‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 2 sur 54 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il est pour le moins singulier de voir rédiger par un musicien la préface d’un ouvrage médical, où se mêlent, harmonieusement d’ailleurs, physiologie, psychologie et philosophie. Donc, au moment de m’aventurer sur un terrain si nouveau et si dangereux pour moi, j'hésite; je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler, et autant de fois mon porte-plume entre mes doigts avant d'écrire; je lève les yeux au ciel, et je soupire comme le pauvre pécheur : « Domine, non sum dignus. » Mais j'entends aussitôt la voix des savants auteurs de ce livre qui, répondant au latin de l'Écriture par celui de Molière, me crient sur le mode impératif : « Dignus, dignus es intrare.… » Alors, je courbe la tête, j'obéis, je me décide à entrer. dans le sujet, c’est-à-dire à disserter sur des matières que j'ignore, ce qui tout de suite, il est vrai, me donne un bon point de ressemblance avec tant d'écrivains de notre temps.

Aussi bien faut-il reconnaître qu'ici la musique joue un rôle important, et le titre a déjà suffi pour piquer ma curiosité. Le langage musical? mais, c’est la musique elle-même, et ce sont des médecins qui vont te l’ap-

prendre, à lecteur! Pourquoi pas? Les musiciens font

Il PRÉFACE

de la musique comme monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Or, voici que deux hommes de science interviennent; ils nous expliquent la raison de certains phénomènes; ils nous dévoilent des secrets que la nature nous cachait, et ils opèrent avec une süreté qui ne laisse plus de place pour le doute; leur lanterne n'est point sourde : elle éclaire bien la route. Il suffit d'ouvrir les yeux et se laisser guider.

ç Quoi de plus intéressant, en effet, de plus curieux, de plus émouvant même, que la formation première et l’évolution progressive de ce langage particulier? Dans ma naïveté, je croyais, et bien d’autres doivent croire, que la parole et le chant diffèrent simplement de degrés, et que l’un représente l'extension, la transformation, sans doute aussi la parure de l’autre. Quelle erreur! Le langage des sons est un monde à lui seul. Il ne se contente pas d’être perceptif et expressif, c'est-à-dire de se rapporter d'une part à l'audition et à la lecture, de l’autre à l'exécution et à l'écriture; il est encore psychique! Il correspond à des mouvements de l'âme; il donne lieu à des manifestations de sentiments et de pensées qui agissent sur l'organisme, qui l’excitent et qui le détraquent, au besoin. Voilà donc que se produit, par exemple, ce trouble qui s'appelle l’amusie, ou aphasie musicale, et les cas les plus bizarres défilent sous nos regards. Qui donc soutenait jadis que la mémoire était une, et que l'illusion des sens pouvait seule différencier la mémoire des yeux et celle des oreilles? Tel malade est là, qui dispose de son bon sens, qui parle et raisonne comme tout le monde; il comprend la signification des mots, maisil a perdu celle des notes. Tel autre peut encore improviser sur un piano, mais il

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