H. Armaignac, Recueil d'ophthalmologie
13. Broadbent, Cérébral mecanism of thought and speech. Med. chir. trans., 1872.
14. Westphal, Verhandlung der Berliner Gesellschaft fur Anthropologie, 4 mai 1876.
enfin les faits récemment recueillis à la clinique de M. le professeur Charcot et dont M. Bernard a donné la relation, constituent les documents principaux sur lesquels peut être édifiée la description de la cécité des mots.
Si Ton veut se faire une idée exacte de ce trouble et des caractères cliniques qui lui sont propres, il est nécessaire , suivant le conseil si souvent donné par M. Charcot , de choisir, autant que possible , des cas simples , ceux dans lesquels la cécité est exempte de complications et constitue Tunique altération du langage. Ces cas ne font pas défaut dans la science , et, parmi ceux que nous avons indiqués, plus d'un réunit les conditions dont nous venons de parler. Il n'en est peut-être pas toutefois où le syndrome clinique se soit présenté avec une pureté aussi absolue (Jue chez uo malade de la Salpôtrière que nous avons naguère présenté à la Société anatomique *, et dont M. Bernard a rapporté l'histoire dans sa thèse. Cette observation, qui appartient à M. Charcot, constitue un véritable schéma. Nous en rappellerons les traits essentiels.
Il s'agit d'un négociant de la ville de T..., M. P..., âgé de 35 ansj, d'une culture intellectuelle moyenne, parlant correctement le français, écrivant couramment et assez bien. Cet homme , avant l'affection qui va nous occuper, s'adonnait volontiers à la lecture, particulièrement à celle des romans et des feuilletons. Au mois d'octobre 1882, à la suite d'un incident de chasse qu'il est inutile de rapporter, il fut atteint d'une attaque d'apoplexie d'où il sortit hémiplégique du côté droit et paraphasique. En quelques jours la paraphasie et l'hé-
1. Société anatomique , séance du 27 avril 1883. Ce cas est publié dans l'édition italienne des Leçons de M. Charcot. dans le Progrès médical (leçon de M. Charcot recueillie par Ch. Féré, 1883) et dans la thèse de M. Bernard, p. 77.
miplégie se dissipèrent, et lorsque nous examinâmes le malade pour la première fois, sous la direction de M. Charcot, deux symptômes persistaient seuls : une hémianopsie latérale droite et la cécité verbale sur laquelle je vais m'arrôler. Je signale incidemment la perte de la vision dans la moitié droite du champ visuel. Ce trouble, comme j'aurai l'occasion de le redire, s'associe communément à la cécité des mots. La cécité verbale chez M. P... était aussi pure que possible. Chez cet homme , en effet , toutes les images autres que les images visuelles paraissaient dans un état d'intégrité parfaite. M. P... comprenait très bien tout ce qu'on lui disait, répondait avec une grande netteté aux questions, s'exprimait môme avec une certaine facilité. De plus, il écrivait aisément son nom, son adresse ou môme une longue lettre, et cela sans faute notable d'orthographe ; mais le fait intéressant, c'est que, bien qu'il sût écrire et le fît avec une certaine aisance, il était incapable de lire. « J'écris, disait-il, comme si j'avais les yeux fermés, je ne lis pas ce que j'écris. » Et en effet M. P... était dans l'impossibilité de relire les mots que quelques instants auparavant il avait tracés.
Cette observation , sur quelques détails de laquelle nous aurons à revenir, représente bien , comme on le voit, un cas de cécité verbale dans sa pureté idéale. Chez cet homme, toutes les catégories d'images (auditives, motrices d'articulation et motrices graphiques) étaient intactes, seules les images verbales visuelles étaient effacées.
De ce cas, observé depuis que la question de l'aphasie est entrée dans une phase nouvelle, il est instructif de rapprocher une des observations anciennes, recueillies sans aucune préoccupation théorique, et sans autre souci que celui de l'exposition exacte des symptômes. Nous choisissons celle que Trousseau a publiée dans
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les Archives de médecine en 1865. Elle a plus d'une analogie avec celle de M. P... Le malade, après une attaque d'hémiplégie et d'aphasie passagères, resta, comme le précédent, atteint de cécité verbale. Il parlait, il voyait les mots écrits , mais il était incapable de les comprendre; il lui était, par exemple, impossible de déchiffrer le titre d'un journal.
La constatation de pareils faits suffit à établir la possibilité d'une cécité verbale, indépendante de tout autre trouble accusé du langage. Elle montre combien estpeu fondée l'opinion des auteurs qui, comme Wernicke 1 ^ Lichtheim, croient à une subordination presque nécessaire des images visuelles de mots aux images auditives correspondantes. Nous avons déjà fait voir, à propos
1. Voici comment s'exprime Wernicke à propos de la cécité des mots, ou plutôt de la cécité psychique, dans sou Manuel des Maladies du cerveau: « Ça et là, dit-il, on a observé dans la sphère du nerf optique des phénomènes qui doivent être rattachés à des lésions de son expansion corticale. Il s'agit de la suppression des conceptions visuelles ou des images du souvenir d'ordre optique. L'exemple le plus connu de cet ordre est constitué par l'alexic , l'impossibilité de lire, parce que les images visuelles qui concernent les lettres et les mots sont absentes. La plupart du temps l'alexie accompagne d'autres perturbations aphasiques, mais il peut arriver que ces dernières ne soient que peu considérables et (jue l'alexie constitue le trouble principal, ou même demeure seule après que les autres phénomènes aphasiques ont disparu. Ce qui est remarquable, c'est que de tels malades peuvent encore écrire, qu'un malade que j'ai observé était même en état de se rendre compte de la valeur des mots, puisqu'il pouvait écrire des caractères qu'il avait vus. Cette circonstance prouve qu'il n'est pas possible qu'il s'agisse d'uue perte de fonction isolée portant sur les images du souvenir d'ordre optique des caractères, mais que nous avons affaire à un phénomène secondaire , peut-être à une interruption dans la conductibilité des voies d'association qui rejoignent l'image du souvenir optique et l'image phonétique qui lui correspond. Comme l'apprentissage de la lecture repose sur l'exercice de ces voies d'association, l'interruption des conducteurs expliquerait parfaitement la perte de la fonction. Telle est d'aiUeurs l'opinion d'autres auteurs égalemeut. Jamais, en tout cas, il ne parait y avoir eu d'accidents de cette sorte, spécialement limités au domaine des caractères écrits. » Lehrbuch der Gehirnkrankheiten, 1881, t. I, Seelenblindheit, trad. par Crouigneau in th. cit..
de la surdité verbale, que la dépendance, réelle peutêtre chez certains sujets , n'est pas un fait constant : surdité verbale et cécité verbale peuvent certainement exister isolées Tune de l'autre, la cécité verbale paraissant, à la vérité, se montrera l'état de pureté plus communément que la surdité des mots.
Avant de poursuivre dans ses détails l'étude symptomatique de la cécité verbale, il est nécessaire de s'arrêter un instant sur la coïncidence de ces deux symptômes , en apparence contradictoires : la possibilité d'écrire et l'impossibilité de lire. Trousseau *, qui avait eu l'occasion de noter le fait, relevait déjà , lors de la discussion à l'Académie de médecine, en 1865, la singularité d'une pareille coïncidence. « Le malade, disait-il, a dédoublé des aptitudes que l'observation avait jusqu'ici considérées comme indissolublement liées. Assurément, aucun psychologue n'aurait osé porter l'analyse jusqu'à isoler la faculté d'écrire de celle de lire. Ce que la psychologie n'a pas osé faire, la maladie l'a réalisé. » La maladie nous montre en effet que la mémoire visuelle et la mémoire motrice graphique constituent des facultés indépendantes. Le jour où la première est altérée, l'intelligence peut néanmoins continuer à se manifester par l'intermédiaire de la seconde.
La cécité verbale est totale ou partielle, c'est-à-dire qu'elle porte sur tous ou seulement un certain nombre des signes écrits conventionnels. Ces signes comprennent, on le sait, les lettres, les assemblages de lettres en syllabes et en mots, les chiffres, les notations spéciales, comme les formules chimiques et algébriques, enfin la notation musicale.
Il est nécessaire d'insister encore sur ce fait que la cécité verbale s'applique aux seuls signes convention-