UTILITÉ
Un jour d’hiver, fatiguée des plaisirs bruyants de la ville, je m’enfuis au village. Là, chaque soir, ma bonne nourrice rassemblait autour de son foyer les jeunes bergères qui voulaient apprendre à filer le lin ou à tresser avec l’osier des corbeilles et des formes à mettre les fromages. Souvent, au milieu de ces petites assemblées, on agitait sans s’en douter les questions les plus intéressantes ;
Non point sur la fortune.
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare (1).
(1) La Fontaine.
Un soir, j’assistai à une de ces veillées ; après nous avoir conté une histoire de revenant qui nous avait fait transir, ma nourrice demanda à ses aimables disciples quelle était, à leur avis, la plante la plus utile. Mon père, dit la vive Ernestine, assure que c’est la vigne, parce que son jus réchauffe en hiver, que ses berceaux rafraîchissent en été, que son bois est utile, que les troupeaux se nourrissent de son feuillage, et qu’on peut sculpter ses racines, car le patron de notre village est fait d’une racine de vigne. Oh! si vous aviez été dans mon pays, repartit avec feu une jeune blonde, vous préféreriez comme moi le pommier, car son fruit, qui est très-beau, se conserve frais quand tous les autres ont disparu. D’ailleurs, la pomme ressemble à une fleur, elle nourrit l’homme, lui donne une boisson fort agréable, et l’arbre qui la produit prête son ombre au laboureur et alimente son foyer. Tous ces biens, le pommier les accorde, sans demander comme la vigne de pénibles travaux. Très-bien, dis-je à la jeune fille, mais je crois deviner à votre partialité pour ce bel arbre, à vos yeux bleus, à votre teint délicat, que vous êtes née en Normandie. Pour moi, qui n’ai guère observé nos campagnes, j’ai lu que dans un pays bien loin d’ici, qu’on appelle les Indes, un arbre superbe donne aux hommes un vin fort agréable, des fruits délicieux, un abri impénétrable à la pluie et aux rayons du soleil, et des feuilles
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dont on fait sans peine une infinité de jolis ouvrages, et dont on pourrait se vêtir : cet arbre, c’est le palmier. On voit bien, ma chère fille, me dit ma nourrice avec un doux sourire, que tu as étudié dans les livres les bienfaits de Dieu ; pour moi, qui les vois dans la nature, je crois que le blé, qui nourrit tant d’hommes, est de toutes les plantes la plus utile ; sa paille couvre nos toits, on en fait des nattes et des chapeaux, et les peuples meurent quand sa récolte vient à manquer; mais avant de décider si le blé est le plus utile des biens, dites-nous votre pensée, chère Elise, vous qui parmi toutes les fleurs donnâtes l’autre jour le prix à la simple violette. A quelle plante accordez-vous le prix de l’utilité? Je ne crois pas, reprit en rougissant la modeste Élise, qu’il y ait de plante plus utile que l’herbe des prairies. A toutes celles que vous avez nommées, il faut des soins et de la culture, au lieu que l’herbe vient sans travail. Elle donne à l’homme de quoi se reposer, elle croît également par toute la terre, d’ailleurs les petits oiseaux mangent ses graines, les animaux la paissent, et l’homme peut vivre du laitage des animaux. Je crois aussi l’herbe la chose la plus utile, parce que j’ai entendu assurer à un sage qui a pris soin de ma jeunesse, que les choses les plus utiles étaient toujours les plus communes, et qu’y a-t-il au monde de plus commun que l’herbe des champs? Nous applaudîmes toutes à ce
J’entends le murmure des vents qui se mêlent aux frémissements de la pluie. Je suis triste, inquiète, éloignée de tout ce que j’aime, la société me pèse et me fatigue. Mais de toutes parts, la nature me tend les bras ; c’est une tendre amie qui semble s’affliger de ma douleur. Dans le fond des bois, j’entends le rossignol, il déplore sans doute comme moi l’absence de ce qu’il aime. Isolé sur le bord des eaux, voilà le saule de Babylone; étranger, il se désole sur nos rives, ne dirait-on pas qu’il murmure sans cesse :
L’absence est le plus grand des maux (1).
Cet arbre, hélas! est une amante infortunée. Une main barbare, en l’exilant de sa patrie, l’a séparée pour toujours de l’objet de sa tendresse. Chaque printemps, abusée par une folle espérance, elle couronne de fleurs sa longue chevelure, elle redemande au vent les caresses de celui qui devrait embellir sa vie ; penchée sur le sein des fontaines, ne dirait-on pas que, séduite par
sa propre image, elle cherche le bonheur au fond des eaux? Vaine recherche ! ni le zéphyr, ni les nymphes des fontaines, ne peuvent lui rendre ce qu’elle a perdu, et qu’elle désire toujours.
Oui, de tous les maux de la vie,
L’absence est le plus douloureux :
Voilà pourquoi ces arbres malheureux Sont consacrés à la mélancolie (1).
Saule cher et sacré, le deuil est ton partage;
Sois l’arbre des regrets et l’asile des pleurs ;
Tel qu’un Adèle ami, sous ton discret ombrage Accueille et voile nos douleurs (2).
Marronnier b’3nbc.