de son âme, et le sort qui l’attendait. J’ai quelquefois vu un jeune enfant solliciter des secours pour sa pauvre mère en présentant un bouquet ; et c’est aussi en présentant une rose à celui dont il était esclave, que le poète Sadi l’engagea à briser ses chaînes. Il lui dit : Fais du bien à ton serviteur tandis que tu en as le pouvoir, car la saison de la puissance est souvent aussi passagère que la durée de cette belle fleur. Nous avons emprunté aux anciens et aux Orientaux la plupart des significations et des emblèmes que renferme cet ouvrage. En recherchant leur origine, nous avons toujours trouvé que le temps, loin d’en vieillir les expressions, leur prêtait sans cesse des grâces nouvelles. Du reste, il faut bien peu d’étude dans la science que nous enseignons; la nature en a fait tous les frais. Il suffira de savoir deux ou trois règles que nous allons donner, et de parcourir le dictionnaire des significations pour devenir aussi habile que l’auteur même de cet ouvrage.
La première règle consiste à savoir qu’une fleur présentée droite exprime une pensée, et qu’il suffit de la renverser pour lui faire dire la chose contraire : ainsi, par exemple, un bouton de rose avec ses épines et ses
PRÉFACE
feuilles veut dire : je crains, mais j’espère; si l’on rend ce même bouton en le renversant, cela signifie . il ne faut ni craindre, ni espérer. On comprendra parfaitement cette première règle en jetant les yeux sur le billet qui termine l’ouvrage. Mais ce que nous n’avons pas exprimé, ce sont les diverses modifications d’un sentiment; il est pourtant aisé de les faire sentir, même avec une seule fleur. Prenons le bouton qui nous a déjà servi d’exemple : dégarni de ses épines, il dira : il y a tout à espérer; dégarni de ses feuilles il exprimera : il y a tout à craindre. On peut aussi varier l’expression de presque toutes les fleurs, en variant leur position. La fleur du souci, par exemple, placée sur la tête, signifie peine d’esprit ; sur le cœur, peine d amour; sur le sein, ennui. Il faut savoir encore que le pronom moi s’exprime en penchant la fleur à droite, et le pronom toi en la penchant à gauche. Tels sont les premiers principes de notre mystérieux langage, 1 amour et l’amitié doivent y joindre leurs découvertes; ces sentiments les plus doux de la nature peuvent seuls perfectionner ce qu’eux seuls ont inventé.