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OBSESSIONS MUSICALES

L'obsession musicale, ou représentation mentale, incoercible et consciente, d'un air qui s'impose avec plus ou moins de fréquence, et contre laquelle l’obsédé lutte jusqu'au développement de l'angoisse, l’obsession est un fait banal que tout le monde connaît par expérience personnelle.

Dans certains cas, l'obsession atteint un degré d'intensité et de tyrannie Lel qu’elle trouble le repos et le sommeil du malade et qu'elle revêt ainsi un caractère nettement pathologique. Les observations d’obsession musicale sont rares, parce que, quand le syndrome acquiert un degré franchement pathologique, il est associé à tout un ensemble psychopathique, dont les autres éléments sollicitent davantage l'intérêt de l'observateur:

L'obsession musicale peut, dans certains cas, se présenter comme un fait isolé, et nettement pathologique.

Ingegneros cite, dans ses travaux sur l’amusie, le cas d'une créole de dix-huit ans, hystérique depuis la puberté, qui, à la suile de surmenage, devint victime d’une obsession mélodique, dont la fréquence et l'intensité arrivaient à empêcher le sommeil.

Nous possédons une observation personnelle analogue. Une femme d'une quarantaine d'années, névropathe et alcoolique, qui fut prise, à l'occasion de fatigue, d’un épisode d'obsession mélodique qui dura trois jours. Le premier jour, de sept heures du soir à minuit, elle entendit constamment un air populaire, loujours le même, qui sem-

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blait provenir d'un carrousel situé dans le voisinage : la représentation mentale avait un tel caractère de réalité objective, que la malade pria une de ses voisines de regarder par la fenêtre, s'il n’y avait pas, dans le voisinage, un manège de chevaux de bois. Cette obsession, qui troublait le sommeil de la malade, se répéta les deux jours suivants, en s'atténuant progressivement, et finit par disparaitre.

Il résulte de ces faits, comme de tant d’autres, que ces obsessions musicales ont pour caractères, en dehors des caractères de l’obsession en général, d'être passagères, souvent épisodiques, de succéder à une période de surmenage et de faligue cérébrale, et de rester pendant toute leur durée purement intérieures, sans tendance marquée au passage à l’acte et à l’extériorisation motrice. Elles guérissent enfin par le simple repos.

Il faut rapprocher des obsessions la mélodisation incoercible de la lecture, dont Ingegneros nous offre une observalion intéressante.

Une hystérique, âgée de vingt-neuf ans, présente habituellement des phénomènes d'’instabilité mentale et, à plusieurs époques, elle eut des accès convulsifs à la suite d’émotions intenses. Elle fit des études pédagogiques, et elle est professeur; elle possède une éducation musicale complète.

A dix-huit ans, elle eut une singulière perturbation de la lecture ordinaire. Elle avait coutume d'étudier en lisant à haute voix; les individus qui étudient ainsi impriment ordinairement à leur voix des inflexions particulières que nous connaissons tous, lesquelles chantent la lecture en un chant monotone et sans expression.

Afin de la corriger de ce défaut, on lui fit remarquer ce qu'une telle habitude avait de ridicule, puisque ce n'était pas lire qu’elle faisait, c'était chanter. Depuis le moment de cette remarque, la jeune fille éprouva une tendance, chaque fois plus irrésistible, à chanter quand elle lisait; au bout de quelques semaines, l’accentuation des inflexions fut tellement exagérée qu'il fallut lui défendre la lecture.

Le sujet de la lecture n'avait aucune influence sur le chant : qu'elle Iût un journal, une lettre, ou un livre de physique, de littérature ou de cosmographie. La jeune fille chantait à

DUPRÉ ET NATHAN. n

voix haute, et avec toutes les inflexions mélodiques d’une romance interminable et continuellement improvisée.

La lecture mentale n'était pas accompagnée de chant mental; cet avantage ne compensait cependant pas, pour la malade, les inconvénients du trouble signalé. La jeune fille avait un type mental auditivo-moteur, et elle n’apprenait ses leçons qu’en les prononçant à voix haute, et en entendant sa propre lecture. Comme il lui était impossible de passer la journée en chantant, elle dut suspendre toute lecture à haute voix et interrompre ses études pendant deux ans. La guérison fut spontanée.

À la même famille pathologique appartiennent ces cas de mélodisation obsédante des bruits rythmés de la nature (tic-tac des pendules, bruits des trains, des machines à vapeur) dont la répétition cadencée impose incoerciblement à l'esprit, la plupart du temps distrait ou fatigué, du sujet, un rythme et une allure sur lesquels chacun édifie le thème musical obsédant. Ces faits ont quelque parenté avec les illusions et hallucinations que provoque, chez certains aliénés, l'audition des bruits de la nature.

On arrive ainsi à l’obsession-impulsion musicale complète. À côté de ces obsessions musicales purement auditives, se rangent les obsessions musicales doublées d'une tendance impulsive à l'expression motrice de la mélodie obsédante.

Les exemples abondent de ces petites obsessions musicales épisodiques, qui redoublent dans les moments de fatigue et se produisent inconsciemment chez les sujets distraits, comme autant de manifestations de l’automatisme psychologique. Lorsqu'on observe un tel obsédé, on saisit surtout dans ses mouvements la traduction musculaire du rythme du thème musical obsédant, que le sujet accompagne en Lambourinant des doigts, en dodelinant de la tête; l'expression motrice de la chanson obsédante va souvent plus loin, jusqu'au fredonnement, au sifflement.

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L'impulsion musicale représente une tendance incoercible, consciente, et plus ou moins angoissante, à extérioriser dans le domaine moteur certains thèmes musicaux.

De la représentation mentale d'une phrase musicale à l'émission de cette phrase par le chant ou l'instrument, on observe ainsi toutes les transitions de passage, de l'idée à l'acte.

Nous éliminons du domaine des impulsions musicales proprement dites, les équivalents des crises épileptiques, que nous avons déjà mentionnées et qui appartiennent à une catégorie éliologique et clinique complètement différente.

En dehors des impulsions musicales épileptiques et des impulsions musicales de nature obsédante, existent certains faits, dans lesquels on voit les sujets procéder, dans leur production ou leur activité musicale, par crises soudaines et capricieuses de composilion personnelle ou d'exécution instrumentale : beaucoup de musiciens offrent ainsi des alternatives de calme et de fièvre artistique, dont les crises productives les prennent par accès.

On peut observer d’ailleurs la combinaison de plusieurs états pathologiques, dont le résultat commun peut aboutir à l'impulsion. C'est ainsi que Ingegneros cite un cas de crises impulsives et incoercibles de composition musicale chez une hystérique (obs. VIT). Dans l'espèce, il résulte de l'analyse clinique du cas, que l'impulsion musicale chez le malade était de nature non pas hystérique, mais obsédante.

On connaît du reste l'aptitude des hystériques et des épilepliques aux réactions impulsives conscientes et mnésiques, en dehors de l'état de mal. Ces actes impulsifs ne doivent pas être considérés comme des équivalents de l'accès : ils traduisent seulement la nature explosive du tempérament général de ces névropsychopathes.

Nous relatons ici une observation très intéressante, de

Sancie de Sanctis, dans laquelle est étudié en détail un

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tvpe d’obsession musicale chez un dégénéré.

T. Enrico, vingt-trois ans, tapissier. |

Père mort probablement d’un cancer vésical; mère bien portante, grand-père maternel mort d’apoplexie, grand'mère paternelle hémiplégique, oncle maternel très nerveux, mort des suites d’une grande peur (?); trois sœurs et un frère bien portants, une de ses sœurs anémique, émotive, versatile. Une de ses tantes aurait eu, comme lui, des crises convulsives.

L'enfance et l’adolescence se passèrent sans troubles remarquables. Le malade était très sensible, changeant, expansif, et avait une certaine tendance à la tristesse; il était studieux, pieux, affable avec tout le monde; avec la puberté apparurent des changements brusques dans le caractère, qui s’accusèrent dans la suite. Le malade avait alors des douleurs detête qu'il attribuait à des pollutions nocturnes. Souvent il était triste sans motif. — Masturbation.

A l’âge de quatorze ans, il vint consulter un médecin, parce qu’en mangeant, 11 avait senti une douleur entre les deux yeux et que sa face était devenue toute rouge. Le malaise n'avait duré qu'un instant, si bien qu'aucun des assistants ne s’en aperçut. Cette crise, qui l’impressionna au plus haut point, ne se reproduisit pas; mais, depuis ce moment, il se sentit mal, sans appétit, mélancolique et souffrant de céphalalgie.

Pas de vertige, pas de chute, pas de perte de connaissance. Le sommeil devenait moins bon, le sujet s’endormait tard, et, durant la veillée, se forgeait mille idées tristes (femme, misère, maladies, ruine). Il résistait à ces pensées, en se disant en lui-même : Non!et 1l finissait par s'endormir, mais, presque chaque nuit, ilrêvait de mort, voyait des processions longues et lugubres. Souvent, entre la période de veille et la période de sommeil, il voyait une lumière blanche ou de gros objets lourds. Le matin, il se sentait mal; le soir, il était mieux. Pendant la journée, lorsqu'il travaillait, ces idées le laissaient en repos. À cette époque, il fut pris d’une fièvre palustre, qui dura quatre mois, pendant laquelle les douleurs de tête disparurent. C’est alors que, sur les conseils de sa mère, il se mit à étudier la musique.

Dès le début de ses études, il éprouvait déjà l'obsession des notes, des airs; mais malgré tout il persévère encore cinq mois, puis cesse la musique, et sa santé s'améliore.

Au régiment, il est proposé comme musicien; et, malgré ses protestations, il est maintenu dans cet emploi. La céphalée reparut; ileut des vapeurs, des bouffées congestives. Dès les premières mesures, les battements de son cœur

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devenaient tumultueux, sa respiration était fréquente; lorsqu'il posait l'instrument, l’état s’aggravait encore; les morceaux ne le quittaient plus, il lui semblait les avoir encore dans les oreilles; ces morceaux l’obsédaient; et, en même temps, il sentait comme un poids lui peser sur le front. Les conversations Joyeuses avec ses camarades, les marches au grand air, le distrayaient dans la journée; la nuit, le sommeil était bon. I} ne rêvait pas ou, s’il rêvait, il n’entendait pas d’airs de musique. Il obtint son changeinent, et aussitôt l'appétit revint, avec le calme et la bonne humeur. Il rentre dans sa famille, le 15 août 1894, et depuis rien à noter, jusqu’au mois d'octobre.

Vers la fin d'octobre, les troubles mélancoliques reparaissent; les souvenirs du régiment lui reviennent; et, avec eux, les morceaux de musique militaire. Il en est obsédé toute la journée et s'épuise à lutter contre l’obsession. Le soir, 1l se retire dans sa chambre, triste et désolé.

Un soir, le malade était couché. Sa mère, qui dormait dans la pièce voisine, est réveillée en sursaut; son fils prononçait des paroles entrecoupées, poussait des cris de rage, lançait des mots obscènes; tout à coup, il se met à chanter à gorge déployée. Effrayée, sa mère lui demande ce qu'il a, ilrépond : « Jen’en pouvais plus ». Puis la scène se répéta chaque soir : c'était tantôt un air, tantôt un autre, un chant, tantôt continu, tantôt entrecoupé d’exclamations, de paroles obscènes, de quintes de toux, de soupirs. La crise durait plus ou moins longtemps: puis le malade, soulagé, tombait dans un sommeil profond. Ces accès prirent une telle extension, que la cohabitation avec les siens devint impossible et que le malade se décida à entrer à la clinique psychiatrique.

Étal actuel. — Pas de signes physiques particuliers, — dermographisme, — tic et spasme de la face et des yeux, clignement du cou, hochement de la tête, propulsion latérale, se manifestant surtout lorsque le malade est fatigué ou souffrant, — réflexes rotuliens forts, réflexes muqueux exagérés — céphalée souvent en casque, rachialgie, asthénopie, bourdonnements d'oreilles.

Peu de chose à ajouter au point de vue psychique. On le prie de chanter : « Non, dit-il, par pitié! », — puis : « Voilà que je commence à sentir mon accès qui revient ».

En effet, il n’est pas à la conversation, il trépigne, bat des mains, son visage se contracte, il a comme un accès de suffocation; puis, se tournant vers nous, il s’écrie : « Je ne suis plus moi-même », et raconte son histoire.

Pas d’idées délirantes. La mémoire, très faible chez lui, était assez fidèle pour les morceaux de musique; dès que l’on chantait devant lui, il regardait avec attention le chanteur, se levait, et cherchait à répéter la chanson entendue; ilretenait, en général, assez bien. Lorsqu'il se mettait à chanter, son visage s’animait, tout son corps s’agitait, il battait des mains, frappait du pied; peu à peu, il abaissait le ton, en un decrescendo continu, puis arrivait à un balbutiement indistinct. Parfois, comme distrait, il s’arrêtait net au milieu de son chant; il élevait, puis abaïssait la voix, et términait sur un son guttural profond.

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