‹ Le langage martien; étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambuliqueChapitre 18 sur 58 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

(4) Étant donné le but à atteindre, la méthode à suivre s'impose de soi-même : comparer la langue de M'e Smith à chacune des langues réelles dont on peut lui supposer quelque connaissance, soit approfondie, soit accidentelle et tout à fait parcellaire.

Mais, ainsi quon le verra, et comme au surplus M. Flournoy l'avait déjà fort bien constaté, le martien n’est vraiment original que par son vocabulaire. Sa grammaire et sa syntaxe, d'ailleurs aussi dénuées d’in-

térêt l’une que l’autre, présentent entre elles le plus

frappant contraste : l’une est lâche, flottante, aussi mal fixée que possible sur la plupart des points où semblerait devoir se laisser surprendre le rudiment au moins d’une norme grammaticale ; l’autre, au contraire, rigide et dure, est impitoyablement couchée et maintenue sur lelit de Procuste de la syntaxe française. Bref, — M. Flournoy l'avait dit avant moi, — le martien est l'œuvre ingénue et curieuse d’une intelligence

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enfantine, dénuée de tout sens linguistique et souverainement'inconsciente de ce qui constitue l'essence d’une langue, persuadée enfin que l’on crée une langue en substituant à chacun des mots de son parler familier un mot aussi différent que possible, qu'on croit inventer et qu'on ne fait en réalité qu'adapter en l’altérant. C’étaient donc les mots de la langue martienne qui

réclamaient avant tout un sérieux examen; et, en défi- «

nitive, c'est presque sur les mots seuls que porte le détail de la présente étude. À cet effet, on les a relevés

d’abord par ordre alphabétique, en notant le degré de ! fréquence de chacun d’eux, ou de chaque forme-gram="« maticale d’un même. mot, lorsqu'il se présentait sous

plusieurs. Ce travail de pure statistique une fois achevé, il s'agissait de discuter la valeur respective des diverses parties de la documentation ainsi obtenue.

Les observations martiennes se sont espacées sur une période de plus de trois ans, du: février 1896 au 4 juin 1899, parfois séparées l’une de l’autre par un

intervalle de plusieurs mois : il y en a, par exemple, «

plus de deux entre l’avant-dernière et la dernière, près

de neuf entre la première et la seconde. En l’état, bien «

qu'elles aient été toutes conduites avec le même soin, elles ne sauraient être à beaucoup près d’égale valeur : les premières et les dernières ont nécessairement moins de consistance et d'importance que celles de la période

où Mi° Smith nage en plein courant martien, où chaque séance lui amène un nouveau rêve, où les mots pour le décrire se pressent sur ses lèvres, et où 16e

martien semble jaillir en source vive de celles de ses interlocuteurs imaginaires,

Au début, le martien n’est pas encore fixé : ce n’est presque qu'un balbutiement confus ; plusieurs mots sont créés, qui ne reviendront pas dans la suite (haudan, n° 156), même pour exprimer une idée tout identique (cévouitche, n° 182). C’est le moment de l’incubation, plein d'intérêt pour le psychologue, surtout s'il la pouvait pénétrer dans les mille replis du subconscient où elle s’élabore silencieusement, mais sans valeur pour le linguiste, qui ne peut établir d’inductions sûres que sur des formes fixes, précises et bien caractérisées.

À la fin, l'imagination de Mi® Smith se lasse et s'épuise visiblement : elle ne crée plus de scènes nouvelles ni n’entend de dialogues originaux ; elle ne fait plus que répéter, sous une forme à peine modifiée, les mêmes phrases banales, et tourner dans un cercle désormais fermé, enfin se pasticher elle-même. Le cycle martien est clos : peut-être s’en ouvre-t-il un autre ; l'auteur nous le fait espérer, et même 1l nous en esquisse les prodromes; mais de celui-là, nous n'avons cure pour l'instant. Il en résulte que les mots de cette période donnent moins de prise à nos essais d'explication, et aussi les requièrent moins : ou bien ce sont des

mots déjà entendus, précieux seulement comme témoignages de la continuité du souvenir ; ou, s'ils sont

nouveaux, ils ne seront pas répétés, et manquent par là même de contrôle à ce dernier point de vue, qui est le plus important de tous.

Cette observation s'applique également, quoique

dans une moindre mesure, aux mots de la période

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intermédiaire qui ne sont apparus qu'une seule fois et que Mie Smith n’a pas eu l’occasion de répéter. Ces mots, que suivant la nomenclature philologique usuelle jappellerai par concision des « äraë », sont suspects, non pas en ce qu'ils auraient pu être inexactement recueillis, — le soin diligent de l'observateur nous est garant du contraire, — mais en tant que nous ne sommes jamais assurés que le sujet les eût répétés absolument identiques, ni par conséquent qu'ils soient de vrais spécimens d’une vraie langue, invariable et sûre d'elle-même. Plus un mot est revenu de fois, plus il y a de chances, bien évidemment, pour qu'il se rattache à une association d'idées précise, simple et susceptible d’être pensée par quelque autre cerveau humain que celui de Mie Smith, partant reconstituable par voie d’induction; et aussi verronsnous par la suite que les mots les plus fréquents sont aussi en principe ceux dont les origines se décèlent le plus aisément.

Toutefois 1l ne faudrait pas exagérer la portée de cette dernière remarque. Pour la ramener à sa juste valeur il suffit d'observer que la plupart des mots qui n'apparaissent qu'une fois reviennent en réalité deux Jos dans l’ensemble de la documentation. En effet, M'e Smith ne traduit pas toujours une phrase martienne le Jour même où élle l’a prononcée ou écrite : il s’écoule souvent plusieurs jours, plusieurs semaines, entre la composition du texte et sa traduction; et, le jour où elle le traduit, elle le répète elle-même, sans secours extérieur, mot pour mot, tel qu’elle l’a dit ou

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