‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 20 sur 54 · LE · texte numérisé non relu

LE

TROUBLES PSYCHONÉVROPATHIQUES 91

reconnait plus personne, devient tout à fait désorienté. Le chant se prolonge pendant trois ou quatre heures, pendant une demi-journée même; il cesse ensuite en laissant le patient dans un état d’excitation motrice et de désorientation croissantes. Sept ou huit heures après, au plus tard, soit dans la journée, soit dans la nuit, peu importe, il est frappé par une série de deux à quatre petits accès convulsifs, qui durent quelques minutes et qui se suivent à courte distance. Il reste confus et stupide pendant un jour; puis il se remet totalement. Hors de là, le malade ne chante jamais. Les accès moteurs n'arrivent jamais, sans être annoncés par le chant: quelquefois, cependant, le chant en est encore le phénomène terminal. Maislecaractère essentiel en est constitué par la signification tout à fait particulière de ce chant, qui constitue l’aura.

Ogs. II. — Mile C. R..., d'une famille de névropathes, mais non d’aliénés, compte aujourd’hui trente-trois ans. Elle se développa jusqu’à l'âge de dix-neuf ans d’une facon suffisamment régulière, mais son caractère se révéla étrange, capricieux, mystique. Elle négligeait ses parents pour se consacrer à ses prières; on la qualifiait d’ « hystérique ». A l’âge de dix-neuf ans, elle présenta des accès convulsifs épileptiques qui persistèrent. Jamais, auparavant, elle n'avait souffert de convulsions on de troubles psychopathiques. Depuis son entrée à l’Asile, qui eut lieu en 1890, jusqu'au commencement de 1901, les accès convulsifs se succédèrent tous les vingt à vingt-cinq jours, avec les mêmes caractères et la même durée à chaque période.

La malade est silencieuse, inerte ; bien rarement, elle tricote. Plus souvent, elle se trouve plongée dans un élat de mutisme d'où rien ne peut la distraire.

En 1901, les accès subirent une modification très curieuse, qui persiste encore. En même temps qu'ils étaient devenus plus rares, on observa qu'ils étaient annoncés avec une régularité surprenante par une période de chant.

Quelque temps avant que l'accès convulsif éclate, la malade entre dans un état d’excitation motrice et psychique. Elle se couvre la tête avec sa Jupe, de la même façon que les sœurs hospitalières portent leur capuchon blanc: elle veut baiser les mains aux chefs surveillants, aux médecins, pour leur témoigner son attachement. Ses yeux brillent; elle commence à chanter les litanies de la Vierge, à psalmodier les prières des Morts. Elle marque le rythme du chant par des mouvements cadencés, elle fait des gestes de prière et d'extase. Le chant se développe presque toujours dans la journée; il est

alors certain que dans la nuit ou le lendemain, au plus tard, se développera l’accès convulsif. Le chant a une durée de quelques heures, mais, même après la fin, la malade reste surexcitée et émotive. L'accès convulsif est très souvent unique et assez long; plus rarement, 11 y a une série de deux ou trois attaques; après celles-ci, la malade se remet rapidement, dans le cours de la même journée : elle ne garde aucun souvenir de ses attaques. Ces périodes morbides se reproduisent tous les mois ou une dizaine de fois par an, toujours avec la même symptomatologie initiale. Dans l'intervalle des accès, jamais l’on n'entend chanter notre patiente : rarement elle cause avec ses camarades ou avec ceux qui l'interrogent.

L'attaque de chant peut se présenter non plus comme un aura, mais Comme un équivalent de l'accès comitial.

Legge cite le cas d’un épileplique qui, dans l'état d’excitation, chantait une chanson avec des intonations qui variaient suivant les dispositions du moment.

De Sanctis, Cristiani, rapportent tous les deux une observation de ce genre, où l'accès convulsif était totalement remplacé par une attaque de chant.

Arrivons enfin au cas analogue de Montagnini, dont voici la relation in extlenso.

La malade qui fait l’objet de ces observations a quarantehuit ans. Née à Venise. Frère épileptique.

Examen physique : Pas de troubles somatiques ni de stigmates de dégénérescence.

Au point de vue psychique, irascibilité surtout aux approches des accès. Débilité mentale légère; quelques idées dé persécution à l'approche de ses attaques.

En 1892, accès complets, peu fréquents, surtout nocturnes.

En 1893, la faiblesse mentale s’accentue : cris, excitation, bégaiement, écholalie, saleté, paresse; accès rares, surtout nocturnes; nutrition générale toujours bonne.

1895-1896. Rien de particulier, toujours irritable au voisinage des accès. Automatisme ambulatoire pendant ses attaques; la faiblesse mentale s'aggrave.

1897. La malade, confinée au lit par une gastro-entérite chronique, dépérit, devient inconsciente, perd la notion du temps et de l'espace. Elle ne cause plus avec ses voisines, et

TROUBLES PSYCHONÉVROPATHIQUES 93

ne peut plus vaquer à ses besoins. Ses crises convulsives sont plus nombreuses.

Subitement la malade, qui est au lit, se met à chanter : ce sont des notes musicales, qui se succèdent lentement et reproduisent constamment le même air. D’habitude, les crises se terminent brusquement; d’autres fois, la terminaison est annoncée par une série de notes graves. La durée de l'attaque varie de 5 à 10 minutes. Pendant ce temps, la sensibililé à la douleur est émoussée : les excitations douloureuses légères n arrêtent pas le chant; les excitations fortes l’arrêtent pour un instant, mais le chant reprend aussitôt après.

Pas de secousses convulsives : deux fois l’on a noté de la pâleur du visage; une fois des secousses musculaires généralisées; température et pouls normaux.

Ces attaques de chant débutent brusquement, spontanément; aucune excitation extérieure ne les provoque. Elles arrivent toujours à une heure déterminée (d'ordinaire le matin à neuf heures, quelquefois la nuit); ces heures sont aussi celles des grandes attaques. Pendant la crise, la malade n'a aucun phénomène d’excitation et reste apathique et taciturne comme à son habitude.

1898. Le 24 janvier, une série d’accès la nuit.

Le matin, à 9 heures, attaque de chant d'une ‘durée de 8 minutes.

Le 11 février, attaque de chant à une heure du matin, qui

dura 10 minutes et se termina par un sommeil profond.

Le 18 mars, convulsions la nuit; à 8 h. 1/2 du matin, crise de chant de 10 minutes de durée. Pendant toute cette crise, aucune réaction aux excitations extérieures, pouls 74, température 36,4.

Le 12 avril, dans la nuit, série de 22 à 24 crises convulsives, et, le lendemain matin, crise de chant qui dura 5 minutes.

Le 24 juin, à 9 heures du matin, crise de chant. A 10 heures du matin, crise convulsive. ei

Le 15 septembre, deux accès complets la nuit, à 10 heures et à 11 heures. Le matin, deux accès de chant, l’un à 4 heures qui dura 10 minutes, l’autre à 8 h. 3/4, qui dura 5 minutes. Rien à noter en 1900 ni en 1901, sinon la réapparition de plus en plus fréquente et de plus en plus typique de ces mêmes crises de chant.

En 1902, les accès s’espacent à la suite d'un traitement par la bromipine. Il s’agit bien là d'un symptôme épileptique ; tout le démontre : l'heure régulière, l'aspect stéréotypé, la coïncidence avec des attaques de grand mal, leur durée fixe,

RE OR A LE A ee aie QT OO QE M DE D LT PORTER At PE Me LU, OS

leur périodicité, leur terminaison brusque, la pâleur de la face, l'hypoalgésie, l'amendement par le traitement bromuré.

Enfin, l'attaque de chant peut survenir à la fin de l'accès et représenter un phénomène post-paroxystique, ainsi qu'en témoignent deux observations (de Sanctis, Lévi Bianchini), dont nous extrayons le passage suivant :

Chez une jeune paysanne de vingt-quatre ans, épileptique depuis l’âge de quinze ans, la phase terminale de l'accès, qui est très long (8 à 10 jours) et de caractère furieux, est constituée par un état d’excitation psychomotrice qui se traduit par une crise de chant. La malade après avoir présenté une période de délire à forme de persécution, se met à chanter et ce symptôme indique que l’accès lire à sa fin.

Au fur et à mesure que les idées délirantes pâlissent et s'effacent, la malade se met à chanter à voix basse, avec une expression lugubre. C'est un chant de deuil qu'elle clame jour et nuit, continuellement. Cette chanson est celle que les femmes de la Calabre chantent en chœur autour d’un cercueil, en suivant les obsèques jusqu’au cimetière; chez notre malade, ce chant nous représente l'état de profonde dépression dans lequel elle se trouve plongée, à la fin de son long accès délirant. A l’état normal, jamais elle ne chante; elle parle même fort peu, et d’une manière correcte et sensée.

Nous pouvons rapprocher de ces observations, celle d'un malade de trente ans, que nous avons pu étudier à Bicêtre, grâce à l'amabilité du D' Nageotte.

Nicolas, trente ans, présente, à la suite de ses crises, une période d’agitation durant environ 3 ou # jours, avec des accès de chant stéréotypés.

Il se promème d’un pas cadencé, chantant une chanson boulangiste, toujours la même; il chante ainsi à tue-tête, pendant plusieurs jours de suite, deux refrains, toujours les

mêmes, qu'il entremèle toujours de la même façon. Le chant cesse avec l'accès; entre les accès le malade ne chante plus.

pe nr ed SQL QE PE NOÉ CO

TROUBLES PSYCHONÉVROPATHIQUES 95

Un autre malade du service du D' Nageotte, présentait des attaques de chant stéréotypées, qui constituaient un véritable équivalent de la crise.

Telles sont les observations de manifestations musicales épileptiques que nous avons pu recueillir. Qu’elles soient pré ou postparoxystiques, ou qu'elles se présentent comme des équivalents véritables de l'accès convulsif, ces crises musicales s'’encadrent le plus souvent de manifestations délirantes, et semblent appartenir ainsi au domaine psycho-

- pathique. Nous avons pu jomdre, à l'observation du malade rapportée plus haut, trois observations d'épileptiques en voie d'affaiblissement démentiel, chez lesquels la conservation relative du langage musical contrastait avec la profondeur du déficit intellectuel et la perte presque complète du langage parlé.

Page 1