‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 32 sur 54 · BEETHOVEN · texte numérisé non relu

BEETHOVEN

Beethoven (1770-1827) a été considéré comme un aliéné par Lombroso, comme un demi-fou par Grasset. Ces opinions se fondent sur les excentricités apparentes de la vie de Beethoven; mais, pour les apprécier à leur juste valeur, il faut les rapprocher des autres traits du caractère et des ciréonstances si variées de sa vie. Après les travaux de Romain Rolland, de Chantavoine, les articles de Klotz- Forest, la thèse de Vielle, nous nous abstiendrons de retracer la biographie si connue de Beethoven et nous donnerons ici les conclusions de la thèse de Vielle.

1° Beethoven semble avoir été un arlérioscléreux précoce; à l'âge de vingt-six ans, il eut une otite sclérofibreuse bilatérale, qui aboutit à une surdité complète à l'âge de quarante-trois ans.

À partir de trente et un ans, l’artériosclérose se manifesta par une cardiopathie, qui amena, dans la suite, des troubles pulmonaires et hépatiques, et enfin une ascite rebelle à tout traitement.

2° Cette surdité eut une fâcheuse influence sur le caractère de Beethoven, qui devint irritable, soupçonneux

et eut même l'apparence d’un misanthrope; tandis qu'au fond il resta toujours le même être plein de bonté, ne désirant qu'une chose, le bonheur de ses semblables.

3° La surdité retentit également sur son œuvre. Par les sentiments qu'elle fit naître dans l’âme de Beethoven, elle fut la source des œuvres sublimes de la deuxième période. Elle est en même temps l'explication des erreurs commises par Beethoven dans ses dernières compositions. Celles-ci, en effet, étant écrites dans un style nouveau et n'ayant pu être contrôlées par l'ouïe, renferment des étrangetés tellement choquantes, qu'on ne peut se les expliquer que par la surdité de l'auteur.

4 Rien dans l'intelligence et dans l'œuvre de Beethoven ne porte l'empreinte d’une psychose dégénérative.

Sans doute, Beethoven a pu choquer son entourage par le caractère excentrique, souvent fruste et parfois hautain de ses manières et de ses propos; mais ces travers s’expliquent par les lacunes de son éducation et par l'originalité de son tempérament. Ce déséquilibre apparent, ces excentricités de la vie journalière, ces attitudes de fierté, d'isolement, s'expliquent encore par cette concentration en luimême, qui lui faisait négliger tout ce qui lui semblait futile, et la vie toute intérieure que lui imposait sa surdité.

Au contraire, il était très sensible à tout ce qui étail grand el généreux, comme le prouvent son enthousiasme pour les idées de la Révolution française, sa passion pour les chefs-d'œuvre de la littérature contemporaine, et enfin son intimité avec Gœthe et Schiller, auxquels il reprocha souvent de ne pas partager son mépris des bienséances.

Ainsi s'expliquent les contrastes si frappants, dans la vie et dans l'esprit de Beethoven, entre la délicatesse de ses sentiments et la grossièreté de ses manières et de ses propos. Cette surdité le rendait triste et défiant; elle exagérait la violence de son caractère, mais il suffit de lire son testament

d'Heiligenstadt, pour être fixé sur son amour de l'humanité: « O hommes qui me jugez ou me déclarez revêche ou misanthrope, combien vous me faites tort! Vous ne savez pas la cause secrète de ce qui vous paraît ainsi; mon cœur et mon esprit furent dès l'enfance portés au tendre sentiment de la bienveillance, et même j'ai toujours été disposé à accomplir de grandes actions; mais pensez seulement que, depuis six ans, un état incurable m'a frappé.

Mon malheur m'est doublement pémible, car il faut que je sois méconnu de l'humanité.

« . S1 le professeur Schmidt vit encore, priez-le, en mon nom, de décrire ma maladie et joignez le papier écrit que voici, à cette histoire de ma maladie, afin que le monde, après ma mort, se réconcilie avec moi. »

I semble donc qu'il soit impossible de relever dans cette biographie le moindre symptôme d’aliénation mentale.Car on ne peut qualifier de folie, ni même de « demi-folie », les originalités, les bizarreries et les variations d'humeur d'un homme, qui eut au cours de son existence, et particulièrement à la fin de sa vie, des émotions si pémibles et des causes si puissantes de dépression morale.

Page 1