CONCLUSION
(288) Dans mes Antinomies linguistiques, — auxquelles je m^excuse de renvoyer si souvent, mais il le faut bien, le présent livre n'étant au fond qu'une vérification expérimentale des principes spéculatifs que j'y avais exposés, — je me suis trouvé tout naturellement amené à examiner Tirritant problème de la conformité originaire du langage et de la pensée, postulat logique inéluctable, mais jusqu'à présent rebelle à tout essai de démonstration, puisque le langage primitif de Thumanité nous est lettre close. « Peut-être, ajoutais-je (p.41, n.l) , n'est-il pas téméraire de fonder à cet égard quelques espérances snr l'avenir des récentes recherches qui ont si fortement modifié et ébranlé l'antique notion de l'unité du moi. Qui sait si le sens élémentaire du langage ne se dégagera pas brusquement ou pièce à pièce de quelque moi sous-jacent, mis à découvert dans un de ces états seconds que provoquent les expériences d'hypnotisme? Si étonnants que paraissent certains de leurs résultats^ il est clair que les expérimentateurs n'en sont encore qu'aux premiers rudiments de la psychologie qu'ils nous préparent et n'ont pas encore ébauchée. »
Tandis que j'exprimais ce timide espoir, d'éminents expérimentateurs, à mon insu, assistaient à l'éclosion
S'unelang^ue^elle que je la souhaitais, mais telle aû^^ qu'elle m'apprêtait une déception. M"" Héloue Smith est évidemment beaucoup trop instruite et trop cultivée, pour être restée l'intuitive que requerrait la re-
RicoQetruotion d'un langage primitif et spontané; son ] ubconscient est encombré de trop de souvenirs coa-
Mcients, linguistiques, littéraires, scolaires, pour laisser 1 transparaître encore sous ce voile factice le confus et lointain souvenir des concordances mystérieuses du ton et du sens qui créèrent la langue de nos premiers
■'■ancêtres. 11 y faudrait, sinon un sujet qui n'eût jamais appris à parler, du moins une nature plus fruste, un cerveau beaucoup moins afiiné. N'en désespérons pas: ces conditions peuvent se rencontrer demain ; mais dans le cas présent elles nous font défaut. En fait, on ■l'a vu, M"" Smith ne parle qu'avec ses propres souvegdrs, immédiats (conscients) ou médiats (inconscients), j mais d'après ceux qui, remontant par atavisme les I [énérations disparues, iraient rejoindre les premiers aineaus de l'humanité parlante. Elle a beau se dire |
î de France, princesse arabe par la naissance et kindoue par te mariage, exploratrice de la planète Ifars: elle n'a vécu toutes ces vies que sur le papier des i q'elle a lus: à plus forte raison n'en revit-elle loint d'autres, plus réelles, mais plus abstruses, ense- i felies qu'elles sont à jamais dans un passé sans histoire. [
Ne lui demandons pas plus qu'elle ne nous peut lonner, et remercions M. Flournoy de l'avoir si iidè-
ment recueilli : de ia documentation martienne, où i I a eu l'heureuse pensée de ne pas essayer de faire un ,
choix, qu'il nous a transmise complète et rigoureusement authentique, quelles conclusions se dégagent au point de vue delà psychologie du langage?
1° Presque tous les mots du martien ont une étymologie assurée, puisée dans des langues réelles, connues plus ou moins, mais certainement connues, de M"® Smith. En admettant que quelques-unes de mes explications doivent être tenues pour forcées ou très contestables, il en reste encore un assez grand nombre de probables ou de sûres, pour que le résidu inexplicable ne constitue qu'une infime minorité: il est donc à présumer que ce résidu lui-même deviendrait réductible, si nous disposions de moyens plus puissants ou plus sagaces pour pénétrer les secrets de l'élaboration subconsciente à laquelle elle s'est livrée, et qu'il apparaîtrait dès lors qu'elle n'a point créé un seul mot qui n'appartint d'ores et déjà à sa mémoire sousjacente. — L'homme, quand il le voudrait, n'inventerait pas une langue : il ne peut parler, il ne parle qu'avec ses souvenirs, immédiats, médiats ou ataviques.
2"* L'inconscience du procédé linguistique chez le sujet parlant est une notion d'ordre élémentaire, qui pourtant a bien de la peine à s'imposer à certains esprits. On l'accorde généralement pour le processus phonétique, qui ne saurait en effet s'expliquer ni se produire, si le sujet qui opère une mutation ne croyait articuler ce qu'en fait il n'articule point. On l'admet aussi, en principe, pour la morphologie; sauf à retirer parfois en détail ce qu'on a accordé dans l'ensemble, ou à laisser échapper encore quelqu'une de ces mons-
trueuses explications grammaticales, qui supposent que le sujet opère sciemment un certain métaplasme et prévoit dans l'avenir une certaine confusion qui ne manquerait pas de se produire s'il ne l'opérait pas. Quant à la syntaxe et à la sémantique, il semble ' qu'elles demeurent, dans le langage, le domaine réservé à la conscience et à la volonté. Oui, pour le professeur qui cherche à se faire parfaitement entendre, et qui peine à trouver un tour clair, une image représentative ; oui, peut-être, — car ceux-là sont déjà dans une large mesure des spontanés lorsqu'ils sont sincères^ — pour l'orateur et le poète, qui spngent à frapper les esprits par un tour nouveau, une métaphore brillante; oui, enfin, pour qui s'écoute parler, mais on conviendra que tel n'est point le cas des millions de propos oiseux qui s'échangent chaque jour. Et ceux-là, c'est le langage, le langage réel et vivant ; le reste n'en est que l'apparence élégante et figée. Or M"® Smith, — inconsciente par définition, — employant la syntaxe française parce qu'elle n'a pas la plus mince idée d'une autre, mais connaissant partiellement quelques vocabulaires différents de celui du français, s'est créé un vocabulaire spécial à l'aide de ces matériaux, retravaillés par les même procédés sémantiques, métonymies, associations, suggestions et contaminations (n"*^ 24-25), que l'on constate dans les langues ordinaires. Le résultat étant le même, il faut bien que le principe de formation soit le même chez elle et chez le sujet parlant éveillé. — Le langage est la consciente mise en œuvre d'un système complexe de forces inconscientes, et ses anti-
nomies se résolvent par la considération de la conscience de l'acte unie à Tinconscience du procédé ^ .
3** Discutant la formule de Darmesteter, suivant laquelle le sujet parlant à ses débuts aurait « plus d'idées que de mots », je proposais d'y substituer la formula inverse « plus de mots que d'idées », et j'enseignais que l'usage de la parole commence par un inconscient bavardage, vaguement intelligible peut-être pour le sujet parlant, mais à coup sûr intraduisible par lui et pour les autres *. Et voici que le prodrome de l'apparition du langage martien (FI. p. 149) a été une véritable explosion de syllabes étranges et de sons barbares, jaillissant « avec une volubilité croissante », « jargon incompréhensible », presque impossible à reproduire, qui — cela va sans dire — n'a jamais été traduit ni même répété dans la suite, mais qui présente déjà, tout au moins, à un très haut degré, les caractères de l'allitération et de l'assonance, distinctifs de la langue postérieure qui en devait sortir. — Ainsi, en ce qui concerne la genèse individuelle du langage, les conclusions qui se dégagent du martien ou de l'observation des jargons enfantins sont identiquement les mêmes : tout langage commence par un gargouillis de mots, entre lesquels et sous lesquels le sujet n'apprend que plus tard à faire un choix et à mettre un sens précis.
4° Et maintenant, s'il est vrai ce qu'on enseigne couramment et ce que du moins la raison ne désavoue