‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 40 sur 68 · Jnquiry in to the intellectual powers · texte numérisé non relu

Jnquiry in to the intellectual powers

à saisir le sens des demandes. Ce malade procédait de même avec récriture. Il avait, en effet, conservé la faculté de reproduire sur le papier les mots qu'il ne comprenait pas ; or, il saisissait le sens de ces derniers en combinant ainsi l'écriture à l'audition des mots. Je reviendrai plus tard sur le cas de Franckel, car il me semble appartenir à une catégorie spéciale de surdité verbale dont j'aurai à parler par la suite.

Nous venons de voir que la surdité verbale typique consiste dans la disparition des images verbales auditives, et dans la difficulté, ou plutôt dans l'impossibilité où se trouve le malade de faire, au moins promptement, de nouvelles acquisitions de mots par l'oreille ; nous avons vu, en outre, que cette perte des imagés auditives peut porter sur toutes les images ou seulement sur une partie d'entre elles, affecter ou laisser intactes les représentations qui sont intermédiaires aux représentations émotionnelles et aux représentations verbales, c'est-à-dire celles de la musique; enfin qu'il peut exceptionnellement s'établir des suppléances par le procédé des associations d'images , de telle sorte que l'image auditive endormie soit réveillée par l'image motrice ou graphique.

11 nous reste à rechercher maintenant quelles sont les conséquences de cet effacement des images auditives, au point de vue de l'exercice des autres fonctions de l'intelligence ou des autres modalités du langage intérieur.

Un premier fait à mettre en relief, c'est que la perte des images auditives aura des suites d'autant plus fâcheuses que ces images jouaient un rôle plus grand dans le mécanisme cérébral, chez la personne atteinte. Si nous supposons un individu chez lequel les représentations auditives sont nulles, qui s'est habitué, comme certains sourds-muets, à acquérir et à faire jouer les idées au

moyen des représentations visuelles et motrices , nous concevrons que chez cet individu la lésion qui amène la Surdité verbale sera, pour ainsi dire, nulle et non avenue et n'aura pas de conséquences appréciables. Il en sera tout autrement si les images auditives verbales intervenaient activement dans le fonctionnement intellectuel , chez l'individu frappé. Qu'on se rappelle le rôle prépondérant qu'ont ces images chez les personnes du type auditif, et on devinera immédiatement les conséquences graves de leur suppression. Chez l'auditif, en effet, la parole, l'écriture, la lecture même, sont sous la dépendance de l'audition mentale. C'est la parole intérieure, nous l'avons Mit, qui souffle la parole extérieure, qui dicte l'écriture ; et , durant la lecture , c'est elle qui reproduit intérieurement les mots lus, si bien que les images visuelles sont intimement unies aux images auditives dont elles sont , dans une certaine mesure, dépendantes.

On comprend donc que* dans l'espèce, la suppression des images auditives puisse troubler d'une façon plus ou moins accusée la faculté de parler, de lire, d'écrire. Plusieurs faits établissent la possibilité d'un trouble de la parole, à la suite d'une surdité verbale sans lésion du centre qui préside directement au langage articulé. ,Les observations de Broadbent et de Seppili sont à cet égard assez typiques. Chez le malade de Broadbent, « le symptôme principal consistait dans la réduction presque absolue du langage à un jargon inarticulé, au milieu duquel on distinguait de temps en temps un ou plusieurs mots, tels que « s'il vous plaît, merci » ; la malade de Seppili articulait bien les mots, mais un grand nombre d'entre eux restaient inintelligibles, soit que la malade mangeât des syllabes, soit qu'elle les assemblât étrangement. On retrouve des particularités analogues dans bien d'autres observations ,

dans celle de Rosenthal, par exemple, et dans une plus récente de S. West *.

Si l'on réfléchit que les images auditives sont le? images verbales par excellence, que nous sommes tous auditifs, au moins à un certain degré ; que d'autre part, par suite de Tordre d'acquisition des mots, il s'établit une sorte de subordination des images motrices aux auditives, on ne s'étonnera pas que lés troubles de la parole articulée soient fréquents dans la surdité verbale, et on s'efforcera de distinguer de l'aphasie par perte des images motrices, dont nous parlerons plus loin, l'aphasie qui tient à l'insuffisance du réveil de ces images motrices par les images acoustiques. Werhicke et surtout Kussmaul ont avancé que les altérations du langage articulé n'étaient pas les mêmes dans les deux cas. Dans l'aphasie motrice proprement dite, il y aurait perte de la faculté d'articuler les mots, les syllabes, ou môme les lettres (aphasie ataxique) , tandis que dans la surdité verbale le désordre de la parole consisterait principalement en de la paraphasie , c'est-à-dire en ce trouble dans lequel, d'après la définition de Kussmaul, « les idées ne répondent plus à leurs images vocales, si bien qu'au lieu de mots conformes au sens surgissent des mots d'un sens contraire , complètement étrangers et incompréhensibles ».

Quoi qu'il en soit, si la parole articulée est fréquemment troublée en conséquence de la surdité verbale, il faut se garder de penser qu'il en soit nécessairement ainsi , comme inclinent à le croire Wernicke et Kussmaul. Contre cette dernière opinion on peut invoquer l'observation de M. Giraudeau. « Cette observation, dit M. Charcot, dans une des notes qu'il a bien voulu nous remettre , démontre que la surdité verbale , quand elle

- 1. S. West, British med. journ. 1885, et in the Laneet, t. ïï, 1885.

n'est pas poussée trop loin (obtusion auditive verbale), n'empêche pas le langage parlé, correct, tant qu'il est spontané, et ne le rend inapproprié qu'en tant qu'il s'agit de répondre à une question parlée qu'on ne comprend pas. Si la question est écrite, le malade la comprend (n'ayant pas de cécité verbale) et il y répond correctement, soit par écrit, soit verbalement, n'ayant ni aphasie motrice , ni agraphie. L'image visuelle du mot évoqué par le signe écrit suffit donc pour que les langages parlé et écrit soient corrects et en rapport avec l'idée , alors que l'image auditive fait défaut, et il est probable d'ailleurs que les images visuelle et motrice du mot ravivent, si elle n'est pas complètement éteinte, l'image auditive, et alors la notion complexe du mot se complète. »

La surdité verbale s'accompagne-t-elle de troubles de la lecture? Lichtheim ', dans l'intéressant travail sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, considère la faculté de lire comme subordonnée à celle d'entendre les mots. En d'autres termes, l'image visuelle du mot ne pourrait éveiller l'idée qu'à la condition de s'associer à l'image auditive, si bien que la surdité entraînerait, on le conçoit, à un certain degré, la cécité des mots. Le fait paraît vrai pour quelques cas, mais il cesse de l'être si on prétend l'ériger en loi générale. WernickeetKussmaul ont très justement remarqué que la subordination de la faculté de lire à celle de comprendre les mots parlés dépend du degré de culture de l'individu. L'homme qui a peu l'habitude delà lecture est obligé, pour saisir le sens d'un texte, d'associer les images auditives du mot aux images visuelles. 11 est pour sa langue naturelle dans la situation où se trouve pour l'allemand le méde-

1. Lichtheim, Ueber Aphasie in Deutsch arch. fur klinik med. f et On apàasta in Brain, 1885.

cin dont nous avons précédemment parlé , qui ne comprend bien les textes de cette dernière langue qu'à la condition de les lire à voix haute ou basse. Que ce médecin, en effet, soit atteint demain de surdité verbale, il aura bien ceYtainement une très grande difficulté à comprendre l'allemand à la lecture.

Mais il en est tout autrement de l'homme instruit et qui a Thabitude de lire. Celui-ci comprend les mots lus

Fig.2. — A. Schéma de M. Eurger. B. Schéma de M. Montchal.

I. Centre intellectuel. — A. Centre auditif. — V. Centre visuel. — P. Centre du langage articulé. — E. Centre du langage écrit.

sans recourir aux images auditives. Chez lui donc la surdité verbale n'entraînerait certainement pas Talexie. On voit, par ce qui précède, qu'un môme trouble, originellement constitué par la perte des images auditives des mots, donnera naissance à des symptômes secondaires fort variables suivant les individus. En d'autres termes, la symptomatologie fondamentale et constante de la surdité verbale consistera toujours dans l'impossibilité de comprendre les mots : si l'individu n'est qu'à un faible degré auditif, si chez lui \es \maçp* V\ws&s»

et motrices ont le pas sur les auditives, le trouble restera confiné dans sa sphère étroite; si, au contraire, les représentations motrices ou visuelles sont dans la dépendance des représentations auditives, elles souffriront du trouble de ces dernières.

Nous croyons qu'il est utile d'insister ici sur l'influence que peuvent avoir les différences individuelles sur les modifications de la symptomatologie d'un même trouble. Ces différences indiquent qu'un schéma unique ne saurait s'appliquer à tous les individus et à tous les cas. Chacun de nous a sa formule psychique : celle de M. Egger (fig. 2 A) n'est pas celle de M. Montchal (fig. 2B). Chez le premier, toutes les opérations cérébrales sont subordonnées à l'audition mentale : l'écriture est dictée par la parole intérieure, et le langage articulé n'est qu'une simple répétition de cette dernière ; la lecture elle-même suppose l'intervention des images auditives verbales. On conçoit donc que chez M. Egger la suppression de A amènera une perturbation profonde dans le jeu de P, E et V. Qu'au contraire A soit supprimé chez M. Montchal, chez qui les images auditives et motrices sont subordonnées aux images visuelles, et les conséquences seront tout autres. La lésion grave, dans ce cas, ne sera plus comme précédemment la surdité verbale, mais la cécité verbale. Il ne s'agit pas ici d'une simple vue théorique, et l'on verra plus loin, par l'exemple d'un malade de M. Charcot, quelle gêne intellectuelle profonde peut déterminer, chez un visuel, la perte de la vision mentale des signes.

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