Trousseau, Bull. Acad. de médecine
nels écrits, non aux objets ; elle est foncièrement diffé^ rente, nous le rappelons, de la cécité psychique. Là est peut-être l'explication d'une particularité relevée depuis longtemps par les auteurs, et qui avait notamment beaucoup frappé Trousseau : les individus atteints de; cécité des mots, comme la plupart des aphasiques d'aik leurs, ont conservé la faculté de jouer aux dames, aux dominos, au trictrac, aux cartes môme. Il est présu:-. mable qu'il n'en est pas de même de ceux qui sont frappés de cécité psychique , et qui ont perdu la faculté de reconnaître l'usage des objets. C'est qu'en effet, les pions d'un damier ou d'un trictrac sont assimilables; aux objets quels qu'ils soient, mais non aux signes. Il en est de môme des cartes : elles ont sans doute une valeur de convention , mais n'en sont pas moins très différentes des signes phonétiques. Elles seraient à rapprocher plutôt de l'écriture idéographique. Or, les individus atteints de cécité verbale déchiffrent d'ordinaire cette écriture , de même qu'ils sont aptes à reconnaître un dessin. Une malade de M. Van der Abeele ', qui avait perdu la faculté de lire, « percevait parfaitement cependant les images formées sur le papier, de manière à pouvoir en expliquer la signification et lire les rébus. »
La cécité verbale porte tantôt sur les lettres, tantôt seulement sur les mots. Dans le premier cas, le malade est incapable de reconnaître les lettres de l'alphabet; il les voit, il en saisit la forme, mais il ne sait plus ni leur nom ni leur signification : c'est la cécité littérale; dans le second cas, le malade reconnaît bien les lettres ou au moins la plupart des lettres, mais il ne comprend pas le sens des syllabes formées par leur assemblage : c'est la cécité des mots proprement dite, ou Fasyllabie
1» Van der Abeele, Bull, de VAc. de médecine de Belgique, 1865.
de M. Bertholle. L'une des malades, dont M lle Skwortzoff a rapporté l'histoire, M me Ch..., présentait de la cécité littérale; le professeur Lordat au contraire, à qui <* Falphabet seul était resté », tandis que la réunion des lettres en syllabes était difficile , était atteint de cécité des mots. Au reste, il est ordinaire qu'avec ce dernier trouble coïncide un certain degré de cécité littérale ; la plupart des malades en effet éprouvent de la peine à reconnaître quelques-unes des lettres de l'alphabet, d'ordinaire les moins usitées, comme x et z. Les caractères imprimés stmt parfois déchiffrés avec plus de facilité que ceux de récriture cursive. C'est ce qui avait lieu notamment dans un cas rapporté par M. Grasset *. Plus fréquemment on observe le contraire. Cela tient à une circonstance spéciale sur laquelle nous reviendrons dans un instant.
Chez les malades atteints seulement de cécité des mots et non plus de cécité littérale, la vue de la lettre réveille dans le cerveau l'image correspondante , mais il n'en est plus de même des syllabes , et on voit les patients se livrer à mille efforts pour évoquer une représentation qui leur échappe. Leur met-on un mot sous les yeux, ils l'examinent dans tous les sens, le tournent et le retournent, cherchent à répeler, et ceci sans résultat , si la cécité verbale est complète et s'ils ne recourent pas à des procédés détournés. Quelques malades cependant reconnaissent avec assez d'aisance certains mots écrits, leur nom par exemple ; mais ils les reconnaissent i\ leur longueur, à l'aspect général des lettres, comme on reconnaît, suivant l'heureuse comparaison de Broca *, un paysage ou un visage dont on n'a pas analysé les détails.
i. Grasset, Montpellier médical, 1884, p. 14. 2. Broca, Bull. Soc. anthropol., 1865.
La cécité verbale entraîne l'impuissance à lire les chiffres romains, les formules algébriques ou chimiques. Ce qui se conçoit aisément puisqu'il s'agit là" de signes qui ont une signification doublement conventionnelle^ M. Bernard a fait, sur le négociant de T... dont nous avons parlé précédemment, une intéressante observation. M. P... se servait dans sa maison de commerce d'une marque convenue, constituée par l'assemblage de quelques lettres. Il eut une difficulté spéciale à recouvrer la notion de la signification de cette marque.
La lecture des chiffres romains est tantôt conservée dans la cécité verbale, tantôt abolie avec celle des lettres. Certains malades reconnaissent les chiffres isolés, mais ne peuvent lire les nombres.
Nous avons peu de renseignements sur la lecture musicale et il est impossible de préciser actuellement quelles sont les relations de ses troubles avec ceux de la lecture des mots. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il y a une cécité de la musique. M. Finkelnburg a rapporté le cas d'un musicien qui, à la suite d'une attaque d'aphasie, avait perdu la faculté de lire les notes tout en ayant conservé celle de jouer de mémoire. M. Proust ! cite un fait analogue : son malade pouvait écrire la musique mais était incapable de la lire. M. Charcot nous a raconté qu'un de ses collègues, professeur éminent de la Faculté de Paris et musicien distingué, avait été désagréablement surpris , un jour qu'il se mettait au piano, de constater qu'il était dans l'impossibilité de déchiffrer comme d'habitude. Il vovait les notes mais ne les comprenait plus. La cécité musicale fut, dans le cas particulier, l'avant -coureur d'une hémiplégie à laquelle le malade succomba. — Nous sommes porté à penser que la cécité musicale doit précéder la cécité