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APPLICATION

PSYCIIO-PIIYSIOLOGIQDB.

L’intelligence et la parole.

On m’accusera peut-être d’avoir matérialise comme à plaisir l’étude delà parole, en la disséquant, pour ainsi dire, dans ses moindres élémenls, et en attribuant à chacune de ses fonctions élémentaires, un siège et pour ainsi dire, un organe spécial dans le système nerveux central. C’est une accusation contre laquelle je tiens à me défendre d’avance.

Il est bien avéré que les fonctions du langage se divisent en fonctions mécaniques, fonctions sensorielles et fonctions psychiques, et que, dans chacun de ces trois ordres, s’observent trois variétés ou types différents : kinesthétiques, ou moteurs, auditifs et visuels. Il est aussi nettement démontré, plus par l’observation des malades que par celte des gens bien portants, que chacun de ces actes élémentaires du langage a, dans l’ecorce cérébrale, un centre législatif auquel il obéit, si bien que, ce centre venant à être profondément altéré ou supprimé, l’acte élémentaire correspondant cesse de se produire et le langage se trouve privé de cet élément fonctionnel.

On peut se demander quel est le caractère physiologique de ces centres? Leur fonction estelle de la même nature que celles de beaucoup d’autres organes, qui, une fois formés, agissent en conséquence de leur organisation, comme le foie, par exemple, fait la bile, comme l’estomac digère, comme le poumon respire et comme le cœur bat?

Eh bien, non ; les centres nerveux législateurs de la parole ont un autre mode d’action. Leur rôle ne résulte pas de leur organisation, mais de l’activité que l’éducation leur impose et de l’adaptation que l’usage leur fait subir.

La fonction du langage est certainement une fonction naturelle et le langage mimique l’exerce pour ainsi dire spontanément. 11 n’en est plus de même du langage phémique et du langage graphique, lesquels ne s’exercent qu’à la suite d’une éducation souvent longue et pénible.

M. Déjerine le rappelait naguère, dans une étude sur ce sujet. Les images sensorielles sont conservées quelque part, en divers points de l’écorce cérébrale, et chacune d’elles a aussi sa mémoire correspondante. 11 se fait, à cet effet, une différenciation des cellules cérébrales, que déter-

APPLICATION PSYCUO-PHYSIOLOGIQUE. 191 mine l’usage ou l’éducation. La pai’ole a la valeui d’un signe qui rappelle ces images, en réveillant l’activité des cellules; telle est la part considérable sans doute, mais limitée cependant, que le système nerveux prend à l’exercice de la parole. Quant à distinguer le souvenir de l’image, du souvenir de l’objet lui-même, ceci est l’affaire de l’intelligence qui a seule qualité pour cette distinction.

Ceux qui méconnaissent l’intelligence se tirent d’embarras en niant cette distinction elle-même. C’est ainsi que les subjectivistes en sont arrivés à nier que nous percevions jamais les objets euxmêmes, mais seulement la représentation intérieure que nous nous faisons de ces objets. Et il serait difficile de ne pas se rendre à leurs raisons, s’il n’existait que des idées sensibles. Mais il en est d’autres, qui sont plus ou moins abstraites de tout ce que nous connaissons sous le nom de matière. Les idées générales d’animal, de plante, de métal d’abord; les idées de quantité, de nombre, et de grandeur; enfin les idées de substance et de cause.

Or, cette distinction répond bien à la différence qui sépare les idées sensibles, appartenant à

192 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, l’ordre psychique, des idées à proprement parler intellectuelles. Les premières, en effet, sont traduites par la mimique sans difficulté ni effort; l’idée sensible se symbolise, pour ainsi dire d’ellemême, dans le geste et dans le jeu de la physionomie. L’idée intellectuelle demande quelque chose de plus; elle exige que l’organisme soit façonné par l’intelligence, pour lui servir d’organe; elle veut un symbole d’un ordre différent et plus noble, lequel, tout organique qu’il soit, trahit cependant par là son origine. Telle est la parole.

On comprend ainsi comment l’intelligence, trouvant dans le cerveau gauche des di’oitiers, un organe déjà disposé aux manifestations de l’idée sensible, adapte à son usage les centres voisins de l’écorce du cerveau. On comprend aussi comment le cerveau gauche étant devenu impuissant par accident, le droit peut s’adapter à son tour, aux coordinations motrices et aux collections sensorielles que nécessite l’usage de la parole, et cela, au moyen d’une éducation nouvelle.

Que cette éducation soit plus difficile encore que la première, il n’y a rien là qui doive nous

\PPL1C\T10N PSYCIIO-PIIYSIOLOGIQUK. 195 surprendre. Il est certain que les processus nerveux qu’implique l’usage de ta parole la plus intellectuelle, trouvent plus facilement à faire leur chemin à travers un cerveau jeune, dont les éléments ne se sont encore orientés dans aucune direction déterminée; tandis que, une fois les trajets établis et les rapports des cellules une fois adaptés dans un sens défini, il est plus difficile de changer cette orientation et de modifier ces adaptations.

En un mot, la parole peut dire tout ce que peut exprimer le langage, dans ses modes divers; mais il est des choses abstraites que le langage ne peut rendre, en se servant indifféremment de tel ou tel procédé. Pour dire ces choses, il faut la parole, et la parole proprement dite, c’est-à-dire le langage mis au service de l’intelligence.

Origine du langage.

Je ne saurais qu’aborder seulement cette question qui préoccupe si fort les philosophes et ne les divise pas moins.

Ce qui ressort pour nous des données physiologiques et pathologiques au sujet de 1 exercice

194 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, et des troubles du langage et de la parole, c’est que l’idée est le signe des choses et que le langage est le signe de l’idée. Or, l’idée sensible reconnaît une expression sensible comme elle et naturelle par conséquent; ce sont les signes moteurs de l’expression mimique. Mais l’idée intellectuelle réclame un signe d’une autre nature et ce signe, c’est la parole.

La parole, en effet, est abstraite; elle exprime l’idée directement, dans ce qu’elle a de général et d’universel. C’est là ce qui constitue l’âme de la parole, dont le corps est formé par le son de la voix et par l’articulation des sons.

L’exercice de la parole suppose des attributions significatives, que Wundt et Kussmaul regardent comme natives et relevant de l’organisation cérébrale, mais qui appartiennent bien plutôt à l’habitude et à l’éducation. Pour parler, l’homme doit apprendre à parler, comme le font remarquer Regnaud et Marty; et M. Proust sépare de même le langage naturel, qui n’est autre que le langage moteur, et qui est commun à l’animal et à l’homme, du langage parlé, qu’il appelle artificiel et que d’autres nomment conventionnel.

Les partisans de l’origine purement organique

APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQDE, 195 du langage pensent que, limité tout d’abord à des cris, à des interjections, à des mots simples empruntés par imitation à l’onomatopée, il a peu à peu formé la parole par la répétition, par la multiplication, par l’agglutination, par les combinaisons de ces mots entre eux. Mais les spiritualistes ne peuvent admettre cette hypothèse. Ils ne croient pas que l’humanité ait pu sortir de l’animalité et que la parole ne soit que le cri, transformé par l’évolution et transmis par la tradition.

Le fait est que les deux problèmes sont connexes: le fait est que le passage du langage naturel à la- parole proprement dite ne s’explique pas plus que le passage de l’idée seur sible à l’idée intellectuelle. 11 faut à l’homme, pour qu’il parle, des centres cérébraux adaptés par l’éducation à l’exercice de cette fonction. Le physiologiste ne saurait aller plus loin dans la solution que réclame cette qüestion; la psychologie philosophique seule peut tenter d’y répondre davantage.

11 appartient à ctiaque individu, selon la remarque judicieuse de Lôwenfeld, de déterminer et d’organiser le mécanisme spécial en

196 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, yertu duquel se forme sa parole; et la loi qui préside à cette détermination n’est autre que celle qui préside à la formation de ses idées elles-niêmes.

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