‹ Le langage martien; étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambuliqueChapitre 30 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Noms propres

(26) Le roman martien met en scène un grand

nombre de personnages, dont plusieurs portent un nom. Il y a même une petite fille qui en a deux: Anini

Nikaïné. Comme rien n’est plus arbitraire qu’un nom

propre, il semble que ce soit peine perdue que d’en scruter l’origine; et aussi ne l’essaiera-t-on pas pour

les noms des comparses, Eupié, Pouzé, Sika, Saziné,

et tant d’autres. Tout au plus pourrait-on faire observer qu'Anini et Zitêni sont des appellations fort bien

choisies pour des fillettes, et que Mâtêmi a tout l'air M

d’un féminin martien du magyar Mäté « Mathieu » : particularité digne de remarque, en ce que Mathieu est précisément, dans nos langues, un des rares noms d'homme qui n’ont pas formé de dérivation féminine. Mais il y a quelques protagonistes qui se détachent en vigueur sur cette figuration monotone et terne: ils jouent un rôle important, sont ou paraissent des réincarnations ou des doublures d'êtres qui ont vécu sur

terre, et 1l n'était pas sans intérêt de savoir si leurs

appellatifs signifient quelque chose, ou si, en parti-

1. Paniné (F1. 23) doit bien probablement son nom au grand grammairien sanscrit Panini.

URoRS

cülier, leurs noms martiens ne seraient pas, eux aussi, des doublets de leurs noms terrestres. J'ajoute que c’est cette recherche, par laquelle j'ai débuté, qui m'a fait

pénétrer d'emblée parmi les procédés les plus com-

plexes de la sémantique martienne (cf. n° 25). J'ai donc cru qu'il y avait à la fois avantage et loyauté de méthode à faire passer le lecteur par les chemins que j'avais suivis. Moins je chercherai à pallier mes témérités apparentes, plus il se trouvera à l'aise pour y

adhérer ou s’insurger contre elles.

(27) I. Esenale. — On a vu que la traduction des phrases martiennes en français est censée l’œuvre d’un

esprit réincarné en Mars, puis désincarné, qui vivait

récemment encore sur notre terre. Il y portait le nom

d'Alexis Mirbel. Mirbel est un pseudonyme (F1.

p. 140); mais je me suis assuré, par lettre particulière de M. Flournoy, qu'Alexis n’en est pas un. Le problème qui se pose est celui-ci: y a-t-il un pont à jeter entre les deux noms d’Alexis et d'Ésenale, que porte en deux

mondes différents le même personnage ?

. & Alexis » n’est pas, si l’on veut, un prénom Fe rare ; mais il n’est pas commun non plus, et il n’y en

a pas d’autre qui lui ressemble par la finale: il n’est

donc pas étonnant que cette consonnance tant soit peu insolite ait fait travailler la pensée subconsciente de

Mie Smith. Remarquons dès l’abord qu’elle a eu pour

cela tout le temps nécessaire : c'est en novembre 1894 que nous apprenons l'existence d’Alexis dans la pla-

nête Mars, en octobre 1896 seulement qu on nous révèle son nom martien d'Ésenale (F1. p. 156). Deux ans :

grande mortalis aebt spatium, pour une élaboration,

si compliquée soit-elle, dont le rêve eût pu brûler les

étapes en moins d’une minute!

La consonnance des deux syllabes finales d’'Alexiss

rappelle celle du mg. esacst, surtout si on le prononce à la française. Or csacst signifie (âne » : non pas terme générique, notons-le bien; mais espèce de diminutif de caresse, comme on en enseigne volontiers aux enfants. Le mot a pu Jaillir des lèvres de M. Smith, dès la première fois qu’il a montré un âne à Hélène à

peine sevrée. Traduisons maintenant en allemand, et

nous obtenons Æsel, c’est-à-dire presque exactement

les deux premières syllabes du nom d’Ésenale. Et la $

finale? Eh bien, c’estl’initiale même du nom d’Alexis: car, bien entendu, l’e final est muet. L'opération totale peut s'exprimer par une formule d’une rigueur mathé-

matique, savoir al + csacsi — esel + al. Les deux

noms sont identiques. |

Non pas tout à fait cependant: on devrait avoir *Eselale; mais jene pense pas que personne attachela moindre importance à cette légère divergence, de quelque façon qu’on se l'explique. On peut songer tout simplement à une dissimilation d'un des deux |;

ou à une formule de retraduction en français, soit donc Æsel « âne », dont la métathèse (cf. n° 14) donne“ exactement Æsenale : ou bien à quelque vague inter-*

férence de la liaison de mots mg. ézen dllat « cet ani-

mal ». Mais, dût-on ne pas Te. pliquer du tout, on

ne saheurtera point, je pense, à un aussi minime désaccord, en présence d’une ConPAerSe aussi par-

faite de tout point par ailleurs.

in 4 PES ré.

EMRO EE

Pour concevable qu’elle soit, l'opération est évidemment trop complexe, pour qu’on puisse s'attendre à la rencontrer souvent dans la formation d’un vocabulaire qui n excède pas 300 mots. Elle serait suspecte néanmoins, si elle constituait un cas isolé, et je crois que M'e Smith l’a renouvelée au moins une fois, dans éréduté « solitaire », n° 245. Quant au principe en luimême, c’est-à-dire à la création de formes du langage par addition d'éléments juxtaposés, il ne saurait faire l’objet d’un doute, puisque l’application en est visible à l’œil nu dans la conjugaison, soit ni + 6, mé <- à, machir + 1, n°22, 2.

(28) II. Astané, Ramié et consorts. — Dans ses pérégrinations à travers tous les cycles qu'elle parcourt, Mie Smith a un guide, un conseiller, un génie tutélaire, qui rarement l’abandonne et intervient à temps pour l’éclairer de ses avis et de ses leçons : sur terre et à l’époque actuelle, c’est un désincarné nommé Léopold ; au siècle dernier, en tant qu’elle revit son existence passée de Marie-Antoinette, c’est Cagliostro: dans l'Inde, au XV® siècle, la princesse Simandini consulte le fakir Kanga; enfin, transportée dans la planète Mars, elle a le bonheur d’y rencontrer deux sages, deux savants éminents, Astané et Ramié, qui s'intéressent à ses progrès en martien et, à vrai dire, lui promettent beaucoup plus d'informations qu'ils ne lui en donnent, mais à qui nous n’en sommes pas moins redevables d’une bonne part des textes précieux édités par M. Flournoy. Léopoldet Cagliostro ne font qu’un; ce point est expressément révélé, ainsi que la réin-

RD a ie

carnation du fakir Kanga en Astané; d’autre part, celui-ci et Ramié sont distincts entre eux et distincts de Léopold; mais Ramié n’est visiblement, en tant que fonction, qu’une doublure affaiblie d’Astané ; et enfin, — ce qui est l'essentiel, — ces cinq personnages répondent tous à un concept unique, celui de directeur spirituel. C'en est assez pour. que M. Flournoy admette : à bon droit leur identité virtuelle. Nous le suivrons dans cette voie, et nous nous demanderons si leurs noms, dès lors, ne seraient pas, comme leurs personnes, apparentés entre eux, abstraits ou dérivés l'un de l’autre. A priori, l'hypothèse serait fort séduisante ;. mais, après müre discussion, Jecrois qu'il vaut mieux y renoncer, ou plutôt la restreindre.

Léopold est apparu le premier, le 26 août 1892, et ce n’est que postériéurement qu’a été révélée son identité personnelle avec Cagliostro, mais dans des circonstances telles que M. Flournoy (p. 91) n'exclut nullement la possibilité qu'il ait eu la conscience nette d’être Cagliostro avant qu’on lui en eüt sugséré l’idée. S'il en était ainsi, en d’autres termes si Cagliostro avait virtuellement précédé Léopold, — le nom de Cagliostro étant supposé prononcé à la française, c’est-à-dire le get l’{ articulés à part, — il y aurait un chemin pour passer de l’un à l’autre: détachant la syllabe initiale, qui servira plus tard à former le nom de Kanga, il reste un trisyllabe commençant par -lio-, qui a pu. fort bien suggérer les deux premières syllabes de Léopold, surtout si l’on considère que ce prénom est en mg. Lipôt. Certes, cette explication en vaut une

autre, et en tout cas elle l'emporte beaucoup sur l’étymologie illuministe (F1. ibid.), que Léopold n'aurait jamais trouvée tout seul et qu'on lui a obligeamment soufflée.

Mais encore tout cela n'est-il pas probable: la

genèse du nom de Léopold, datant presque des débuts

médiumiques de M1! Smith, doit être plus simple. Cet esprit a supplanté celui de Victor Hugo dans la direction de conscience du sujet, et tout porte à croire qu'une circonstance accidentelle a fait la transition de l’un des noms à l’autre, Me Smith, qui doitêtre familière avec les œuvres de V. Hugo pour lavoir choisi comme premier inspirateur, a au moins entrevu un Jour ladédicace des Vorx intérieures à J oseph-Léopold- Sigisbert comte Hugo,-et ce souvenir, si fugace qu'elle en a nécessairement perdu toute conscience, est resté empreint dans sa mémoire subliminale, qui, ayant un autre jour besoin d’un prénom pour désigner un nouveau personnage, à tout naturellement fourni celui-là. Ou bien l’on avait raconté devant Ml Smith quelque anecdote sur V. Hugo, du temps de son exil en Belgique, où se mélait le nom du roi Léopold I°"; oubien le prénom du frère de Marie-Antoinette, échappé du cycle royal en voie de formation, à prématurément pris corps dans le personnage qui domine cet épisode des vies imaginaires de M'e Smith. Que sait-on? Chacune de ces conjectures, toutau moins, y compris celle de l'étymologie purement verbale, cadre parfaitement avec cette circonstance capitale, que Léopold,

quisait tant de choses, ne sait pas du tout d’où lui vient

son propre nom : le hasard qui le lui a imposé est un fil d’araignée trop ténu pour avoir laissé trace dans le réseau de ses souvenirs.

Poursuivons. Si Cagliostro n’a pas ide Léopold, a-t-1l pu engendrer Kanga? Chronologiquement oui: le cycle hindou est postérieur au cycle royal, bien que plus tard ils évoluent parallèlement. Au point de vue verbal, la première syllabe de Cagliostro, moyennant une nasalisation et l'addition d’une finale sanscritoïde, donne aisément Xanga. Mais ce n’est encore là qu'un simple possible, que n’étaie aucune preuve. Il est bien plus vraisemblable que le nom de Kanga ait été pris tout fait dans le roman pseudo-oriental qu'a dù un jour feuilleter M''e Smith (n°° 2 et 8),etdontelle ne se. souvient non plus que de la dédicace des Voix cntérieures. Quoi qu’il en soit, jusqu'à ce qu'un bibliographe nous déterre ce roman, la question demeure en suspens.

Jusqu'ici le terrain a cédé sous nos pas ; mais il va s’affermir. Par quel procédé Mie Smith a-t-elle extrait de cette syllabe Cag- le mot mg. dg, qui signifie « branche »? La simple aphérèse est difficilement concevable pour un mot aussi court; mais, de quelque manière qu’elle s’y soit prise, il est certain qu’elle l’a fait. Le grand sage de Mars s'appelle Ast-ané, c’esta-dire, sans difficulté, al. asé « branche », suivi d’une suflixation martienne (n° 17, 4°).

Et, sil’on voulait tenir pour fortuite cette coïncidence si remarquable, je demanderais älors par quelle récidive du hasard la doublure d’Ast-ané se nomme

AT

Ram-ié, soit exactement le radical du fr. rameau, qui à son tour est la traduction de l’al. ast, également accompagné d'un autre suffixe martien ?

Il y aurait folie à expliquer tous les mots créés par- M!" Smith, puérilité peut-être à le faire alors même qu'on le pourrait; mais, sur ce point particulier, je crois en avoir dit assez pour emporter la conviction,

Obs

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