‹ Le langage martien; étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambuliqueChapitre 29 sur 58 · ASS · texte numérisé non relu

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té ti takà « maître... tout de pouvoir », pour «(toutpuissant, très puissant ».

2° Construction incorrecte en français: F1. 39, andélir... 6 vi € apparaîtra... à toi ». La phrase est par ailleurs lourde et embarrassée. On a fait observer à Léopold que Mie Smith parle un langage par trop suspect d'influence française : visiblement elle cherche à se corriger, mais s’y emploie d’un zèle un peu gauche.

3° Ellipse d’un déterminatif : F1. 28, éstré r'abrië nt tibr'aë «mes pensées et [mes] besoins » ; sans difficulté. ”

4 Ellipse d’un pronom : FI. 40, med lé godané ni ankôné « pour m'aider et réjouir »; mais cf. n° 45 et 82. Il faudrait ranger ici : les cas énigmatiques 1-lassuné « m’approche » FT. 9, m-taniné « t’enveloppe » FI. 14, où le pronom, s’il est exprimé, l’est par un élément tout à fait insolite; et le cas cé méë adzi ilinée . «Je t’ai bien reconnue» F1. 15, où il ne semble pas l'être du tout, puisqu'on ne peut couper m-éi, la forme mé Qas » FT. 2 nous garantissant par contre-coup l’au- thenticité de méi « ai ». Ce sont là, selon toute apparence, de simples lapsus, comme il arrive à tout sujet parlant d’en commettre dans sa propre langue.

$ D. — SÉMANTIQUE

(24) I. Phénomènes de sémantique ordinaire. — D'après les considérations exposées dans notre introduction (n°3), on a dû comprendre que le domaine que nous abordons ici est le sujet essentiel de notre livre: plus exactement même, le seul sujet; car tout le reste

LERABESS

n'est en réalité que travail de déblai, destiné à éliminer de notre recherche toutes les particularités du langage martien qui ne rentrent pas strictement dans l'étude des mots et de leur signification. Cependant je me ferais scrupule de consacrer aux généralités de la sémantique un plus long développement qu'aux autres parties de l’œuvre de Mie Smith. La raison en est bien simple : il ne sied point à la sémantique théorique de. dominer a priori l’étude du vocabulaire martien ; c’est au contraire à l’étude détaillée de ce vocabulaire à nous prouver, s’il est possible, qu'il satisfait à toutes les exigences de la sémantique théorique ; et l’on m’accuserait à bon droit de pétition de principe, si je suivais une autre méthode. Le lecteur qui voudra dès à présent se rendre compte des procédés sémantiques de la langue de M'° Smith, en trouvera tous les spécimens possibles énumérés dans les chapitres IV à IX. Il ne s’agit ici que de les classer sous les rubriques familières aux linguistes, afin de s'assurer que, quoi qu’on doive penser de telle ou telle étymologie martienne en particulier, l’ensemble, en toutcas, ne nous offre rien que nous ne soyons accoutumés à rencontrer dans Le parler usuel des langues les mieux connues.

1° Passons rapidement sur les métonymies : — le senre pour l'espèce, mtza4 © pavillon locomobile », n° 108 ; l’espèce pour légenre, alizé « élément », chèke « papier »,n% 42 et 61; — l’épithète caractéristique de“ l’objet pour l’objet lui-même, chiré « fils », priäni \ « flot », n® 62 et 125; et, inversement, l’objet pour son épithète caractéristique, caprt Q noir » (cf. fr. un

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ruban lilas), grévé «larges », n°58 et 84 ; —l’emblème pour la chose qu'il signifie, zatt « souvenir », n° 146, cf. fr. récolter des lauriers, ete. ; — la provenance pour l’objet en provenu ou la qualité qu'il rappelle, stn6 « bleu », n° 147, cf. anglais china « porcelaine ». — Il n’y a rien là que d’élémentaire et de parfaitement concevable. | | . 2° Observons toutefois que ce procédé, si simple qu'il soit, touche de bien près déjà aux autres qui vont suivre et prépare même les paradoxes sémantiques qui émaillent la langue de M'° Smith comme toutes les langues de l’univers. Ainsi, elle dit chiré «fils » qui est évidemment le fr. chéri. Or, il n’est pas moins évident que le mot, une fois créé, restera partout et tou- Jours semblable à lui-même, et que, si elle en avait eu par hasard l’occasion, elle eût également dit chiré d’un fils dénaturé et maudit de ses parents. C’est ainsi que le plus violent contraste de signification est déjà implicitement contenu dans la plus inoffensive déviation sémantique.

3° L'association sémantique est un fécond principe de contresens qui prennent droit de cité ‘dans une langue et l’enrichissent d'autant. On a appelé «tortue » une certaine pièce d'artifice, simplement parce qu'elle a une carapace bombée. Or, tortue ne signifie en aucune façon € qui a une carapace » de n'importe quelle forme : tortue veut dire « [la bête] tordue », qui a les pieds tors. Le mot ne saurait donc en aucune façon évoquer l’idée de « carapace », mais la chose signifiée Pévoque, et cela sufit : une tortue a une carapace, donc

qu

a PS

un objet à carapace peut être dénommé tortue. La rose a des épines, raisonne de même le moi subconscient de M'® Smith : donc tout objet rose peut être dénommé * épin, où quelque chose d’approchant, n° 74. N'est-ce pas, des deux parts, la même logique ? | 4 La suggestion sémantique, dont j'ai fait un très large usage, n’est pas de nature beaucoup plus com— pliquée : au lieu de se fonder sur un caractère permanent qui accompagne partout un objet donné, elle emprunte ses données à une circonstance fortuite et accidentelle, mais qui se trouve associée à cet objet, au nom'de cet objet, dans une phrase usuelle, souvent répétée, passée en proverbe. Remarquons que, dans l'exemple pré= cédent, l'association sémantique se double de suggestion verbale, à cause de la phrase connue : & Il n’y à pas de: roses sans épines. » On sait que le sens (tromperie vient au mot canadde la phrase vieillie: « Donner un canard à moitié » ; or, dans cette phrase, c’est à mottié qui complète la pensée, et canard sans lui ne signifie rien ; cependant le mot important a disparu, et le mot insignifiant à pris à lui tout seul un sens que rien ne justifie. C’est un phénomène de ce genre que j'ai con* jecturé dans le type bénéz, n° 52 ; avec un détour plus violent et à peine vraisemblable, dans le type arvd n° 47 ; mais la logique du rêve est plus hardie et plus vague que celle d’un sujet évèillé. Il va de soi que; partout observable, le fait n’est nulle part plus admis= sible que quand le sujet emprunte un mot à une phrasé! d’une langue étrangère dont il ne connaît que le sens général et qu'il ne saurait traduire littéralement: bébé, | n°179.

5°Il reste un dernier pas à franchir: les mots peuvent s’ordonner dans la mémoire par voie de contraste sémantique, de telle sorte qu'une idée évoque l’idée opposée, et qu’en conséquence le sujet en vienne à exprimer, par exemple, le concept de « plaisir » par un motsignifiant « douleur ». Je ne dis pas que le cas soit fréquent, et aussi ne l’ai-Je guère relevé plus d’une où deux fois dans le vocabulaire martien ; mais enfin il. est psychologiquement concevable, et à ce titre seul il ne nous est pas permis de l’exclure de notre recherche. Que dis-je, possible ? Il se constate un peu partout. L’allemand /ast signifie, de par son étymologie, « férmement, précisément », et telle a été son acception ‘courante jusqu'à une époque fort voisine de nous : au-. Jourd'hui, il signifie tout le contraire, « à péu près, presque, approximativement ». Par quelle filière sémantique il a été étiré pour en venir là, € ‘est ce qu’il appartient à son histoire de nous dire; mais, pour l'instant, c’est le fait brut qui seul nous intéresse, en tant que possible dans un langage quelconque, partant admissible en martien. Or, qui ne voit que, si — comme je le crois — M1 Smith emploie au sens de « peu » le fr. abondant légèrement altéré {n° 40), elle ne fait autre chose que réaliser instantanément sur le sens de ce mot et objectiver à nos veux, en quelque sorte, par une opération mentale de la durée d’un éclair, le travail plusieurs fois séculaire qui a changé du fout au tout le concept exprimé par l'allemand ‘fase, tout de même que le chimiste obtient en quelques minutes au fond de son creuset une réaction qui aux temps géologiques a transformé la face de la terre en s'étendant

sur une période d’une incalculable longueur ? Ici moins que partout ailleurs le temps ne fait rien à l'affaire: il

y à parité entre les deux phénomènes, voilà ce qui est” indéniable, et le processus identique est aussi, de part

et d'autre, également inconscient.

6° Hybride et hors cadre se classe la contamination

sémantique: sémantique, en ce qu’elle consiste à penser tout à la fois deux mots de signification semblable,

qui se suggèrent l’un l’autre; phonétique, en ce qu’ellé fusionne par voie d’altération réciproque les sons ou

les syllabes dont secomposent ces mots. Extravagante en ses créations, elle n’a point d’influencesur les langues

littéraires, dont le vocabulaire est graphiquement fixé: qu’un plaisantin imagine le verbe *accumonceler, «

on rira sans doute, mais il n’en sera pas davantage. Au contraire, les idiomes sans littérature fourmillent

de ces fusions bizarres, lapsus ordinairement involon-«

taires, qui se répandent et s’implantent de par la facilité

même qui préside à l’éclosion et au pouvoir expressiin

des monstres qu'ils enfantent : récemment encore,

M. Schuchardt a vivement appelé l'attention des lin= ouistes sur l’importance qu'il conviendrait d'accorder

en étymologie à la contamination, et je crois en avoir

moi-même indiqué d’asseznombreux et probants spé-

cimens dans mon Lexique Breton. En tout état de

cause, elle n’est nulle part mieux à sa place, que dans ces créations instantanées et fortuites, nées d’un

moment d'émotion ou d’embarras, qui ne sont en apparence d'aucune langue et que pourtant tout le monde comprend. Un jour, à la campagne, je voyais

une jeune fille qui s’apprêtait à faire une promenade à

cheval : elle n'avait jamais monté, elle était fort joyeuse, et un peu troublée; lorsqu'elle se sentit bien en selle : « Passez-moi les rides, » dit-elle avec un petit tremblement dans la voix, et on les lui passa, tout naturellement. Elle avait contaminé ensemble rênes, guides, bride, que sais-je? et c’est à peine si l’on s'en était aperçu. Ce qu'a fait cette jeune fille, étant parfaitement éveillée, le moi subconscient de Mie Smith sen montre capable, lorqu’il crée midée (n° 105), fouminé (n° 80), forimé (n° 79), et d’autres peut-être, dont la clef est plus difficile à saisir. Qui s’en étonnerait?

125). H, Contamination polyglotte. — Les phénonènes que nous venons d'étudier ne se passent normaement que dans l’intérieur d’une seule etmême langue, % l’on voit qu'ainsi circonscrits ils ont déjà une fort 1otable portée; mais ils acquerront une intensité sinjulière s'ils font la navette entre deux vocabulaires, “est-à-dire si le sujet connaît plusieurs langues, et urtout sil ne les-sait qu’imparfaitement. D'abord, lice que nous avons une vague idée de l’étymologie le beaucoup de mots de notre propre langue, aucune e celle des mots de l’idiome étranger, dont le vrai sens ous échappe dès lors absolument: nous appelons quar'e, sans le moindre scrupule, une place triangulaire, onde ou polygonale, pourvu qu’elle soit plamée ’arbres ; l'Anglais, dans la langue duquel square gnifie « carré », ne saurait oublier, en prononcant ce 1ot, qu'il implique une idée de forme et exclut toute lée de végétation. Ensuite — et c’est là la raison

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principale — parée que les mots ont beaucoup plus d' chances de se brouiller entre eux, et se brouillent bte; plus capricieusement, lorsque, au lieu de trois © quatre synonymes pour un sens donné, il s’en offre la mémoire dix ou douze : non pas seulement, pa exemple, courage, vaillance et bravoure, mais encor muth et tapferkeit, et ainsi de suite. Que dire alors, si en plus de la synonymie courante, l’'homonymie m6 noglotte ou polyglotte intervient à son tour, par | voie si largement ouverte et si fréquentée du cale bour ? |

LP Della contamination par simplesynonymie relèver quelques modifications phonétiques très élémentaires qui ne dépassent point la limite de celles qu’on a ren contrées au n°24, 6°: ainsi, le martien a 24nu « beaÿ coup », par fusion probable de mg. némi et al. mani n° 198.

2 Quand la synonymie vient à se compliquer d fe monymie partielle, l’altération franchit les bornesd la phonétique: ce n’est plus la langue qui fourche, € e le style qui gauchit. L’Anglais qui écrivait à Fénelo « Vous avez eu pour moi des boyaux de père » éta absolument dans son droit, en ce que boyaux et et trailles sont synonymes, en ce que bowels et boyau sont homonymes, en ce que bowels s'emploie très bie en ce sens en anglais: bref,en tout, sauf en un point point capital, l’usage du mot en français même. C'e exactement le cas de M!! Smith, lorsqu'elle emplo le motsanscrit attamana (àme », dansune phrase lefr. dirait âme, mais où au grand jamais lesk. ne dia ätmänam (El. p.299, etcf. mes n° 236 et270). Il y a dé,

te re, “tn

là une sorte de calembour bilingue, mais dont le résultat en définitive ne dépasse pas les limites de la simple impropriété de style. |

30 Mais le calembour, même monoglotte, aboutit très vite à l’insanité; il n’y a qu'à lui lâcher la bride. Dans ma première enfance, on me mena un jour faire une visite à de vieilles dames dont le salon était tendu d'une tapisserie à personnages. Je l’admirai: elles me lexpliquèrent obligeamment, et me montrèrent, entre autres, dans un coin, des matelots qui jetaient l’ancre, L’ancre ? Je n’en avais jamais entendu parler que dans un encrier. On eut beau me dire que c'était pour arrêter le bateau, me montrer l'engin et l'accompagner d'éclaircissements sans doute un peu confus: plusieurs années après encore, Je ne parvenais pas à me débarrasser de la vision de matelots qui, pour arrêter leur navire, projetaient sur les flots un liquide noir. Maintenant il est évident que cette confusion mentale ne pouvait se faire Jour dans mon langage: pensant ancre Ou encre, Je prononçais toujours de même, et il n’y paraissait point extérieurement; mais, si j'eusse été bilingue, j'aurais fort bien pu dire une fois die Tinte werfen, et mon calembour subconscient éclatait. C’est ce qui arrive à M! Smith, lorsqu'elle dit nazère pour le verbe « trompe » (n° 248) ou étziné pour « demain » (n° 260). Qu'on ne dise pas qu’il s’agit ici de monstres mort-nés, qui ne méritent aucune attention; car la tératologie est une science aussi. Et puis, ces monstres ont parfois la vie très dure : ne devons-nous pas notre mot baccalauréat à un calembour scolaire sur le latin

D ee

vulgaire “bacalarts, qui étymologiquement ne contient! pas la moindre idée de « baie » ni de « laurier »? | 4 Car, lorsque le jeu de mots se fait polyglotte, il devient impossible de prévoirjusqu’à quelles extrémités il pourra s'échapper: il faut, tant bien que mal, en suivre les détours sinueux, à travers les vocabulaires qu'il parcourt avec toute la fantaisie du rêve et la ra= pidité de la pensée. Supposons, par exemple, qu'un sujet sachant l'allemand, le magyar et le français, vienne à songer au cachet d’une lettre: le mot — je n& parle ici, bien entendu, que de possibilités, mais de pos= sibilités comme nous en avons tous vu se réaliser en nous= mêmes, quand nous cessons de conduire nos pensées et les laissons errer à l’aventure— évoquera son synonyme sceau, et celui-ci son homonyme seau, qui sè traduira eimer en allemand: mais l’al. eimer désigne aussi une mesure de capacité, qui s'appelle en magyar ak, en sorte que, si le travail s'arrête là, — et rien ne s'oppose à ce qu'il aille beaucoup plus loin, —il viendra un mot ak6 comme équivalent de « cachet « ou d’un concept similaire. Il ne sera pas réalisé dans la vien pratique, parce que le sujet, sortant de sa rêverien trouvera dans sa mémoire consciente le vrai mot et. perdra toute notion du faux équivalent: mais, si sa conscience est endormie et son subconscient éveillé aucune inhibition ne s’opposera à ce qu'il substitue l’un à l’autre; et, si un entrainement préalable l’a pré ; disposé à conserver, d’une de ses transes à l’autre, 18 souvenir de ses songes, le chatoiement éphémère de. sons et de sens qui aura un instant traversé sons cerveau se fixera en un terme permanent, un mots

PATREUNE

aura été créé. Dès le chapitre suivant, mais surtout au chapitre IX, on trouvera colligées les principales créations de Mile Smith que je crois pouvoir assigner à ce processus compliqué. On en jugera. Mais la question est bien moins de savoir si, dans chaque cas, jen ai donné une description vraisemblable, que de décider si en lui-même et théoriquement il est possible; et je ne pense pas qu’à aucun point de vue l’aflirmative puisse faire l’ombre d’un doute.

9° Tout à fait en dehorsde ces manifestationsétranges, mais encore logiques, de l’aberration psychique, il faudrait ranger, si on les admettait, les hypothèses de lapsus sémantiques, soit monoglottes comme #ubé (n° 111),soit bilingues comme Æoumé (n° 162). Ici, tout en demeurant dans les limites du possible, nous touchons à celles de l’indémontrable: et l’indémontrable n’a droit de cité dans aucune science qu’en tant qu'il fournit un repère commode et provisoire pour des recherches ultérieures. Ce n’est pas le cas de ces menus faits sporadiques et partant négligeables.

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