‹ Le langage des fleursChapitre 25 sur 81 · AMABILITÉ · texte numérisé non relu

AMABILITÉ

Il y a des personnes douées d’un si heureux caractère, qu’elles semblent être jetées dans le monde pour être le lien des sociétés : elles ont. dans les manières, tant de facilité et de grâce, qu’elles supportent toutes les positions, s’accommodent à tous les goûts, et font valoir tous les esprits; elles sont si obligeantes que toujours elles s’intéressent à ce que vous dites, s’oublient pour vous servir, se taisent pour vous entendre; elles ne flattent personne, n’affectent rien, n’offensent jamais : leur mérite est un don du ciel, comme celui d’un joli visage; elles plaisent, en un mot, parce que la nature les a faites aimables.

i Le j as mm semble avoir été créé tout exprès pour être I heureux emblème de l’amabilité. Lorsque, vers 1560, il fut apporté des Indes par des navigateurs espagnols, on admira la légèreté de ses rameaux, le lustre délicat de ses fleurs étoilées; et on crut que, pour conserver une plante si élégante et si mignonne, il fallait la mettre en serre chaude; elle parut s’en accommoder : on l’essaya en orangerie; elle y crût à merveille; on la risqua en pleine terre, où maintenant, sans demander

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aucun soin, elle brave nos plus rigoureux hivers. Partout on voit l’aimable jasmin diriger à notre gré ses rameaux souples et faciles; il les étend en palissades, les arrondit en tonnelles, les jette en buissons, les élève en massifs, et souvent les déploie en verts tapis le long de nos terrasses et de nos murailles. D’autres fois en core, obéissant aux caprices et aux ciseaux du jardinier, il élève sur une faible tige une tête arrondie, semblable à celle d’un jeune oranger; sous toutes ces formes il nous prodigue des moissons de fleurs qui embaument, rafraîchissent et purifient l’air de nos bosquets : ces fleurs délicates et charmantes offrent au léger papillon des coupes dignes de lui, et à nos diligentes abeilles un miel exquis, abondant et parfumé. Le berger amoureux unit le jasmin aux roses, pour parer le sein de sa bergère ; et souvent ce simple bouquet, tressé en guirlande, couronne le front de la princesse. On raconte qu’avant d’arriver en France, le jasmin séjourna en Italie : un duc de Toscane en fut le premier possesseur : tourmenté d’une jalouse envie, ce duc bizarre voulut jouir seul d’un bien si charmant; il défendit à son jardinier d’en donner une seule tige, une seule fleur. Le jardinier aurait été fidèle s’il n’avait connu l’amour; mais, le jour de la fête de sa maîtresse, il lui présenta un bouquet, et, pour rendre ce bouquet plus précieux, il l’orna d’une branche de jasmin. La

jeune fille, pour conserver la fraîcheur de cette fleur étrangère, la mit dans la terre fraîche; la branche resta verte toute l’année, et, le printemps suivant, on la vit croître et se couvrir de fleurs. La jeune fille avait reçu des leçons de son amant; elle cultiva son jasmin; il se multiplia sous ses mains habiles. Elle était pauvre’ son amant n’était pas riche : une mère prévoyante re’ fusait d’unir leur misère; mais l’Amour venait de faire un miracle pour eux, la jeune fille sut en profiter : elle vendit ses jasmins, et les vendit si bien, qu’elle amassa un petit trésor, dont elle enrichit son amant. Les filles de la Toscane, pour conserver le souvenir de cette aventure, portent toutes, le jour de leurs noces, un bouquet de jasmin; et elles ont un proverbe qui dit, qu’une jeune fille, digne de porter ce bouquet, est assez riche pour faire la fortune de son mari. Pour moi, j’aime à penser que tous nos jasmins français descendent de celui qui fut heureusement cultivé par les mains des Amours.

Aimable œillet, c’est ton haleine Qui charme et pénètre mes sens;

C’est toi qui verses dans la plaine Ces parfums doux et ravissants.

Les esprits embaumés qu’exhale La rose fraîche et matinale Pour moi sont moins délicieux,

Et ton odeur suave et pure Est un encens que la nature Élève en tribut vers les cieux (1).

L’œillet primitif est simple, rouge, et parfumé. La culture a doublé ses pétales et varié ses couleurs à l’infini. Ces belles fleurs se peignent de mille nuances depuis le rose tendre jusqu’au blanc parfait, et depuis le rouge foncé jusqu’à l’éclatante couleur de feu. On voit aussi sur la même fleur deux de ces couleurs qui se heurtent, s’opposent et se confondent. Le blanc pur est piqueté de cramoisi, et le rose se panache d’un rouge vif et brillant. Aussi voit-on communément ces belles fleurs marbrées, tigrées et d’autres fois brusque ment tranchées, de façon que l’œil séduit croit apercevoir dans le même calice une fleur de pourpre et une

(1) Les Fleurs , idylles, par M. Constant Dubos,

fleur d’albâtre. Presque aussi varié de formes que de couleurs, l’œillet épanouit ses beaux fleurons en houppe, en cocarde, en pompon, et d’autres fois encore il affecte la forme et la couleur de la rose ; mais toujours il conserve son délicieux parfum, et il tend sans cesse à quitter sa parure étrangère, pour reprendre ses simples atours. Car la main du jardinier qui peut doubler, tripler, bigarrer, et varier sa parure, ne saurait la rendre constante. Ainsi la nature a déposé dans nos cœurs le germe le plus délicieux des sentiments. L’art et la société en développant, en cultivant ce germe l’embellissent, l’afFaiblissent ou l’exaltent. Cent causes réunies peuvent en rendre les effets inconstants et variables ; mais malgré les caprices, les erreurs, et les jeux incompréhensibles du cœur humain, la nature ramene toujours l’amour au but qu’elle lui a prescrit. La Rochefoucauld a dit : Il en est du véritable amour, comme de 1 apparition des esprits, tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. Qu’entend cet affligeant moraliste par véritable amour? veut-il donc nous faire croire que le véritable amour est une chimère ? Non, l’amour véritable vit dans tous les cœurs; mais

J’ai vu l’amour pourtant en divers lieux ;

L’un le peint vieil, cruel et furieux ;

L’autre plus doux, enfant, aveugle, nu ;

Chacun le tient pour tel qu’il l’a connu

Par ses bienfaits ou par sa forfaiture.

Pour mieux au vrai définir sa nature.

C’est que chacun varie en son cerveau Un dieu d’amour pour lui propre et nouveau,

Et qu’il y a dans les entendements D’amours autant que de sortes d’amants (1).

C’est le bon roi René d’Anjou, ce Henri IV de la Provence, qui le premier a enrichi nos jardins de l’œillet et de la rose rouge ; nous lui devons aussi le raisin muscat. Ce roi qui cultivait les jardins, la peinture et les lettres, est auteur d’un ouvrage très-rare et trèsaimable qui a pour titre : Queste de très-douce merci au cœur d’amour.

(1) Antoine Héroet.

famine.

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