‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 39 sur 68 · Giraudeau, Revue de médecine, 1882, p · texte numérisé non relu

Giraudeau, Revue de médecine, 1882, p

« trois mois. » — Si on la prie aussitôt de donner son adresse, elle dit: « Peut-être depuis trois mois et demi. » Interrogée ensuite sur sa profession, elle nous présente les ordonnances du médecin qui Ta traitée en ville et elle ajoute : « Une poudre blanche. » — La malade lit très facilement l'en-tôte du feuillet d'observation, ainsi que les questions que nous lui adressons par écrit ; elle y répond , soit de vive voix , soit par écrit, avec un peu de réflexion cependant. »

On voit donc que la malade de M. Giraudeau. parlait avec facilité, qu'elle était capable de lire et décrire. Il fallait pour cela que chez elle les images verbales motrices et visuelles fussent conservées; mais elle était incapable de comprendre les questions qu'on lui adressait, ou du moins n'y arrivait que rarement et avec une très grande difficulté, ce qui suppose que les représentations auditives lui faisaient défaut.

La perte des images auditives est en effet la condition pathogénique de la surdité verbale. On s'en convaincra aisément avec un peu de réflexion. Que se passe-t-il dans les cas auxquels nous faisons allusion? Le mot arrive à l'oreille, et il est perçu comme son. Nous savons en effet que les malades entendent : s'il en était autrement, ces derniers seraient atteints de surdité cérébrale, non de surdité psychique et encore moins verbale. Le mot est donc perçu comme son, mais comme un son vulgaire, banal, non différencié, incapable d'éveiller une idée ; il impressionne le cerveau comme si cet organe l'entendait pour la première fois, ce qui revient i\ dire que la substance grise ne possède plus aucun souvenir, aucune image auditive de ce mot, ou qu'au inoins cette image est si difficile à raviver que le son du mot seul n'y suffit plus. La surdité verbale résulte donc bien d'un effacement des représentations auditives, et d'un effacement tel que non seulement J'évo-

cation de la représentation en dehors de la sensation génératrice est impossible , comme dans l'amnésie , mais que la sensation elle-même, qui naguère avait fait naître l'image , est incapable de réveiller cette image.

Nous savons maintenant ce qu'est la surdité verbale, et quelle est sa nature ; il nous reste à indiquer les divers aspects cliniques qu'elle affecte et quelques-unes des particularités symptomatiques qu'elle présente.

Les malades entendent les sons : c'est là, avons-nous dit, la condition de l'existence ou tout au moins du diagnostic de la surdité verbale ; jaussi toutes les observations mentionnent-elles le fait. Le son est perçu d'ailleurs avec plus ou moins de netteté : l'acuité auditive est souvent assez bien conservée pour que les malades aient conscience des impressions môme légères, comme celles produites par la chute d'une épingle sur le plancher, le bruit du vent, le tic tac d'une montre ; la malade de Schmidt, qui n'entendait pas les questions, distinguait cependant fort bien les timbres de diverses cloches connues qu'on agitait près d'elle ; les observations les plus laconiques indiquent que les malades détournaient la tête, fixaient l'attention lorsqu'on les appelait.

Il y a un contraste frappant entre cette facilité relative â percevoir les sons et les bruits, et l'impossibilité de comprendre le sens des paroles. Les malades entendent les mots , mais ils les entendent comme un murmure indistinct et confus, « comme on entend les voix dans une foule », suivant la comparaison de l'un d'eux. A toutes les questions le patient ébahi répond par un coup d'œil égaré ou un « peux pas » significatif. Souvent il semble faire effort pour saisir le sens des demandes qu'on lui adresse, mais la réponse qu'il oppose à ces demandes ne s'y rapporte pas. La conversation relatée par Wernicke dans l'une de ses observations

80 LE LANGAGE INTÉRIEUR ET l' APHASIE

a été reproduite un peu partout. Elle est toutefois assez typique pour que nous croyions devoir la rappeler : « Bonjour, comment allez-vous ? demande Wernicke à Suzanne Adam, qui lui répond : Je me porte très bien, je vous remercie. — D. Quel âge avez-vous ? R. Cela va bien, merci. — D. Quel âge avez-vous ? R. Voulez-vous dire comment je m'appelle , comment j'entends ? — D. Je voudrais savoir quel est votre âge ? R. Justement, je ne le sais pas, comment je l'entends appeler. — D. Voulez-vous bien me donner la main ? — Je ne sais comment je... — D. Où est Richard ? R. Je ne sais pas ce que je dois dire, je m'appelle madame Adam. »

Certains malades sont dans l'incapacité absolue de comprendre le moindre mot, quelque insistance que mette d'ailleurs l'observateur à répéter ses questions. D'autres fois , au contraire, on peut arriver, avec un peu de patience , à réveiller des images auditives verbales qui n'étaient pas tout à fait effacées. C'est ce qui avait lieu dans le cas de M. Giraudeau. La malade finissait parfois par comprendre une partie des demandes quand celles-ci lui étaient adressées à plusieurs reprises. v

L'effacement des images auditives , bien que complet pour celles qui ont disparu, peut respecter un certain nombre de représentations. On a alors affaire à des surdités verbales partielles. Les malades, dans ce cas, comprennent encore certaines syllabes ou certains mots. Les faits les plus curieux de surdité partielle sont ceux relatifs à l'oubli d'une ou plusieurs des langues que le malade connaissait avant sa maladie. Un officier russe observé par M. Charcot , naguère très familier avec les langues russe, française et allemande, perdit presque complètement la faculté de comprendre l'allemand. M. Bernard rappelle un cas fort intéressant observé par M. Oré : ce cas se rapporte à un jeune homme

qui , à la suite d'un traumatisme du crâne , perdit la compréhension du français. Il n'entendait plus que le patois du Languedoc qui étail sa langue première. On trouverait aisément dans la littérature bon nombre de faits analogues.

Indiquons ici une particularité assez curieuse, relatée dans quelques cas de surdité verbale incomplète. Il s'agit de l'intelligence possible du nom d'un objet lorsqu'en même temps qu'on prononce ce nom , l'on met l'objet sous les yeux du malade. C'est ce qui avait lieu dans le fait de Frànckel. On disait au patient 1 , par exemple : « Qu'est-ce qu'une fourchette ? » Et celui-ci répondait : « Je ne sais ce que vous voulez dire. » Mais si on lui montrait la fourchette en disant en môme temps le nom de cet objet, non seulement il reconnaissait bien la fourchette, mais il comprenait le nom et le répétait. Dans ce tas l'image visuelle de Y objet avait contribué à raviver l'image auditive du mot. Nous verrons plus loin que quelquefois l'image visuelle du mot peut remplir le même office.

Il convient de rapprocher de la surdité des mots la surdité des notes ou musicale. La musique paraît tenir une place intermédiaire entre le langage émotionnel et le langage artificiel. L'organisation des représentations musicales est, je crois, moins compliquée et plus précoce que celle des représentations verbales proprement dites. Aussi faut-il s'attendre à voir l'audition des sons musicaux conservée dans bien des cas où il y aura surdité des mots, et cela en vertu de la loi qui préside à la dissolution de la mémoire. D'après cette loi, on le sait, les acquisitions les plus récentes disparaissent avant les plus anciennes. Pour cette même raison la surdité musicale , si notre vue théorique est exacte, s'accompagnera nécessairement de surdité verbale. Nous nous représentons le langage émotionnel, le

langage musical et le langage verbal comme correspondant à trois cercles d'inégales dimensions, le plus grand étant celui du langage émotionnel, le plus petit celui du langage verbal. En supposant que ces trois cercles soient concentriques, et que la dissolution de la mémoire commence par le centre commun, on comprend que cette dissolution intéressera d'abord les souvenirs auditifs verbaux, puis les musicaux 1 , puis enfin les images qui correspondent au langage naturel. Plusieurs faits semblent légitimer les vues qui précèdent : parmi les observations de surdité verbale qui ont été publiées, il y en a plusieurs dans lesquelles on a relevé la coexistence de la surdité musicale avec la surdité des mots (Bernhardt, Bernard) ; et une dans laquelle est implicitement notée la conservation de la perception des sons musicaux (Wernicke).

Nous ne méconnaissons pas, toutefois, que* la règle formulée plus haut comporte vraisemblablement des exceptions. Il y a, par exemple, des gens qui ont naturellement de la surdité musicale , comme ce jeune homme dont parle Grant Allen 2 qui fut toujours incapable de distinguer deux notes de la môme octave. Il aurait fallu, pour ce cas, intervertir l'ordre des cercles dans le schéma dont nous avons.parlé, et placer le cercle correspondant aux représentations musicales, à l'intérieur des deux autres.

Il résulte de ce qui précède que , dans la surdité verbale, il y a effacement des images auditives verbales, ou i\ la fois des verbales et des musicales, et que ces

1. Nos remarques s'appliquent exclusivement à la musique entendue ou chantée. 11 est vraisemblable que Y écriture musicale est un procédé plus complexe que l'écriture verbale, comme nous le verrons, et qu'elle est la première intéressée dans le cas de dissolution de la mémoire.

2. Grant Allen, Mind , avril 1878, et Revue philos, et in Bernard, loc.j cit., p 155.

images ne peuvent plus être ravivées par la sensation de l'ouïe qui leur avait autrefois donné naissance. Mais si rimpression auditive est i\ elle seule impuissante à réveiller l'image , il peut se faire qu'elle arrive à ce résultat lorsqu'elle est secondée par une autre impression. Il faut pour cela que la destruction du centre des représentations auditives ne soit pas absolue et que ce centre conserve encore les images à l'état latent. La combinaison de l'impression visuelle à l'impression auditive peut, dans quelques cas, faire ce que la seconde de ces impressions est à elle seule insuffisante à réaliser. Un bel exemple de cet ordre est celui bien connu d'un malade d'Abercrombie * : « Un gentleman avait cessé de comprendre les mots prononcés , mais entendait très bien les mots écrits. Comme il dirigeait une ferme, il avait dans sa chambre une liste des mots qui avaient chance de se rencontrer dans les discours de ses ouvriers. Quand un de ceux-ci désirait l'entretenir sur un sujet, le gentleman Técoutait d'abord sans rien saisir des paroles, sauf le son. Il regardait alors les mots de sa liste écrite, et, toutes les fois que les mêmes mots écrits frappaient ses yeux, il les comprenait parfaitement. »

Dans d'autres circonstances, l'image auditive est ravivée non plus par la combinaison à l'impression auditive de l'image visuelle, comme chez le malade précédent, mais par celle de l'image motrice d'articulation ou de l'image motrice graphique. C'est ce qui avait lieu, par exemple, dans le cas de Frânckel. Lorsqu'on questionnait le patient, celui-ci ne comprenait pas tout d'abord, mais il s'efforçait d'articuler les mots. En tâtonnant, il arrivait, au moyen de cette ingénieuse combinaison de l'impression auditive à l'image motrice,

Page 1