‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 48 sur 68 · DE L'EFFACEMENT PARTIEL OU TOTAL DES IMAGES MOTRICES D'ARTICULATION · texte numérisé non relu

DE L'EFFACEMENT PARTIEL OU TOTAL DES IMAGES MOTRICES D'ARTICULATION

L'aphasie motrice.

(Aphèmie, aphasie ataxique, logoplégie.)

Le trouble du langage, dont nous allons parler dans ce chapitre, est celui qui a été décrit le premier, le seul dont on ait su pendant longtemps démêler les caractères : c'est Yaphémie de Broca , Y aphasie ataxique de Kussmaul, la logoplégie de M. Jaccoud et de M. Magnan. On Ta longtemps désigné par le terme générai d'aphasie. Mais le mot servant aujourd'hui, à tort ou à raison, à dénommer non plus une forme spéciale, mais les diverses formes de troubles du langage, il est nécessaire de le faire suivre d'une épithète, si Ton veut continuera l'employer pour désigner l'ancienne aphasie. L'expression aphasie motrice, adoptée par M. Charcot, paraît être entrée dans le langage courant, au moins en France. C'est elle que nous adopterons de préférence aux autres. Elle pourrait à la rigueur prêter à la confusion, en ce sens que la perte de la faculté d'écrire est aussi une aphasie motrice ; mais on est convenu d'appliquer

l'aphasie motrice 117

à ce dernier trouble la dénomination d'agraphie. Au reste, si l'on craignait que la confusion signalée plus haut s'établît, il suffirait, comme le fait quelquefois M. Charcot, de joindre à l'expression aphasie motrice les mots : type Bouillaud-Broca. Cette dénomination aphasie motrice (type Bouillaud-Broca) a le défaut d'être un peu longue, mais elle possède en revanche le double avantage d'être plus précise que toute autre , et de rappeler le nom des auteurs qui ont fait le plus pour la détermination du type dont il s'agit.

L'aphasie motrice , envisagée dans sa forme la plus pure, consiste dans la perte de la parole articulée chez des individus qui ne sont ni paralysés ni déments, avec conservation de la faculté d'entendre, de lire et d'écrire les mots.

Réduite ainsi à son expression vraie, l'aphasie motrice résulte , comme les autres aphasies , de la perte d'une mémoire. Mais ce n'est plus ici la mémoire auditive ou la mémoire visuelle qui est en jeu, c'est la mémoire motrice d'articulation. Ce fait a été plus qu'entrevu, il a été mis en relief, il y a plus de 20 ans, par Trousseau et surtout par Broca. 11 suffira , pour s'en convaincre, de se reporter à la célèbre discussion qui eut lieu à l'Académie de médecine en 1865. A l'opinion de Bouillaud qui imaginait l'existence d'un centre coordinateur de la parole, sans bien s'expliquer sur la nature des fonctions de ce centre, Trousseau et Broca opposaient la doctrine suivante : l'enfant ne parle que parce qu'il a appris à parler, et les perfectionnements successifs qu'on observe dans son langage s'expliquent par le perfectionnement d'une espèce particulière de mémoire, la mémoire des mouvements nécessaires pour l'articulation des mots. C'est cette mémoire qui est abolie dans l'aphasie.

L'avenir a donné raison à Trousseau et & Ikoca^^^

nous est impossible aujourd'hui de comprendre le mécanisme de l'aphasie motrice autrement que ces auteurs. Nous ayons suffisamment insisté sur l'importance des représentations motrices de mots, comme modalité du langage intérieur, pour que la réalité de ces représentations puisse être actuellement mise en doute. Si ces résidus moteurs (Ribot), ces images motrices (Beweg» unf/sbildcr, Kussmaul) ne se constituaient pas , nous serions constamment dans la situation de l'enfant qui essaye de balbutier ses premiers mots, nous n'apprendrions pas à parler, car qui dit apprendre dit se souvenir. Or, si on se donne la peine d'analyser l'aphasie motrice, on constatera qu'elle se réduit nécessairement à l'effacement de ces résidus et de ces images. A l'appui de cette manière de voir, je puis invoquer un fait d'observation intérieure qu'on me permettra de rappeler. Il m'est arrivé quelquefois de provoquer chez moi, au moyen du tabac, de véritables attaques d'aphasie transitoire. Or , dans une de ces attaques dont je publierai un jour la relation , j'ai constaté avec la plus grande netteté ce qui suit : je n'avais conservé à mon service qu'un très petit nombre de mots, et, tout en m'analysant, je cherchais à dénommer les objets que j'apercevais autour de moi. Une dame, en cet instant, passait munie d'un parapluie : je m'efforçai de prononcer le nomade cet objet, dont j'avais la notion la plus nette ; mais je n'aboutis qu'à quelques monosyllables incohérents. J'évoquai cependant avec une certaine facilité l'image auditive et l'image visuelle du mot; je vis surtout, à un moment donné, le mot parapluie très nettement écrit. Il ne me manquait absolument, à ce moment, que la faculté de prononcer le mot. Je cherchais à coordonner les syllabes qui le constituent, et, tandis que j'articulais très bien « parapet », « obélisque », ma langue faisait à ma mémoire motrice uti \ntr\K\\&\HL wp^el. Puis, tout à

l'aphasie MOTRICE HO

coup, comme je tenais les yeux fixés sur l'image visuelle mentale du mot, le mot éclata pour ainsi dire et partit d'un jet : l'image visuelle avait ravivé l'image motrice un moment effacée.

Ce qui prouve encore que l'aphasie motrice est un simple trouble de mémoire (d'une mémoire spéciale, bien entendu), c'est qu'elle se ressent de toutes les influences capables d'agir sur les troubles de cet ordre. Comme les troubles de la mémoire, elle est susceptible de s'atténuer momentanément ou de disparaître à la suite d'une excitation cérébrale ou par l'effet d'une association de sensations venant réveiller les souvenirs disparus ; enfin elle est soumise aux lois qui régissent l'ordre d'organisation et d'effacement de ces souvenirs.

Je reviendrai dans un instant sur ces particularités. Mais, avant d'aller plus loin, il est nécessaire de rappeler les caractères cliniques de l'aphasie motrice. Sur ce point je serai bref, car il s'agit de notions depuis longtemps connues et exposées dans tous les livres. Tantôt l'effacement des représentations motrices est complet. Les malades ne peuvent articuler aucune syllabe, ils sont réduits au mutisme absolu ou à des grognements inintelligibles. Plus souvent ils ont à leur service quelques syllabes dont ils se servent à tout propos : ah! oh! aie! tau! tois! ou des mots baroques et sans signification iparda, vousi,dépan; une aphasique que nous avons connue à la Salpôtrière répondait à toutes les questions : Macassa, macassa. On se rappelle le malade de Trousseau, dont le vocabulaire se limitait au mot bizarre monomomentif; une autre, observée par Perroud, n'avait à son service que cette expression singulière iqui phophoïqui ; celui de M. de Fleury : baden abaden badena. Quelques aphasiques mieux partagés peuvent encore jurer , comme cette dame, fort distinguée d'ailleurs, observée par Duchenne (de Bouloç\\^cj\vw'^^&.

pour toute conversation que : Sacré nom de Die»! M. Bernard rapporte , d'après A. Daudet , que le poète Baudelaire, atteint d'aphasie, pouvait seulement prononcer: « Cré nom ! cré nom ! » A mesure qu'on remonte l'échelle, on voit le vocabulaire des aphasiques s'enrichir : quelques-uns prononcent leur nom plus ou moins correctement, d'autres disposent de phrases entières : « Madame été, mon Dieu est-il possible , bonjour Madame » , répétait à chaque instant une malade dont M. Durand-Fardel a relaté le cas.

Quelquefois les aphasiques ne s'aperçoivent pas de l'incorrection de leur langage, plus souvent ils s'en impatientent et s'en affligent. Ils témoignent par leurs gestes du chagrin que leur occasionne leur impuissance.

Les malades dont nous venons de parler sont les plus sérieusement frappés. Chez eux l'atteinte portée à la mémoire motrice a été telle que toutes les représentations se sont évanouies, à l'exception de quelques-unes, qui se rapprochent pour la plupart , par leur caractère exclamatif, des manifestations du langage émotionnel. Mais il est des aphasiques chez lesquels le trouble est moins accusé. Le vocabulaire, chez ces derniers, est assez riche pour qu'il soit plus facile de dresser la nomenclature des mots qui sont restés, que celle des mots qui ont disparu. Ces malades se prêtent, mieux que les premiers, à la vérification de la loi qui régit la dissolution de la mémoire. C'est chez eux qu'on peut constater que la marche de l'amnésie motrice , comme celle de toute amnésie, va du particulier au général.* Elle atteint d'abord les noms propres qui sont purement individuels, dit M. Ribot *, puis les noms de choses qui sont les plus concrets, puis tous les substantifs qui ne

i. Ribot, les Maladies de (a mémoire, ^. 132.

l'aphasie motrice 121

sont que des adjectifs pris dans un sens particulier ; enfin viennent les adjectifs et les verbes qui expriment des qualités, des manières d'être, des actes. Les signes qui traduisent immédiatement des qualités périssent donc les derniers. Le savant dont parle Gratiolet, qui, oubliant tous les noms propres , disait : « Mon confrère « qui a fait telle invention, » en revenait à la désignation* par les qualités. La notion de qualité est la plus stable, parce qu'elle est la première acquise, parce qu'elle est le fond de nos conceptions les plus complexes. » Les faits cliniques sont nombreux pour établir la vérité des propositions qui précèdent. J'en cite quelques-uns au hasard. Piorry rapporte que l'abbé Perier avait perdu la faculté de trouver les substantifs quels qu'ils fussent. Il disait ainsi : « Donnez-moi mon..., ce qui se met sur la... » quand il voulait demander son chapeau ; et pour son habit: « Donnez-moi ce qui se porte pour se vêtir. » De même un malade observé par Bergmann, privé des noms propres et des substantifs, disait, pour ciseaux, ce avec quoi on coupe ; pour fenêtre, ce par où l'on voit, par où il fait clair *. J'observe depuis quelques mois un médecin, chez lequel j'ai vu se produire de l'aphasie motrice. Le trouble est allé en s'amendant après avoir été très accusé, et j'ai pu suivre d'autant mieux l'ordre de réapparition des souvenirs moteurs qu'il s'agissait d'un cas type, sans complication aucune de cécité ou surdité verbale, et que j'avais affaire à un malade particulièrement intelligent. Or là, comme d'habitude, les substantifs, puis les noms propres, ont été les derniers à revenir. Il y a peu de temps encore le malade avait une grande difficulté à prononcer les termes techniques , comme par exemple les mots chloral et paraidéhyde.

1. Ces deux faits sont rapportés dans la thèse de D. Bernard, p. 185.

Il est un autre ordre de faits qu'on peut invoquer en faveur de la loi de dissolution de la mémoire motrice telle qu'elle a été précédemment formulée. Chez certains aphasiquespolyglottes, le trouble morbide respecte une ou plusieurs des langues connues du malade, ou, s'il les a toutes également atteintes , ces langues sont réorganisées dans un certain ordre. Cet ordre est en général celui de l'acquisition première. C'est ainsi que la langue maternelle est d'ordinaire celle que l'aphasie respecte, ou que le sujet recouvre en premier lieu lorsqu'il se remet à parler. On trouvera dans les auteurs, et notamment dans la thèse de Bernard, un grand nombre d'exemples établissant le fait. A la vérité, il en est d'autres qui le contredisent et qui semblent à première vue infirmer la loi que nous avons énoncée. D'une part on a noté chez certains aphasiques la conservation de la mémoire motrice des noms, avec effacement de la mémoire des verbes et des pronoms. Bouillaud S Winslow a , A. Voisin 3 , ont rapporté des faits de cette nature. D'autre part on a relaté plusieurs observations dans lesquelles l'aphasie, respectant une ou plusieurs des langues en possession desquelles était le sujet, portait ses atteintes précisément sur la langue maternelle. Un cas deBourdin 4 appartient à cette catégorie. Mais ces exceptions, bien que positives, ne sont pas assez nombreuses pour infirmer la règle. Quelques-unes d'ailleurs constituent des exceptions plus apparentes que réelles , et sont susceptibles d'interprétations. Il est donc bien établi, croyons-nous, que les représentations motrices obéissent, dans leur effacement et leur réapparition, aux lois qui régissent les autres phénomènes de souvenir.

Page 1