SYNTAXE
(23) Ce serait faire tort aux excellentes analyses de M. Flournoy que d'essayer de démontrer après lui que la syntaxe martienne n'est qu'un décalque, mot pour mot, de la syntaxe française. Ses textes sont là, et la preuve est faite; voir aussi mes n*'" 22, 8°, et 30. Elle ressortira également, a contrario, du relevé, que je garantis complet, des très rares cas d'insignifiante divergence.
1® Construction inusitée en français : FI. 35, dabé.\.
ié ti takâ « maître. . . tout de pouvoir >>, pour « toutpuissant, très puissant».
. 2^ Construction incorrecte en français: FI. 39, andélir,., é vi a apparaîtra... à toi ». La phrase est par ailleurs lourde et embarrassée. On a fait observera Léopold que M"^ Smith parle un langage par trop suspect d'influence française : visiblement elle cherche à se corriger, mais s'y emploie d'un zèle un peu gauche.
3** Ellipse d'un déterminatif t FI. 28, é^iné rabri^ ni tibra^ « nies pensées et [mes] besoins» ; sans difficulté.
4° Ellipse d'un pronom : FI. 40, med légodanéni ankôné (( pour m'aider et réjouir »; mais cf. n**^ 45 et 82. Il faudrait ranger ici : les cas énigmatiques i-lassuné « m'approche » FI. 9, m-taninéa t'enveloppe» FI. 14, où le pronom, s'il est exprimé, l'est par un élément tout à fait insolite; et le cas ce méï adjgi ilinée «je t'ai bien reconnue» FL 15, où il ne semble pas
l'être du tout, puisqu'on ne peut couper m-éïy la forme mé (( as » FI. 2 nous garantissant par contre-coup l'authenticité de mec « ai ». Ce sont là, selon toute apparence, de simples lapsus, comme il arrive à tout sujet parlant d'en commettre dans sa propre langue.
§ 5. — SÉMANTIQUE
(24) I. Phénomènes de sémantique ordinaire, — D'après les considérations exposées dans notre introduction (n° 3), on a dû comprendre que le domaine que nous abordons ici est le sujet essentiel de notre livre : plus exactement même, le seul sujet; car tout le reste
n'est en réalité que travail de déblai, destiné à éliminer de notre recherche toutes les particularités du langage martien qui ne rentrent pas strictement dans Tétude des mots et de leur signification. Cependant je me ferais scrupule de consacrer aux généralités de la sémantique un plus long développement qu'aux autres parties de l'œuvre de M*^® Smith. La raison en est bien simple : il ne sied point à la sémantique théorique de dominer a priori l'étude du vocabulaire martien; c'est au contraire à l'étude détaillée de ce vocabulaire à nous prouver, s'il est possible, qu'il satisfait à toutes les exigences delà sémantique théorique ; et l'on m'accuserait à bon droit de pétition de principe, si je suivais une autre méthode. Le lecteur qui voudra dès à présent se rendre compte des procédés sémantiques de la langue de M*^' Smith, en trouvera tous les spécimens possibles énumérés dans les chapitres IV à IX. Il ne s'agit ici que de les classer sous les rubriques familières aux linguistes, afin de s'assurer que, quoi qu'on doive penser de telle ou telle étymologie martienne en particulier, l'ensemble, en tout cas, ne nous otïre rien que nous ne soyons accoutumés à rencontrer dans le parler usuel des langues les mieux connues.
1"* Passons rapidement sur les métonymies : — le genre pour lespèce, mha « pavillon locomobile », n® 108 ; l'espèce pour le genre, alùéa élément », chèke « papier », n^^ 42 et 61 ; — l'épithète caractéristique de l'objet pour l'objet lui-même, chiré « fils », priant (( flot », n*'' 62 et 125; et, inversement, l'objet pour son épithète caractéristique, caprH « noir » (cf. fr. un
ruban lilas), grevé (( larges, )), n®^58 et 84 ; — Temblème pour la chose qu'il signifie, :sati « souvenir », n° 146, cf. fr. récolter des lauriers, etc. ; — la provenance pour l'objet en provenu ou la qualité qu'il rappelle^ nnê « bleu », n® 147, cf. anglais china « porcelaine». — Il n'y a rien là que d'élémentaire et de parfaitement concevable.
2^ Observons toutefois que ce procédé, si simple qu'il soit, touche de bien près déjà aux autres qui vont suivre et prépare même les paradoxes sémantiques qui émaillent la langue de M"' Smith comme toutes les langues de l'univers. Ainsi, elle dit chiré « fils » qui est évidemment le fr. chéri. Or, il n'est pas moins évident que le mot, une fois créé, restera partout et toujours semblable à lui-même, et que, si elle en avait eu par hasard l'occasion, elle eût également dit chiré d'un fils dénaturé et maudit de ses parents. C'est ainsi que le plus violent contraste de signification est déjà implicitement contenu dans la plus inoffensive déviation sémantique.
3° L'association sémantique est un fécond principe de contresens qui prennent droit de cité dans une langue et l'enrichissent d'autant. On a appelé « tortue » une certaine pièce d'artifice, simplement parce qu'elle a une carapace bombée. Or, tortue ne signifie en aucune façon « qui a une carapace » de n'importe quelle forme : tortue seui dire « [la bête] tordue », qui a les pieds tors. -Le mot ne saurait donc en aucune façon évoquer Tidéede « carapace », mais la chose signifiée l'évoque, et cela suffit : une tortue a une carapace, donc
un objet à carapace peut être dénommé tortue. La rose a des épines, raisonne de. même le moi subconscient de M*'® Smith : donc tout objet rose peut être dénommé
* épin, ou quelque chose d'approchant, xf 74. N'est-ce pas, des deux parts, la même logique?
4® La suggestion sémantique, dont j'ai fait un très large usage, n'est pas de nature beaucoup plus compliquée : au lieu de se fonder sur un caractère permanent qui accompagne partout un objet donné, elle emprunte ses données à une circonstance fortuite et accidentelle, mais qui se trouve associée à cet objet, au nom de cet objet, dans une phrase usuelle, souvent répétée, passée en proverbe. Remarquons que, dans l'exemple précédent, Tassociation sémantique se double de suggestion verbale, à cause de la phrase connue : « Il n'j^ a pas -de l'oses sans épines. » On sait que le sens « tromperie ». vient au mot canard àe la phrase vieillie: (( Donner un canard à moitié » ; or, dans cette phrase^ c'est à moitié qui complète la pensée, et canard sans lui ne signifie rien; cependant le mot important a disparu, et le mot insignifiant a pris à lui tout seul un sens que rien ne justifie. C'est un phénomène de ce genre que j'ai conjecturé dans le type bénèz, n° 52 ; avec un détour plus violent et à peine vraisemblable, dans le type arvâ n"* 47 ; mais la logique du rêve est plus hardie et plus vague que celle d'un sujet éveillé. Il va de soi que, partout observable, le fait n'est nulle part plus admissible que quand le sujet emprunte un mot à une phrase d'une langue étrangère dont il ne connaît que le sens général et qu'il ne saurait traduire littéralement: bibé, V 179.
5-11 reste un dernier pas à franchir: les motspeuvent s'ordonner dans la mémoire par voie de contraste sémantique, de telle sorte qu'une idée évoque l'idée opposée, et qu'en conséquence le sujet en vienne à exprimer, par exemple, le concept de« plaisir » par un mot signifiant « douleur u. Je ne dis pas que le cas soit fréquent, et aussi ne l'ai-je guère relevé plus d'une ou 'deux fois dans le vocabulaire martien ; mais enfin il est psychologiquement concevable, et à ce titre seul it ne nous est pas permis de l'exclure de notre recherche. Que dis-j'e, possible? Il se constate un peu partout. iL'allemandyas^ signifie, de par son étymologie, " fer- I moment, précisément », et telle a été son acception f 'courante jusqu'à une époquefort voisine de nous; au- 'Jourd'hui. il signifie tout le contraire, « à peu près, presque, approximativement ». Par quelle filière sémantique il a été étiré pour en venir là, c'est ce qu'il appartient à son histoire de nous dire ; mais, pour l'instant, c'est le fait brut qui seul nous intéresse, en tant que possible dans un langage quelconque, partant admissible en martien. Or, qui ne voit que, si — comme t je le crois — M"° Smith emploie au sens de « peu » Kie fr. abondant légèrement altéré (n" 40). elle ne tait F autre chose que réaliser instantanément sur le sens de ce mot et objectiver à nos yeux, en quelque sorte, par une opération mentale de la durée d'un éclair, le travail plusieurs fois séculaire qui a changé du tout au tout le concept exprimé par l'allemand fast^ tout de même que le chimiste obtient en quelques minutes au I iond do son creuset une réaction qui aux temps géolo- 'giques a transformé la face de la terre en s'ëteudanl
sur une période d'une incalculable longueur ? Ici moins que partout ailleurs le temps ne fait rien à l'affaire : il y a parité entre les deux phénomènes, voilà ce qui est indéniable, et le processus identique est aussi, de part et d'autre, également inconscient.
6** Hybride et hors cadre se classe la contamination sémantique: sémantique, en ce qu'elle consiste à penser tout à la fois deux mots de signification semblable, qui se suggèrent Tun l'autre; phonétique, en ce qu'elle fusionne par voie d'altération réciproque- les sons ou les syllabes dont se composent ces mots. Extravagante en ses créations, elle n'a point d'influence sur les langues littéraires, dont le vocabulaire est graphiquement fixé: qu'un plaisantin imagine le werhe ^accumonceler, on rira sans doute, mais il n'en sera pas davantage. Au contraire, les idiomes sans littérature fourmillent de ces fusions bizarres, lapsus ordrnairement involontaires, qui se répandent et s'implantent de par la facilité même qui préside à l'éclosion et au pouvoir expressif des monstres qu'ils enfantent : récemment encore, M. Schuchardt a vivement appelé l'attention des linguistes sur l'importance qu'il conviendrait d'accorder enétymologie à la contamination, et je crois en avoir moi-même indiqué d'assez nombreux et probants spécimens dans mon Lexique Breton, En tout état de cause, elle n'est nulle part mieux à sa place, que dans ces créations instantanées et fortuites, nées d'un . moment d'émotion ou d'embarras, qui ne sont en apparence d'aucune langue et que pourtant tout le monde comprend. Un jour, à la campagne, je voyais une jeune fille qui s'apprêtait à faire une promenade à
cheval : elle n'avait jamais monté, elle était fort joyeuse, et un peu troublée; lorsqu'elle se sentit bien en selle : « Pasâez-moi les rides, » dit-elle avec un
petit tremblement dans la voix, et on les lui passa, tout naturellement. Elle avait contaminé ensemble rênes, guides, bride, que sàis-je? et c'est à peine si l'on s'en était aperçu. Ce qu'a fait cette jeune fille, étant parfaitement éveillée, le moi subconscient de ^J"® Smith s'en montre capable, lorqu'il' crée midée (n* 105), fouminé (n^* 80), forimé (n° 79), et d'autres peut-être, dont la clef est plus difficile à saisir. Qui s'en étonnerait?
(25) II. Contamination polyglotte. — Les phénomènes que nous venons d'étudier ne se passent normalement que dans l'intérieur d'une seule etmôme langue, et Ton voit qu'ainsi circonscrits ils ont déjà une fort notable portée ; mais ils acquerront une intensité singulière s'ils font la navette entre deux vocabulaires, c'est-à-dire si le sujet connaît plusieurs langues, et surtout s'il ne les sait qu'imparfaitement. D'abord, parce que nous avons une vague idée de Tétymologie de beaucoup de mots de notre propre langue, aucune de celle des mots de l'idiome étranger, dont le vrai sens nous échappe dès lors absolument: nous appelons square, sans le moindre scrupule, une place triangulaire, ronde ou polygonale, pourvu qu'elle soit plantée d'arbres; l'Anglais, dans la langue duquel square signifie « carré », ne saurait oublier, en prononçant ce mot, qu'il implique une idée de forme et exclut toute idée de végétation. Ensuite — et ç*est là la raison
principale — parce que les mots ont beaucoup plus de chances de se brouiller entre eux, et se brouillent bien plus capricieusement, lorsque, au lieu de trois ou quatre synonymes pour un sens donné, il s'en offre à la mémoire dix ou douze : non pas seulement, par exemple, courage, vaillance et bravoure, mais encore inuth et iapferkeit. et ainsi de suite. Que dire alors, si, en plusjde la synonymie courante, Thomonymie monoglotte ou polyglotte intervient à son tour, par la voie si largement ouverte et si fréquentée du calembour?
l°De la contamination par simple synonymie relèvent quelques modifications phonétiques très élémentaires, qui ne dépassent point la limite de celles qu'on a rencontrées au n® 24, G*" : ainsi, le martien a nâmi «beaucoup », par fusion probable demg. /zémi étal, mannig^
2** Quand la synonymie vient à se compliquer d'homonymie partielle, l'altération franchit les bornes de la phonétique: ce n'est plus la langue qui fourche, c'est le style qui gauchit. L'Anglais qui écrivait à Fénelon « Vous avez eu pour moi des boyaux de père » était absolument dans son droit, en ce que boyaux et entrailles sont synonymes, en ce que bowels et boyaux sont homonymes, en ce que bowels s'emploie très bien en ce sens en anglais: bref, en tout, sauf en un point, le point capital, l'usage du mot en français môme. C'est exactement le cas de NP^^ Smith, lorsqu'elle emploie le mot sanscrit attama/ia aàme », dans une phrase où lefr. dirait dme, mais où au grand jamais lesk. ne dirait àtmànam{FL p.299,etcf. mesn°^ 236 et270). Il y a déjà
là une sorte de calembourbilingue,mais(iontle résultat en définitive ne dépasse pas les limites de la simple impropriété de style.
3*^ Mais le calembour, même monoglotte, aboutit très vite à l'insanité; il n'y a qu a lui lâcher la bride. Dans ma première enfance, on me mena un jour faire une visite à de vieilles âames dont le salon était tendu d'une tapisserie à personnages.'' Je l'admirai; elles me l'expliquèrent obligeamment, et me montrèrent, entre autres, dans un coin, des matelots qui jetaient l'ancre. L'ancre ? Je n'en avais jamais entendu parler que dans un encrier. On eut beau me dire que c'était pour arrêter le bateau, me montrer l'engin et l'accompagner d'éclaircissements sans doute un peu confus : plusieurs années après encore, je ne parvenais pas à me débarrasser de la vision de matelots qui, pour arrêter leur navire^ projetaient sur les flots un liquide noir. Maintenant il est évident que cette confusion mentale ne pouvait se faire jour dans mon langage: pensant a^icre ou encre, je prononçais toujours de même, et il n'y paraissait point extérieurement; mais, si j'eusse été bilingue, j'aurais fort bien pu dire une fois die Tinte werfen, et mon calembour subconscient éclatait. C'est ce qui arrive à M^^® Smith, lorsqu'elle dit nazère pour le verbe « trompe » (n" 248) ou tiziné pour « demain » (n®260). Qu'on ne dise pas qu'il s'agit ici de monstres mort-nés, qui ne méritent aucune attention ; car le|. tératologie est une science aussi. Et puis, ces monstres ont parfois la vie très dure: ne devons-nous pas notre mot baccalauréat à un calembour scolaire sur le latin
vulgaire *bacalaris, qui étymologiquement ne contient pas la moindre idée de « baie » ni de « laurier » ? 4** Car, lorsque le jeu de mots se fait polyglotte, il
devient impossible de prévoir jusqu'à quelles extrémités il pourra s'échapper : il faut, tant bien que mal, en suivre les détours sinueux, à travers les vocabulaires qu'il parcourt avec toute la fantaisie du rêve et la rapidité de la pensée. Supposons, par exemple, qu'un sujet sachant l'allemand, le magyar et le français, vienne à songer au cachet d'une lettre: le mot — je ne parle ici, bien entendu, que de possibilités, mais de possibilités comme nous en avons tous vu se réaliser en nousmêmes, quand nous cessons de conduire nos pensées et les laissons errer à Ta venture— évoquera son synonyme sceau, et celui-ci son homonyme seau, qui se traduira eimeren allemand; mais l'ai, eimeî^ désigne aussi une mesure de capacité, qui s'appelle en magyar akô, en sorte que, si le travail s*àrrête là, — et rien ne s'oppose à ce qu'il aille beaucoup plus loin, — il viendra un mot akô comme équivalent de « cachet « ou d'un concept similaire. Il ne sera pas réalisé dans la vie pratique, parce que le sujet, sortant de sa rêverie, trouvera dans sa mémoire consciente le vrai mot et perdra toute notion du faux équivalent; mais, si sa conscience est endormie et son subconscient éveillé, aucune inhibition ne s'opposera à ce qu'il substitue l'un à l'autre; et, si un entraînement préalable l'a prédisposé à conserver, d'une de ses transes à l'autre, le souvenir de ses songes, le chatoiement éphémère de sons et de sens qui aura un instant traversé son cerveau se fixera en un terme permanent, un mot
aura été créé. Dès le chapitre suivant, mais surtout au chapitre IX, on trouvera colligées les principales créations de M"® Smith que je crois pouvoir assigner à ce processus compliqué. On en jugera. Mais la question est bien moins de savoir si, dans chaque cas, j'en ai donné une description vraisemblable, que de décider si en lui-même et théoriquement il est possible; et je ne pense pas qu'à aucun point de vue l'affirmative puisse faire l'ombre d'un doute.
5® Tout à fait en dehors de ces manifestations étranges, mais encore logiques, de l'aberration psychique, il faudrait ranger, st on les admettait, les hypothèses de lapsus sémantiques, soit monoglottes comme nubé (n** 111)^ soit bilingues comme /cowmé (n** 162). Ici, tout en demeurant dans les limites du possible, nous touchons à celles de Tindémon trahie ; et l'indémontrable n'a droit de cité dans aucune science qu'en tant qu^il fournit un repère commode et provisoire pour des recherches ultérieures. Ce n'est pas le cas de ces menus faits sporadiques et partant négligeables.
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