APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE
Le groupe des fonctions du langage est, sans contredit, un des plus intéressants à analyser ; il offre, réunis dans un seul appareil, un échantillon des divers ordres d’actes élémentaires, qui, de la vie végétative, s’élevant, par les degrés de la vie animale, aux modes psychiques les plus élevés de l’animalité, atteignent jusqu’aux actes intellectuels qui les couronnent tous.
C’est une interprétation qui paraîtra suspecte à quelques-uns, que le langage et même la parole puissent se produire d’une façon réflexe, sans participation actuelle de l’intelligence et en vertu d’une accommodation organique préparée à l’avance. Et cependant, je l’ai montré déjà, au chapitre du langage réflexe; c’est un fait incontestable qu’il y a des cas où la parole s’exerce sans intervention d’aucun travail actuel de l’intel-
;: ligence, d’une façon aiitomatiqueiet inconsciente.
Le langage, il est vrai, consiste à saisir le rapport qu’il y a entre un signe et une idée (Gratiolet, Daily) et à exprimer cette idée par ce i- signe. Cette duplicité de la fonction du langage,
• j’en ai tait plus haut ressortir l’importance et
' n’ai pas à y revenir; mais il est évident que le
langage sera d’autant plus parfait que l’idée à ' exprimer sera plus nette, et que le signe chargé
de la traduire s’adressera plus directement aux aptitudes les plus élevées de l’individu.
On comprend par là que la parole est le langage le plus puissant, parce qu’il est celui dans lequel le rapport du signe avec l’idée est le plus " parfait. C’est le mode d’expression le plus signi-
t ficatif, et celui qui va le plus directement à
l’intelligence de la personne à laquelle il s’adresse. Si éloquent qu’il soit, un geste ne vaudra jamais le mot propre, pour exprimer un objet ou une qualité. Pour ce qui est de l’écriture, si elle est . supérieure à la parole, en ce qu’elle permet de
conserver et de renouveler l’impression qu’elle ^ traduit, elle lui est inférieure en ce sens, qu’elle
■ ne met en jeu que des impressions visuelles et
. qu’elle manque totalement de la vie qiie la
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 165 mimique ajoute au langage parlé. Elle est toutefois plus complexe que les deux autres modes d’expression, et ne vient qu’après eux dans l’ordre de l’éducation et de l’évolution.
Le langage est d’abord un acte réflexe, qui se développe du geste au cri, du cri à la parole, de la parole à l’écriture-, de sorte qu’il y a une gradation qui s’élève, de la mimique au langage phémique et de celui-ci au langage graphique. J’appelle phémique le langage articulé que la plupart des auteurs appellent phonétique, parce que ce dernier mot ne traduit que le son de la parole et néglige l’articulation, laquelle en est cependant l’élément le plus essentiel, ainsi qu’il apparaît manifestement dans le chuchotement ou dans la parole prononcée à voix basse. Les animaux,, par exemple, ont la voix plus ou moins sonore, mais ils n’ont pas, sauf exception qui, nous le verrons, n’infirme pas la règle, ils n’ont pas l’articulation. . •
Parole réflexe.
La mimique d’une part, et, d’autre part, la faculté de percevoir la valeur des gestes et des
166 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, jeux de la physionomie, constituent bien un des modes élémentaires du langage. On a désigné sous le nom d’apraxie, le trouble qui consiste à ne plus pouvoir apprécier la forme des objets à l’exclusion de toutes leurs autres qualités. C’est une variété de l’appréciation du sens de l’espace, et à ce titre, elle appartient aux déterminations motrices du langage ; elle est toute motrice et doit être appréciée, soit par le mouvement des sens spéciaux, soit par celui des appareils moteurs quels qu’ils soient.
Or la mimique s’observe souvent à l’état réflexe. Un geste de menace ou de défense sont souvent le résultat immédiat et non réfléchi d’une provocation, que la réflexion pourra conseiller, au contraire, de négliger ou de mépriser. 11 en est de même, et encore plus évidemment, du cri qui succède à l’émotion physique, comme se produit, par le décliquetage, la détente d’un ressort. Les interjections passionnelles sont un langage de même ordre, qui marque la transition du langage à la parole. 11 y a plus, Oppenheim le fait remarquer justement, la faculté de compter, de réciter en série, de moduler par le chant, constituent des formes rudimentaires de langage, lesquels peuvent
APPLICATION PSYCHO-PflYSIOLOGIQÜE. 167 s’effectuer le plus facilement par le mode automatique et réflexe.
La parole prend quelquefois le même caractère. C’est ainsi que parlent les animaux chez lesquels l’éducation parvient à créer cette aptitude; le perroquet est une sorte de machine réflexe qui répète, et parfois avec une certaine expression, ce que l’imitation lui a enseigné. C’est un automatisme vivant, chez lequel l’arrangement cellulaire des centres nerveux a pu s’organiser de telle sorte que des impressions sensitives déterminées, provoquent la détente de certains mots, plus ou moins heureusement appliqués.
Ce qui montre bien la différence de ce langage d’avec le langage intelligent et la part considérable qu’y joue l’élément moteur ou mimique, c’est ceci : En vous adressant à un animal familier, des mieux dressés, le chien par exemple, essayez de lui dire les plus douces choses; si vous les dites sur un ton quelque peu violent, il s’enfuira épouvanté; si, au contraire, prenant le ton plus doux, vous lui faites les plus graves reproches, il ne manifestera que de la joie et viendra vous flatter avec satisfaction.
L’animal n’est donc pas impuissant à comprendre les signes et les symboles; mais il ne saisit que ceux qui relèvent de la mimique, des gestes et du jeu de la physionomie. 11 y obéit d’une façon réflexe, le plus souvent; il y a bien chez lui un langage, une aptitude à concevoir le rapport du signe à l’idée; mais de même que ce sont de pures idées sensibles, les signes qu’il a à sa disposition, pour s’en servir ou pour les comprendre, ne sont que des signes moteurs; et, le plus souvent, c’est par suite d’une adaptation purement réflexe, que se fait chez lui la réponse à ce qu’on cherche à lui faire entendre. C’est l’instinct d’imitation qui domine chez lui; et le meilleur moyen qu’on puisse prendre pour effectuer son éducation, c’est d’exécuter ou de faire exécuter devant lui, l’exercice qu’on veut lui faire répéter.
Si l’on observe encore comment l’enfant apprend à parler, ou, comme le dit Withney, comment chaque homme acquiert sa langue, on constate que l’enfant, tout d’abord, parle pour parler, sans chercher à rien signifier, sans savoir ce qu’il dit, comme il marche et s’agite, pour le plaisir d’agir et sans autre but. Ce sont des actes
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIODE. 169 purement automatiques qu’il exécute alors, et les sons qu’il émet ne sont qu’une imitation plus ou moins réussie de ceux qu’il a entendus. 11 parle d’une façon réflexe, automatique, sans même saisir la valeur du signe qu’il emploie.
Cette première opération, la plus simple de toutes celles qu’implique le langage, exige déjà une accommodation spéciale des centres nerveux, un foyer dans lequel les gestes perçus, avec leur vitesse, leur force, leur direction, leurs rapports, sont réunis en groupe et fondus en une sensation complexe, mais une cependant, et dont l’ensemble est perçu, sans que le sujet qui le perçoit n’y attache encore aucune signification; et quand le centre est ainsi formé, soit naturellement, soit par l’expérience ou par l’éducation, cette perception met en jeu un autre groupe de cellules nerveuses, qui s’adaptent, pour imiter le signe perçu, ou pour agir en conséquence, organiser les mouvements de fuite ou de défense si c’est une menace, s’approcher et flatter si c’est une caresse. Mais fuite ou défense, aussi bien que flatterie et caresse, constituent déjà une réponse qui ne nécessite aucune réflexion, et s’exécutent automatiquement, par le
fait de l’accommodation des cellules nerveuses.
A ces premiers foyers s’en ajouteront d’autres : Les sons perçus avec leur hauteur, leur timbre, leur intensité, leurs modulations et leurs rapports, constituent un groupe d’impressions; celles-ci, réunies en un foyer spécial, se fondent en une nouvelle sensation, dont l’ensemble peut être perçu en soi, et sans que le sujet y attache encore aucune signification. Or, ce centre une fois formé, la perception peut s’étendre au delà et mettre en jeu un autre groupe de cellules nerveuses, qui s’adaptent, soit pour répéter le signe entendu, soit pour agir en conséquence. Mais déjà sur le terrain des sensations auditives, l’acte réflexe devient plus rare que dans le champ des actes moteurs et ne se traduit plus guère que par le cri : cri de joie, si l’impression auditive a été agréable; cri de plainte, si elle a été pénible; ou bien par l’imitation ou la répétition (écholalie).
Si nous passons à l’ordre visuel et aux impressions graphiques, nous aurons à constater de moins en moins de réflexes. L’éducation plus complexe des modes graphiques ne permet plus guère l’automatisme, si ce n’est par la force de l’habitude, et d’une habitude longuement acquise.
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 171 Le centre des impressions sensorielles graphiqnes, formé par l’éducation seule, finit par s’accorder avec un centre de coordination motrice correspondant; et il devient possible de voir le sujet lire et transcrire des pages entières, sans attention, sans conscience, automatiquement, à la façon d’un acte réflexe. L’enfant qui commence à écrire, copie ainsi ses bâtons et ses lettres, sans s inquiéter aucunement de leur valeur symbolique.
On voit quelle gradation se manifeste dans cet ordre des fonctions réflexes du langage. Ainsi on peut dire que l’animal, étant surtout doué d’activité réflexe, possède la mimique à un haut degré, mais qu’il ne parle guère qu’exceptionnellement et n’écrit jamais.
Parole psychique.
Passons du langage réflexe au langage psychique. C’est celui par lequel le sujet s’exprime, en comprenant la valeur des signes qu’il emploie, celui par lequel il entend, voit ou perçoit le lan gage qu’on lui adresse, en saisissant la signification de ce qu’il perçoit, quelle que soit la forme de langage employée.
Il ne s’agit plus ici d’acte réflexe; une élaboration plus compliquée intervient, qui se traduit par l’attention, la réflexion, parfois par un certain jugement; et le mouvement qui en résulte est plus ou moins ralenti, mesuré, comprimé même, ce qui donne à l’expression la portée d’un acte supérieur à l’acte réflexe et que j’appelle psychique, pour le distinguer de l’acte vraiment intelligent.
Le langage mimique, contrôlé et dirigé par le psychisme, manifeste encore, sur ce nouveau terrain, son infériorité relativement aux autres modes d’expression, par ce fait qu’il est compris, du moins le plus souvent, par les animaux :
j’entends les animaux supérieurs. Les gestes et les jeux de physionomie sont parfaitement saisis par le psychisme du chien; lui-même exprime, par ses mouvements et par sa voix, les impressions sensibles qu’il en ressent ; et parfois, la réaction motrice ne se produit chez lui qu’après un moment d’hésitation et une sorte de jugement, qui témoigne clairement d’une élaboration psychique supérieure à l’acte réflexe.
Mais si nous passons de la mimique psychique au langage parlé de même ordre, nous voyons une nouvelle catégorie de fonctions qui échappent
application psycho-physiologique. 175 totalement à l'animalité : c'est la pratique éo la parole comprise, c'est-à-dire, du langage traduit en signes rocaun articulés, et donlla signification indépendante de tout acte moteur accessoire, est attachée intrinsèquement au mol prononce i c est là ce qui caractérise le symbolisme de la parole.
L’animal n’y peut plus rien prétendre. Son psychisme, qui lui permet de comprendre la signification symbolique dU geste et des mouvements de la physionomie, est impuissant à lui faire entendre le sens des mots. Dites-lui tout ce que vous voudrez, pourvu que vous le disiez en supprimant tout geste et en effaçant tout jeu de physionomie, il n’y comprendra rien.
L’enfant lui-même ne deviendra capable de comprendre le langage phémique, qu’après une éducation particulière, qui constitue une phase nouvelle et distincte dans l’évolution de son langage.
A plus forte raison en sera-t-il ainsi de 1 écriture. Écrire pour traduire en caractères graphiques dont le symbolisme, quelque conventionnel qu’il soit, est compris, c’est un acte propre à l’homme. Qu’il puisse, à la rigueur, l’exécuter automatiquement, quand son intelligence a suffisamment instruit ses organes, cest
\H LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, ce que nous avons dit déjà. Mais ce n’est là qu’une conséquence indirecte des rapports du psychisme avec le réflexe, et l’écriture n’en demeure pas moins le langage le plus compliqué dans l’ordre psychique, celui que les animaux ne sauraient exécuter et encore moins comprendre. Ceux d’entre eux qu’une éducation laborieuse a dressés à tracer quelques caractères graphiques (et le fait est rare) le font évidemment par pure imitation, et témoignent assez manifestement qu’ils sont incapables d’y rien comprendre.
Sans doute, les animaux supérieurs sont capables de mémoire et même, jusqu’à un certain point, doués d’imagination; mais, s’ils peuvent mettre cette mémoire et cette imagination au service de leur mimique, il leur est impossible de l’adapter au mécanisme de la parole, et encore moins à celui de l'écriture, alors même que ce mécanisme a été artificiellement organisé chez eux par l’éducation.
Parole intelligente.
Quelle sera donc la caractéristique du langage intelligent ou de la parole proprement dite.
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 175 laquelle est non seulement perçue et mimée, Yue et écrite, entendue et parlée, non seulement comprise dans son symbolisme, sous toutes ses formes, motrice, phémique et graphique, mais encore capable de traduire une idée du domaine de l’intelligence, telles que les idées de généralisation et d’abstraction et les opérations intellectuelles proprement dites?
Les noms communs ont une signification générale, indépendante des objets particuliers auxquels on les applique, et se rapportent à cette faculté de l’intelligence qui est de percevoir l’universel sous le particulier. Le mot arbre ne vise pas tel ou tel arbre en particulier, mais convient à la généralité des arbres, quels qu’en soient l’espèce, le temps et le lieu. L’idée d’arbre, une fois conçue dans sa généralité, est, selon la remarque de Proust, revêtue d’une forme verbale par la parole intérieure, et puis produite au dehors par l’expression symbolique qui lui convient, ou qui lui a été attribuée.
Nombre d’auteurs ont pensé que la faculté de former des idées générales, était la seule qui séparât nettement l’homme des animaux (Muller) ; nous pouvons ajouter que la faculté d exprimer
en signes 'verbaux ces idées générales, n’est pas moins caractéristique. On peut même ajouter que, sur ce terrain du langage, le domaine de l’animalité se précise encore davantage; car, si 1 animal est incapable de formuler des idées générales qu’il ne saurait avoir, il est de plus impuissant à comprendre le symbolisme ou la signification de la parole écrite, et même de la parole parlée, et n’est capable que de juger des gestes et des mouvements de la physionomie. La graphique et la phémique comprise lui sont absolument étrangères et la mimique seule est de son domaine. N’est-ce pas pour cette raison, qu’il y a dans ces trois modes d’expression de l’idée, une progression qui s’élève graduellement du terrain de l’objet matériel et de- l’acte physique, à celui de l’acte psychique et jusqu’à l’acte intelligent?
Parole intérieure.
Aussi le passage de l’acte intellectuel à la parole a-t-il toujours paru aux philosophes un problème aussi attachant que profond; c’est ce problème que l’hypothèse de la parole intérieure
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 117 est destinée à résoudre. On désigne sous ce nom une sorte de processus dans lequel l’idée, une fois conçue, passe d’abord par une formule intérieure avant d’ôtre émise au dehors par le langage articulé.
Ainsi que je l’ai dit ailleurs, cette opération ou formule intérieure, intermédiaire à l’idée pure et à la parole prononcée, comporte un substratum organique, dont mon schéma permet de suivre le tracé. L’idée, partie des foyers de la mémoire et de l’imagination (0), et transmise par les filets nerveux, jusqu’aux centres de collection sensorielle (A,K,V), subirait là une opération analogue à celle à laquelle sont soumises les impressions verbales reçues et apportées par les sens externes; et, à la faveur de ce groupement sensible, l’idée prendrait sa formule intérieure que l’intelligence juge et apprécie, sur laquelle elle opère, en un mot, avant de la produire au dehors.
Le processus de la parole intérieure va donc du centre psychique jusqu’aux centres de collection sensorielle verbale et semble pouvoir s’arrêter là. L’idée formulée en parole irait jusqu’en A, formulée en graphique jusqu’en V et en mimique jusqu’en K. Ne va-t-elle pas plus loin? — C’est ce
178 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, qu’ont pensé quelques psychologues. 11 résulte de certaines recherchés physiologiques, qu aucune idée ne se formule dans l’esprit, sans qu’il s’établisse en même temps une sorte de processus périphérique, qui met en mouvement les organes correspondants à cette idée. Ainsi, l’esprit vient-il à se représenter un mouvement des doigts, les muscles des doigts correspondant à ce mouvement entreraient dans un état de tension, qui, sans être une contraction active et manifeste, serait cependant une modification motrice perceptible pour certains appareils enregistreurs très sensibles. Ce serait comme une préparation, sinon une ébauche, du mouvement dont l’idée s’est formulée dans le centre psychique. La sensalion périphérique s’accompagnant, dans les conditions ordinaires, d’un mouvement réflexe plus ou moins effectué, la sensation simplement formulée dans l’esprit, pourrait conduire par le même mécanisme, à une telle ébauche de mouvement.
Il résulterait de ces expériences que l’idée du mot, qu’elle soit motrice, auditive ou visuelle, doit provoquer, jusque dans les appareils moteurs correspondants, une modification de tension, ou une imminence d’action, en rapport
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APPLICAÏION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 179 avec cette idée. C’est ainsi que certaines personnes se rendent bien compte qu’elles ne perçoivent bien un discours, que quand elles se lu r parlent à elles-mêmes, pour ainsi dire, en l’entendant.
ün autre fait est encore plus probant à ce sujet : un homme possédé par une grave préoccupation, en détermine les termes dans son esprit et en précise la formule intérieurement dans ses centres de collection sensorielle ; et voilà que, involontairement et inconsciemment, la formule lui échappe et s’exhale, pour ainsi dire, en une parole qu’il prononce à haute voix, et qu’il s’étonne d’avoir dite, aussitôt qu’il l’a prononcée. Il a pensé tout haut, dit-on vulgairement de cet homme. L’effort de l’esprit pour effectuer nettement la formule intérieure de l’idée, a dépassé le but, et le processus ainsi lancé, va jusqu’aux centres de coordination motrice, qu’il met en action sans que le sujet l’ait voulu et sans qu’il s’en soit rendu compte.
En résumé, l’exercice complet de la parole intelligente implique un processus dont les termes sont, à partir de l’idée, la parole intérieure, la collection sensorielle verbale, la coordination
180 LE LANGAGE, LA l’AROLE ET LES APHASIES, motrice \erbale et enfin la production extérieure de ce mouvement, sous la forme phémique, graphique, ou mimique.
Pourrait-on induire de ceci, que la parole intérieure se confond avec l’idée elle-même et ne saurait s’en distinguer? — Nullement, car la parole intérieure est déjà une formule, dont les modes peuvent varier pour exprimer la même idée. On peut penser un même objet et le nommer intérieurement, dans chacun des langages qu’on possède. On ne connaît même réellement une langue, que quand on peut penser dans cette langue. Enfin, ainsi qu’on va le voir, l’idée peut se formuler intérieurement sous trois formes distinctes, sans cesser d’être la même; elle diffère donc de ces formes et ne saurait se confondre avec la parole intérieure.
M. Magnan a confondu ensemble l’idée et le mot qui la représente; mais Charcot s’est efforcé de maintenir la distinction entre eux. M. de Hanse s’est appliqué, dans d’intéressants articles publiés, par la Gazette médicale (1875) à montrer combien est fondée cette distinction, entre les centres de formation des mots et ce qu il appelle les centres d’idéation.
APPLICATION PSYCIIO-PIIYSIOLOGJ QUE.
■ Adaptations adtistiodes.
Nous avons vu, dans le cours de celte étude, que l’exercice de la musique comporte une analyse semblable à celle de la parole. 11 y a des centres musicaux moteurs, qui président aux coordinations motrices nécessaires à l’exécution des œuvres de l’art musical, et ces coordinations peuvent être motrices, phémiques, ou graphiques; elles supposent et impliquent aussi l’existence des centres de collections sensorielles musicales, kinesthétiques, visuelles ou auditives. La pathologie a démontré l’existence propre et indépendante de chacune de ces fonctions élémentaires. Nous avons vu qu’il y a des amusies sensorielles et des amusies motrices, des trois types, moteur, auditif et visuel, correspondant aux diverses variétés de l’aphasie. Il semblerait, au premier abord, qu’une telle systématisation est artificielle ou théorique : il n’en est rien ; elle est de la plus stricte exactitude. Et il en est de même pour toutes les productions artistiques.
Aussi puis-je repéter ici ce que je disais ailleurs à ce sujet : Si l’intelligence est nécessaire
182 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, à l’artiste pour comprendre l’œuvre qu’il exécute, si le sentiment doit guider l’ensemble de ses mouvements, pour donner la prestesse nécessaire à sa parole, s’il est orateur; à son pinceau, s’il est peintre; à son doigté, s’il est musicien; il est cependant nombre de mouvements élémentaires qu’il exécute en vertu d’un automatisme antérieurement acquis. L’usage répété d’une série de mouvements spéciaux, implique dans les centres nerveux du cerveau, une accommodaticta de cellules qui entrent en correspondance, dans l’ordre que détermine l’usage lui-même, l’une appelant l’autre à l’activité, selon ce que l’intelligence a une bonne fois réglé, et selon ce que la volonté a su imposer aux organes de collection sensorielle et de coordination motrice.
Et il en est ainsi de tous les arts : chacun crée dans le cerveau une adaptation spéciale, pour la compréhension et pour l’exécution de sa technique; les tours de force artistique ne sont dus qu’à cette adaptation, d’abord savamment étudiée et délicatement nuancée par l’intelligence qui l’a conçue, ou même simplement comprise, et ils ne sont jamais mieux exécutés, que quand l’organisation cérébrale s’est agencée de telle sorte que.
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQDE. 185 le premier signe émis, tout le reste suive, à la façon d’un phonographe bien établi, devant lequel on a une fois prorionçé la brillante allocution qu’il répète.
Tout Tart n’est pas sans doute dans cette adaptation mécanique des centres nerveux ; mais cette adaptation est nécessaire à la bonne exécution des œuvres les plus artistiques.
Les trois formes de l’idée.
La psychologie moderne a trouvé dans ces observations les bases d’une analyse, en vertu de laquelle chacun de nous aurait pour ainsi dire sa spécialité sensorielle; les uns concevant les idées sous une forme motrice, les autres sous une forme auditive, et les autres encore sous une forme visuelle.
L’étude que nous venons de faire des centres législateurs de la parole et de l’exercice de cette faculté, est une preuve bien claire de l’exactitude de ces distinctions. Il y a des sujets qui comprennent les objets sous la forme motrice, par l’espace qu’ils occupent, par exemple, et, par conséquent, par le mouvement que nos organes
doivent faire pour embrasser ces objets; d’autres se les représentent sous la forme auditive, par le son qu’ils peuvent produire, ou mieux, par la phonétique du nom qui leur est communément attribué; d’autres enfin les conçoivent sous la forme visuelle, par la figure qu’ils dessinent sur la rétine, au fond de l’œil, ou par celles que leur attribueraient les traits du dessin, ou encore par la physionomie de leur nom graphiquement formnlé.
Je saisis cette occasion pour répondre à une objection qui ne manque pas de se présenter à l’esprit, au sujet de la conception des idées par le mouvement. Le mouvement, dit-on, est perçu par la vue plus que par le tact. Comment se faitil qu’on fasse une classe à part dés moteurs et qu’on les distingue des visuels? — Or si 1 on se rend bien compte de la façon dont la vue sert à apprécier le mouvement, on comprendra que ce n’est pas à proprement parler la vision qui rend compte du mouvement et le mesure, mais que c’est bien plutôt par l’appréciation du mouvement même que l’œil est tenu de faire, pour embrasser les diverses phases de l’objet animé de mouvement et les divers points de l’espace dans
APPLICATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE. 185 lequel il s’effectue : c’est là ce qui nous permet de séparer les moteurs des visuels. Les visuels apprécient surtout la figure et la couleur des corps, les moteurs apprécient davantage leurs formes géométriques et leur déplacement.
Stricker, qui a étudié, à ce point de vue, le langage musical, a bien montré quelle importance joue la perception motrice dans la musique, qu’il s’agisse de l’entendre ou de la lire, ou encore de l’écrire ou de l’exécuter.
Hâtons-nous d’ajouter que Stricker nous paraît avoir dépassé de beaucoup la limite de 1 exactitude, en faisant de la plupart des sensations, des dépendances de la kinesthésie et de la plupart des sujets, des moteurs. Nous ne saurions non plus partager l’avis de ceux qui croient à la prédominance exclusive de l’un de ces trois modes sensoriels sur les deux centres. Nous croyons, au contraire, que chacun de nous est à la fois moteur, auditif et visuel, et que le but de l’éducation est de conserver et de développer en nous ces trois modes de perception sensorielle, en maintenant entre eux la subordination relative qui leur appartient.
11 est évident, par exemple, que le type moteur est le moins élevé, celui qui se rapproche le plus
de l’animalité, puisque nombre d’animaux sont des moteurs, et ne paraissent guère avoir que ce mode de perception sensible. C’est d’ailleurs celui qui donne à l’idée un caractère plus matériel et nous montre les choses du point de vue le moins élevé.
Nous avons vu, en étudiant le langage psychique, comment les animaux ne conçoivent et ne reproduisent que les formes motrices de l’idée, ce qui est d’ailleurs en rapport avec leur organisation psychologique, puisque les animaux ne sont capables que d’idées sensibles; ce qui ne veut pas dire que les animaux soient incapables de voir et d’entendre; mais ils sont incapables de comprendre le symbolisme des sensations visuelles ou auditives, et ne comprennent, en fait de signification, que celle des gestes et de la physionomie, autrement dit des mouvements.
La forme motrice de l’idée est peut-être plus fondamentale que les autres, plus facile à fixer dans l’imagination, plus stable dans la mémoire; mais elle traduit l’idée avec moins de puissance, probablement parce qu’elle est plus éloignée que les autres modes d’expression, de la constitution même de l’idée. Quoi qu’il en soit, c’est une forme
APPLICATION PSYCHO-PIIYSIOLOGIQUE. 187 inférieure, plus imparfaite que les deux autres. Ses qualités en font une forme de représentations que l’éducation ne saurait négliger, mais ce n’est pas celle qu’il importe le plus de cultiver.
La forme auditive possède un caractère plus élevé; c’est d’un sens spécial qu’elle relève et non plus seulement de la sensibilité tactile ou générale. Son objet est la parole, ou le signe verbal phémique, lequel possède une grande facilité d’adaptation aux faits et aux actes les plus divers. Enfin ce signe est un symbole spécial à l’idée, dont il se rapproche par la vie qui l’anime, par l’évolution qu’il subit, par la mobilité avec laquelle il se prête à toutes ses transmutations. La parole est, en un mot, la véritable incarnation de l’idée.
Il suit de là que les auditifs possèdent un mode de conception de l’idée, supérieur à celui dont jouissent les moteurs; qu’ils entendent mieux le langage, en comprennent mieux la portée et le font aussi mieux entendre de ceux auxquels ils s’adressent. Les moteurs seront peut-être supérieurs sur le terrain de l’observation, mais les auditifs les dépasseront sur le terrain de la science proprement dite.
Que dirai-je des visuels? Ceux qui se figurent
188 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, l’idée sous la forme graphique, peuvent varier beaucoup, suivant la forme même de l’écriture qu’ils imaginent. L’écriture hiéroglyphique, par exemple, n’est presque pas de l’écriture; c’esi, une représentation dans laquelle l’élément symbolique, parfois presque nul, peut varier beaucoup d’étendue et de puissance. Par contre, l’écriture phonétique a toutes les qualités de la parole qu’elle reproduit. Elle aussi s’adresse à un sens spécial. Les signes qu’elle emploie participent à toutes les qualités des signes phémiques, et, s’ils ont quelque chose de plus matériel que la parole elle-même, ils ont aussi l’avantage de conserver l’idée dans une forme qui échappe à la durée et peut se transmettre partout, dans le temps et dans l’espace. C’est la forme qui paraît être la plus propre aux œuvres de l’imagination.
En résumé, je crois que nous sommes tous quelque peu moteurs, visuels et auditifs, à la fois, avec une prédominance plus ou moins marquée de l’un de ces modes sensoriels, et que ceux qu’il importe le plus de développer par l’éducation, ce sont les modes visuels et auditifs, parce qu’ils sont les plus nobles et doivent être aussi les plus féconds.