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LECTURE MUSICALE

Le langage musical ne comprend pas seulement que la perception auditive et l'interprétation des sons : il comprend également la perception visuelle des sons, c'est-à-dire la lecture des symboles graphiques qui expriment, sur le papier, les notes, leur valeur, leur agencement, le rythme et le mouvement du morceau. Ces deux modes, auditif et visuel, du langage musical, correspondent exactement à la parole et à la lecture du langage ordinaire. Mais, de même que le langage écrit est beaucoup moins répandu que le langage oral; de même, en musique, les sujets capables de comprendre à l'audition le sens d’une œuvre sontbeaucoup plus nombreux que ceux qui joignent à cette faculté auditive la faculté visuelle de la lecture musicale. En dehors d'une élite de professionnels et d'amateurs, le langage musical écrit ne compte que des illettrés.

Parmi ces 1llettrés, quelques-uns sont capables d'épeler péniblement les notes qui se succèdent sur une portée. D'autres, beaucoup plus rares, arrivent à saisir le dessin général d’une phrase.

Enfin, les musiciens exercés déchiffrent couramment la succession de ces phrases et, par une association immédiate entre l'image auditive et l'image visuelle, entendent directement, dans leur langage intérieur, l'exécution tonale du morceau, et peuvent ainsi en comprendre les effets, et en pénétrer le sens; et ils apprécient les qualités, sans l'intermédiaire d'aucune exécution matérielle objective. C'est ainsi qu'un musicien peut devenir sourd, sans cesser de comprendre et de parler le langage musical. L'appareil de l’ouïe, intermédiaire entre le monde objectif des vibrations et le monde subjectif des images sonores, peut ainsi être fonctionnellement supprimé, sans que cesse d'exister, dans l'écorce cérébrale, le dépôt de ces images sonores avec toutes leurs associations sensorio-psychiques. Si la fonction de l’ouïe est supprimée, le langage musical intérieur intact sera mis en communication avec le monde extérieur, tant au point de vue de la réception que de l'émission des sons, : par l'intermédiaire de l'appareil visuel. On s'explique ainsi ce paradoxe apparent de la parfaite compatibilité du génie musical avec une surdité acquise à peu près complèle. On sait que Beethoven écrivit beaucoup de ses œuvres les plus remarquables et dirigea leur exécution, à une époque où il était complètement sourd : c’est là l'exemple le plus illustre et le plus émouvant de cette situation.

Les troubles du langage musical visuel, les amusies visuelles, constituent les différentes variétés de cécité ou d'alexie musicales.

La littérature médicale ne compte jusqu'ici que de rares observations de cécité musicale. Nous sommes persuadés que l'examen soigneux de la lecture musicale chez les cérébraux organiques, et en particulier chez les sujets

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atteints d’aphasie, permettrait de multiplier ces observations.

Proust, Finkelnburg, Bernard, Brazier, ont cité chacun un cas personnel de cécité musicale.

Nous résumons ici l'histoire de la malade de Brazier:

Mme R.., trente-six ans : neurasthénie, dyspepsie, ovaralgie, céphalalgie en casque, migraines fréquentes. Situation de professeur de piano et d'accompagnement, éducation musicale très complète et très précoce. Lecture musicale incessante, devenue aussi aisée et beaucoup plus usuelle que la lecture ordinaire.

Un soir, après une journée de migraine gauche intense non encore dissipée, voulant jouer dans le monde, comme d’habitude par cœur, elle sentit une insécurité si grande, un trouble si anormal dans son jeu, qu'elle dut, contre son habitude, recourir à la partition. Ce fut alors bien pis, car elle constata, sans y rien comprendre, qu'il lui était impossible de lire une note de musique, bien qu'elle vit les signes. La vision était intacte, ainsi que je pus m'en assurer le lendemain : la malade lisait facilement les caractères ordinaires, reconnaissait les chiffres, etc.; son impotence se limitait aux signes musicaux. Le sujet pouvait d’ailleurs chanter de mémoire dé nombreux morceaux qu’elle possédait bien; sa mémoire était indemne; mais cependant, au piano, son jeu était hésitant. Elle entendait et appréciait parfaitement la musique. Donc, alexie spécialisée aux seuls caractères musicaux...

Vers le troisième jour, quand le rétablissement des images visuelles s’effectua, la malade s’en aperçut, parce qu'elle appréciait alors non pas encore les notes elles-mêmes, dans leur position sur la portée, mais leur valeur de temps et de durée. Ne pouvant encore percevoir que telle note était un si ou un ré, elle se rendait compte pourtant que c'était une croche, une noire ou une ronde. i

À partir de ce moment, et avec le plus banal des traitements, le rétablissement de l'appréciation des signes s’effectua en quatre ou cinq jours, et le retour à l’état normal se fit sans laisser de traces.

Cette observation nous représente un cas bien démons: tratif de cécité musicale fonctionnelle, lemporaire, de nature très probablement migraineuse, et pure, c'est-à-

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