‹ Le langage des fleursChapitre 24 sur 81 · IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE · texte numérisé non relu

IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE

Un jour, dit le poète Sadi, je vis un rosier environné d’une touffe de gazon. Quoi! m’écriai-je, cette vile plante est-elle faite pour se trouver dans la compagnie des roses ? et je voulus arracher le gazon, lorsqu’il me dit humblement : « Épargnez-moi, je ne suis pas rose, il est vrai, mais à mon parfum on connaît au moins que j’ai vécu avec des roses. »

De la $l)Ü000pl)te béé ftoscs.

Pour orner les leçons île la sagesse, souvent les Muses ont emprunté une rose aux Amours. Ces belles fleurs, emblèmes du plaisir, marquent aussi sa courte durée.

On peut dire de la beauté ce que Malherbe disait d’un jeune enfant :

Elle était de ce monde, où les plus belles choses Ont le pire destin;

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

Le célèbre roman de la Rose, qui fit les délices de la cour de Philippe le Bel, semble n’avoir été écrit que pour nous apprendre combien il est dangereux d’écouter un séducteur.

Un amant passionné qui s’inquiète, s’agite pour devenir possesseur d’une rose, voilà le sujet du livre. Mais cet amant si tendre, qui ne trouve rien d’égal à la rose qu’il adore, n’a pas plutôt joui de son doux parfum, qu’il la néglige et l’abandonne.

Ce roman versifié fut composé en 1260, par Guillaume de Lorris, et terminé quarante ans après par Jean de Meun.

Aimable rose ! au lever de l’aurore.

Un essaim de zéphyrs badine autour de toi ;

Chacun d’eux jure qu’il t’adore,

Chacun d’eux te promet une éternelle foi.

Mais le soleil, en se couchant dans l’onde,

Voit à leurs tendres soins succéder le mépris :

La troupe ingrate et vagabonde Déserte sans scrupule avec ton coloris (1).

L’attente du plaisir est au plaisir ce que le bouton est à la rose.

Aimable fleur, à peine éclose,

Défiez-vous de Cupidon ;

Il regrettera le bouton Quand il aura fané la rose (3).

La pudeur doit défendre la beauté comme l’épine défend la rose (5).

Jeune Églé, veux-tu de la rose Conserver longtemps la fraîcheur?

Songe qu’à cette fleur si tendre La nature sut attacher Une feuille pour la cacher.

Une épine pour la défendre (4).

(1) Les amours de Leueippe.

(2) Hoffman.

(3) V. J.Rosati.

(4) Constant Dubos.

Le vieillard qui parle d’amour à une jeune fille est comme le vent d’automne qui flétrit la rose sans l’épanouir.

Jeune fille est le bouton frais De la rose prête d’éclore;

Ce bouton est si cher à Flore Qu’une épine en défend l’accès.

L’aiguillon perce, il assassine Le vieillard qui le vient cueillir; Qu’un jeune amant vienne s’offrir.

Le bouton s’ouvre et plus d’épine (1).

Une jeune fille, loin de sa mère, est au milieu du monde, comme une rose qui a perdu sa fraîcheur.

Vous dont la gloire est d’être belle, D’un sexe aimable jeune fleur, Prenez la rose pour modèle,

Son éclat naît de sa pudeur.

Cet ornement de la nature Se cache sous un arbrisseau,

Et, pour garder sa beauté pure, Arme d’épines son berceau.

Tant qu’elle fuit le dieu du jour,

Moins on la voit, plus on l'honore, La sagesse enflamme l’amour (1).

Roses, en qui je vois paraître Un éclat si vif et si doux,

Vous mourrez bientôt; mais peut-être Dois-je mourir plus tôt que vous ;

La mort, que mon âme redoute,

Peut m’arriver incessamment;

Vous mourrez en un jour sans doute.

Et moi peut-être en un moment (2)!

Smindride, de la ville de Sybaris, se plaignit un jour que le pli d’une feuille de rose l’avait empêché de dormir. C’est pourquoi le philosophe Aristippe, respirant un jour le parfum d’une rose, s’écriait : Maudits soient les efféminés qui ont fait décrier de si douces sensations.

Objet d’amour et de philosophie, dit Bernardin de Saint-Pierre, voyez la rose, lorsque, sortant des fentes d’un rocher humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d’épines, que l’aurore l’a couverte de pleurs, et qu’elle appelle.

(1) De Leyre.

(2) L’abbé de la Chassaigne.

par son éclat et ses parfums, la main des amants Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d’émeraude; c’est alors que cette fleur semble nous dire que, symbole du plaisir par son charme et sa rapidité, elle porte comme lui le danger autour d’elle, et le repentir dans son sein.

Armoise.

bonheur.

Armoise, herbe Saint-Jean, tu portes bonne encontre (1).

Aimable fleur, je n’ai point oublié que tu protégeas mon enfance; je n’ai point oublié ces temps heureux où ma bonne gouvernante venait, la veille de la Saint- Jean, parer, en secret, mes blonds cheveux d’une couronne d’armoise; en m’embrassant elle me disait : Chère enfant, te voilà préservée, par mes soins, de tous malheurs, de toutes souffrances, des malins esprits et de la méchanceté des hommes. Je répondais par de tendres caresses à ses soins empressés ; mon jeune cœur s’ouvrait à la confiance; les esprits et les méchants étaient pour moi la même chose; j’en avais peur sans y croire. Ah ! que ne puis-je encore, parée d’une guirlande de fleurs, opposer une innocente superstition aux douleurs de la vie !

Qu’on ne pense pas toutefois que l’armoise soit une plante sans réputation, sans vertu : je veux, pour son honneur, rapporter ici ce qu’en dit Pline dans la traduction naïve de notre vieil Antoine du Pinet :

“ La gloire d’imposer les noms aux herbes n’a seu- « lement appartenu aux hommes, ains aussi est venue « jusqu’à enflammer le cerveau des femmes, qui en ont « voulu avoir leur part; car la royne Artémisia, femme « du riche Mausolus, roi de Carie, fit tant par son in- « dustrie, qu’elle baptisa de son nom l’armoise, qu’au- >' paravant était appelée parthenis. Toutefois il y en a « qui tiennent ce nom d 'artémisia avoir été imposé à « 1 armoise, à raison de la déesse Artémis Ilithya (1),

« parce que cette herbe est particulièrement bonne aux «femmes. » Effectivement, Hippocrate, Dioscoride, Galien, Zacutus Lusitanus, et de nos jours un savant professeur (2), ainsi que le célèbre Alibert, ont tour à tour préconisé les qualités de l’armoise.

Aimable plante, lorsque, pleine de confiance en tes vertus surnaturelles, je me croyais préservée, par toi, de toute espèce de maux, j’ignorais qu’une grande reine avait autrefois disputé à une déesse la gloire de te faire porter son nom. J’ignorais que les savants de l’antiquité, et les doctes de nos jours se fussent occupés de

(1) Diane.

(2) Griliberfc.

DES PLEURS

(es vertus salutaires; mais cette vaine érudition n’a rien ajouté à ma reconnaissance. Si, parfois, égarée dans la campagne, je te rencontre, mon cœur bat, mes yeux se mouillent de larmes ; je songe aussitôt à mon heureuse enfance, aux feux de la Saint-Jean, à ma pauvre bonne, aux chaînes de fleurs auxquelles elle suspendait mes jeunes destinées. Doux souvenirs, vous embellirez toujours ma vie. Salut, charmante armoise! je te dois encore un instant de bonheur.

Saemin blanc.

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