IV. — Étiologie
Les amusies, comme les aphasies, peuvent être organiques ou dynamiques.
Les amusies organiques, causées par des lésions corticales, ramollissements, méningo-encéphalites, hémorragies, elc., présentent les caractères suivants :
Apparition en général rapide, souvent à la suite d'un ictus :
Association avec des aphasies de même ordre, sauf de rares exceplions (comme le cas de Déjerine), et avec des paralysies motrices, lorsque lamusie et l’aphasie sont d'ordre moteur;
Nature presque toujours complexe sensorio-motrice et incomplète, le malade restant en possession de quelques éléments de langage musical;
Évolution régressive, en général lente, avec guérison plus ou moins incomplète.
Probst, qui a réuni dix observations anatomocliniques d'amusie publiées jusqu’en 1899, a relevé chaque fois l’association de troubles aphasiques au déficit du langage musical. Oppenheim, d'autre part, en 1888, a étudié le langage musical chez 17 aphasiques et, même dans des cas où 1l avait conclu à l'intégrité de ce langage, il était facile d'y noter des lacunes. Dans un travail récent sur Îles aphasies transcorticales, Heilbronner ne fait aucune place à l'étude du langage musical. En revanche, Berg, dans son article sur ces mêmes aphasies, cite une observation de Cramer, dont il extrait les conclusions suivantes :
Langage verbal. — Langage spontané possible sur un sujet simple, mais déviant rapidement vers la paraphasie, dès que le sujet se complique:
Compréhension conservée pour les sujets simples, mais obtuse à la moindre complication du discours;
Paragraphie.
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La lecture présente ces mêmes caractères : possible pour les termes simples et familiers, elle est impossible pour les mots un peu difficiles. La répétition des mots, la lecture à haute voix, la copie sont absolument automatiques.
Langage musical. — Le sujet ne peut ni siffler spontanément, ni chanter, ni répéter des mélodies entendues; il ne reconnait plus les mélodies d'autrefois, bref, il ne comprend plus rien à la musique.
Les amusies dynamiques, reconnaissent les caractères suivants :
Début brusque à la suite d'un choc moral, d'une émotion, d'une crise névropathique ;
Association fréquenteavec d'autrestroubles psycho-névropathiques, hystériques (mutisme, hémianesthésie, etc.);
Non concomitance d'aphasie à caractère organique ;
Suppression totale ou presque totale de l’un des modes du langage musical, c'est-à-dire cécité ou surdité absolue, amusie motrice, vocale ou instrumentale, complète, ce déficit n'intéressant le plus souvent qu'un seul des modes du langage musical;
Évolution capricieuse et guérison rapide et complète, soit spontanément, soit par suggestion ou rééducation
extrêmement rapide.
Les observations suivantes, dues à Brazier, Ingegneros, et celles qui nous sont personnelles, sont d’instructifs exemples de ces variétés d’amusie.
OBSERVATION I (Brazier). — Un ténor d’opéra-comique qui chantait un rôle important de la Petite Fadelte, fut brusquement pris, un soir de représentation, d’une amnésie spéciale absolue. Ni l'orchestre, ni les camarades qui essayaient en vain de le remettre sur la voie, ne parvinrent à ranimer sa mémoire, il ne comprenait plus ce qu'il chantait et ne pouvait plus lui-même émettre une note.
Rentré dans sa loge, il percevait fort bien le langage ordinaire et répondait fort bien à ce qu'on lui disait; mais tout ce qui avait trait à la musique, non seulement à l’œuvre qu'il
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chantait, mais encore à son répertoire «entier, était sorti de sa mémoire, musique et paroles.
Il guérit en quelques mois et put reprendre ses rôles.
OBs. IT. — Un jour, vers 1852, exécutant en public un concerto de lui avec accompagnement d'orchestre, Prudent perdit brusquement la mémoire de toutes les choses de la musique. Son œuvre n’était plus qu’un bruit incohérent ; pas une phrase des tutti de l'orchestre, plus un chant n’était compris de lui. En même temps, impuissance absolue de la lecture; il guérit au bout de quelque temps.
Nous avons cité plus haut le cas, publié également par Brazier, de ce migraineux qui fut pris brusquement, étant à son balcon, de surdité musicale complète et ne reconnaissait plus la Marseillaise jouée dans la rue par une musique militaire.
O8s. III (Ingegneros). — Un jeune musicien, névropathe, sujet à des crises d’hystéro-épilepsie, fut pris, le lendemain du jour qui suivit une crise, en se mettant au piano, d’un ictus amusique temporaire. Il reste immobile devant son instrument, sans savoir quoi jouer; il ne trouve plus rien; il lui semble que sa mémoire s'était enfuie de son cerveau.
Il prend quelques partitions pour les exécuter, mais il ne se souvient plus de la signification de la portée avec ses notes et ses accidents; surpris, il essaie de se rappeler mentalement ou de siffler le début de ses mélodies préférées. Impossible, il a perdu complètement le langage musical dans toutes ses formes d'expression...
Le malade dit qu'il entend lui-même la musique comme s'il entendait articuler des mots en une langue qui lui serait inconnue.
C'est là un cas typique d'amusie pure, totale et complexe, de nature hystérique; le sujet du reste guérit par Ia rééducation et, au bout de cinq mois d'étude, il avait récupéré la totalité de ses facultés musicales.
Ingegneros cite encore deux cas d’amusie motrice parüelle, combinés, l'un avec du mutisme hystérique, l'autre avec une hémiplégie droite totale, accompagnée d’aphasie motrice complexe. Dans les deux cas, l'hystérie s’affirme par le début brusque, et la guérison par la suggestion
hypnotique : le même auteur signale encore un fait d'amusie motrice instrumentale qui guérit rapidement.
Il faut ajouter à cette liste notre première observation du joueur de tuba.
AMUSIE HYSTÉRO-ORGANIQUE. — Entre les cas organiques manifestes et les cas dynamiques évidents d’amusie, se placent des faits atypiques et complexes, où le diagnostic étiologique est très difficile. Tel est le cas d'Ingegneros, où une amusie motrice partielle coexistait avec une hémiplégie droite.
Dans l'observation d’Ingegneros, le diagnostic était particulièrement difficile et le seul élément en faveur de la nature hystérique de l’amusie a été la guérison rapide par la suggestion; il s'agit là d’une association hystéroorganique, exemple unique dans le domaine de Famusie d’un fait classique en neuro-pathclogie.
Un de nos cas personnels’, bien que de nature purement organique, est intéressant à rapprocher du précédent. |
Au premier abord, ce sujet pouvait passer pour un dynamique à cause du degré léger de son aphasie sensoriopsychique et de son aphémie ; mais l'existence de troubles psychiques et de l’amusie sensorio-psychique a pu faire poser le diagnostic d'affection organique.
Ce fait montre que, même au point de vue pratique, l'examen soigneux du langage musical peut rendre les plus grands services au diagnostic de la nature d'un syndrome aphasique.
Les conclusions praliques de cette élude peuvent se formuler dans la loi suivante, applicable à la majorité des CAS :
Une amusie, totale ou partielle, mais complète et