‹ Le langage des fleursChapitre 16 sur 81 · DÉFENSE · texte numérisé non relu

DÉFENSE

Pourquoi, disait une jeune mère de famille au vénérable pasteur de son village, n’avez-vous pas planté une forte palissade d’épines à la place de cette haie de troëne fleuri qui entoure votre jardin? Le pasteur lui répondit : Lorsque vous défendez à votre fils un plaisir dangereux, la défense s’embellit sur vos lèvres d’un tendre sourire, votre regard le caresse; et, s’il se mutine, votre main maternelle lui offre aussitôt un joujou qui le console : de même la haie du pasteur doit éloigner les indiscrets, ne blesser personne, et offrir des fleurs à ceux mêmes qu’elle repousse.

Les prairies se couvriront toujours de fleurs, les plaines de moissons, les coteaux de pampres verts, et les montagnes de sombres forêts.

Heureux bergers ! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus, et vous reposer à l’ombre des forêts : vous le pouvez, car tout est joie pour les heureux.

Pour moi, guidée par la mélancolie, je porterai mes pas vers ces lieux écartés que l’humble bruyère, amante de la solitude, dispute aux travaux des hommes : là, assise à l’ombre d’un genêt, je me livrerai à mes sombres pensées, et bientôt je verrai accourir de

les chiens ; le lièvre aux abois, le lapin timide, effrayés d abord à mon aspect, s’accoutumeront enfin à mes

cuercner un abri contre la persécution des hommes ! Vous m’entourerez aussi, laborieuses abeilles ; si je dérobe une seule tige de bruyère à vos solitudes, vous

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viendrez jusque dans mes mains puiser le miel que vous recueillez, hélas! pour d’autres que pour vous.

Et vous, bruyantes gelinottes, à la voix éclatante ! vous mesurerez, pour vous et pour moi, le temps qui s’enfuit, sans laisser aux déserts ni traces ni regrets. Douces colombes, tendres rossignols! vos gémissements et vos soupirs sont faits pour les bosquets parfumés ; mais je ne puis plus rêver à leur ombre ; la voix du désert vous glace ; elle a pour moi des charmes : aux premières clartés de la lune, cette voix lugubre retentira dans les airs. Roi de ces solitudes, le hibou sortira du tronc caverneux d’un vieux chêne ; perché sur les branches qui cachent son palais de mousse, sa voix effraye 1 amante craintive qui compte les heures de l’absence; elle fait trembler la mère qui veille auprès du lit où la fièvre relient son unique enfant ; mais elle console le malheureux qui a cédé à la tombe tout ce qu il aimait sur la terre... Souvent cette voix lugubre le réveilla, infortuné Young, pour te parler de la mort et de l’éternité! souvent elle me réveille aussi ; et si, comme à toi, elle ne m’inspire pas des chants sublimes, comme à toi elle m’inspire le dégoût du monde et l’amour de la solitude.

Le narcisse des poètes répand une douce odeur; il porte une couronne d’or au centre d’une large fleur, toujours blanche comme l’ivoire, et légèrement inclinée : cette plante paraît naturelle à nos climats ; elle aime l’ombre et la fraîcheur des eaux.

Les anciens voyaient dans cette fleur la métamorphose d’un jeune berger qu’Amour punit de son indifférence par un fatal égarement. Mille nymphes aimèrent le beau Narcisse, et connurent le supplice d’aimer sans retour. Écho, la triste Écho, fut méprisée par cet ingrat : elle était belle alors, mais la douleur et la honte effacèrent sa beauté; une affreuse maigreur se répandit sur tout son corps; les dieux en eurent pitié ; ils changèrent ses os en pierres, mais ils ne purent guérir son âme, qui gémit encore dans les lieux écartés, où tant de fois elle suivit le cruel qui ne put l’aimer.

Fatigué par l’exercice de la chasse, et par la chaleur qui desséchait la terre, le beau Narcisse se reposa un jour sur un épais gazon, au bord d’une fontaine dont les eaux limpides n’avaient jamais été troublées; le

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berger, attiré par la fraîcheur, veut se désaltérer ; il se penche vers le pur cristal de cette onde perfide 5 il se voit, il s’admire, et reste si frappé de son image, que, les yeux Axés sur cette ombre, il perd tout mouvement, et semble une statue attachée sur la rive. Amour, qui se venge d’un cœur rebelle, embellit cette image de tous les feux qu’elle inspire ; puis il se rit d’une si folle erreur, abandonnant sa victime au délire qui doit la consumer. Écho seule fut témoin de sa peine, de ses larmes, de ses soupirs, des vœux insensés qu’il s’adressait à lui-même. Sensible encore, la nymphe répondit à ses plaintes, et redit son dernier adieu, qui ne fut pas pour elle; même en expirant, le malheureux cherchait encore au fond des eaux l’erreur qui l’avait charmé ; par* on assure même qu’en descendant aux enfers il la rede¬

manda aux eaux ténébreuses du Styx, des bords duquel F 1 rien ne put le détacher. Les naïades, ses sœurs, déplorèrent sa perte, et couvrirent son corps de leurs longues chevelures; elles prièrent les dryades d’élever un bûcher pour ses funérailles. Écho suivait ces nymphes, et redisait leurs plaintes d’une voix désolée : le bûcher s’élève, mais le corps qu’il doit mettre en cendre n’existe plus ; on ne trouve à sa place qu une fleur po»» pâle et mélancolique, qui se penche sur l’eau des foniaeiW taines comme Narcisse sur celles du Styx.

liées; * Depuis ce jour les Euménides parent leurs fronts ter-

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