‹ Le laquais de MolièreChapitre 1 sur 9 · TRESSE & STOCK, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

TRESSE & STOCK, ÉDITEURS

lO, GaLBUB du ThÉATKB-FkAMÇAIS, 10

LOAN STACIC

Monsieur LfeopoLD DELISLE, Président,

mes très honorés Collègues

du

Comité des Inscriptions Parisiennes

'5i'-lSH

OLiÈRE, s'il faut en croire Grimarest l'un de ses premiers biographes, était Thomme du monde qui se faisait le plus servir ; il fallait rhabiller comme un

grand seigneur, et îl n'aurait pas arrangé les plis de sa cravate.

Il avait un valei, dont je tCai pu savoir ni le nom y ni la famille, ni le pays ; mais je sais que c'était un domestique assez épais, et qu*il avait soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le chaussait à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers : « Un tel, dit gravement Molière, ce bas est à l'envers ».

Aussitôt ce valet le prend par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître, met ce bas à l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dedans^ le retourne pour chercher l'endroit, et, l'envers revenu dessus, il rechausse Molière : « Un tel, lui dit-il encore froidement, ce bas est à l'envers. ]> Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, reprend le bas et fait le même exercice que la première fois : et, s'imaginant avoir réparé son peu d'intelli-

gence, et avoir donné sûrement à ce bas le sens où il devait être, il chausse son maître avec confiance. Mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la patience échappa à Molière : « Oh ! parbleu ! c'en est trop, dît-il en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse, ce maraud-là me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais quun sot, quelque métier qu^il fasse. » — « Vous êtes Philosophe ! vous êtes plutôt le Diable », lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvait toujours àTenvers (i).

La Lettre critique, qui reproche à la Vie de M, de Molière d'être « une énigme continuelle », dit que « les

(i) La Vie de M, de Molière^ Paris, Jacques Le Febvre, 1705, in-12, p. 252-255.

LE LAaOAIS DE MOLIÈRE

égards de lauteur vont jusqu'à ménager le valet qui chaussait Molière à Tenvers, et tout Paris sait qu'il se nommait Provençal, et on le connaît sous un autrenom. Cette personne, dont Molière fait un si indigne jugement, s'est rendue Jort recommandabk par son mérite dans les affaires et dans les, méca-niques. Il n'était pas né pour être un habile domestique ; mais il avait toutes les dispositions pour devenir ce qu'il est. L'auteur aurait dû lui rendre cette justice, et, en faisant connaître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celui qui l'a suivi.

Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien ; mais c'est un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité et par son intelli-

gence. Je le nommerais, si je ne voulais épargner à Fauteur la confusion publique de ravoir maltraité si mal à propos ». (')

A quoi Grimarest réplique :

En vérité, je ne saurais comprendre l'auteur de la Critique, je ne puis le définir :

il fait l'honnête homme, et il veut que de sang-froid je nomme une personne, illustre — dit-il — aujourd'hui, qui chaussa autrefois Molière si étourdîment à l'envers. Ou l'histoire qu'il nous fait de ce grand homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel ornement son nom aurait-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de

(i) Lettre critique à M. de ***, sur le livre intitulé La Vie de M, de Molièrey Paris, Cl. Cellier, 1706, in-i2.

Michaniques, ni dcFinancesfSi elle ne Test pas, c'eût été le calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion est inutile pour moi ; car je lui déclare que je ne connais point son Provençaly et que les rares qualités qu'il lui donne me le font encore plus méconnaître ; car je m'en rapporte beaucoup plus au jugement de Molière, qui était Connaisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dît de son Héros ; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse, qiCil le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis sur la Scène dans la Fie de Molière, supposé que je n'aie pas rapporté la vérité (i).

L'auteur anonyme de la Lettre cri-

(i) Adition à la Vie de Af . de Molière, contenant une Réponse à la Critique que Von en a faite. Paris, J. Le Febvre et P. Ribou, 1706, in-12, p. 50-51,

tiqiic n'ayant pas répondu à la mise en demeure de Grimarest, on n'a jamais su le vrai nom de ce Provençal, qui vivait encore en 1705, trentedeux ans après la mort de Molière, dont il eût été plus que personne à même de compléter et de rectifier la biographie, — ce qu'il n'a, malheureusement, pas cru devoir faire.

Il est bien invraisemblable que Grimarest ait ignoré ce nom, très connu, comme on le verra plus loin, de son ami Baron, sous la dictée duquel on prétend qu'il écrivait cette Vie de Molière, et qui, dans tous les cas et de son propre aveu, lui avait fourni « des mémoires. »

Piqué de ce mystérieux silence, ^ Moliériste a posé la question il y a cinq ans (^).

Aucune réponse n'a été faite.

(i) l^etit Questionnaire du i^ octobre 1881.

LE hasard me permet aujourd'hui de résoudre le problème. C'est en m'occupant d un auteur du temps, Jean Crosnîer, que j'ai appris, dans un livre ayant appartenu à M°^« de Pompadour, le nom du valet qui chaussait Molière à l'envers, personnage beaucoup plus considérable, malgré le pronostic de son illustre maître, que ne le supposait l'auteur même de la question. .

L'œuvre la moins ignorée de Tobscur Crosnier, que M. Ed. Thierry croit fils des Crosnier du Palais-Royal, est une comédie « mêlée de musique et de danses », L Ombre de son RivaU un acte en vers libres, publiée à La Haye, chez Gérard Rammazeyn, en

Cette pièce, « la première qui soit partie de ma plume » — c'est Crosnier qui parle, — est dédiée à un M. de Buseroy, seigneur de Haersheneigen et de Petten, etc., député de la part de Messeigneurs les Estats de Zélande dans TAdmirauté de Rotterdam, poète lui-même, et

Le plus brillant esprit qui soit dans la Hollande.

Louanges en vers ne tirent pas à

LE LAaOAIS DE MOLIÈRE II

conséquence. Il n'en est pas de même de ce passage de VEpitre dédicatoire:

Je mépriseray la critique

De ces esprits intéressez

Dont tous les talens ramassez Ne vont qu'à reciter un Poème dramatique Comme des peroquets que l'on auroit dressez.

Et qui, par la terreur panique

De se voir ici traversez,

S'acharneront par politique

Contre cet ouvrage comique :

Je croy que ce discours les fait connoître assez.

Sans qu'il faille que je m'explique ;

Et comme vous les connoissez.

Vous sçavez à qui je l'applique.

Sentez-vous Tauteur blessé? Sa pièce aura été refusée par les comédiens de La Haye, alors sous la direction de Brécourt, Tacteur-auteur, qui vraisemblablement préférait son Ombre

12 LE LAQUAIS DE liOLIÈRE

de Molière à L Ombre de son rival, pièce des plus médiocres, d'une versification facile, mais d'un comique grossier, et dans laquelle on ne trouve à signaler qu'une scène entre Crispin et Turlin, plaisante imitation de la scène de Sosie et de Mercure dans Amphitrion (^).

(i) Cette pièce, malgré l'insignifiance du sujet, reparut en 1683 (La Haye, petit in-12 de 40 p.), et fiit refondue deux fois sous de nouveaux titres : Les Frayeurs de Crispin (Leyde, Félix Lopez, 1682, in-12 de 58 p.) et Les BagolinSy parle sieur C. D. L. B. (*) (Amsterdam, Henri Schelte, 1705, petit in-12 de 27 p.) C'est sous le titre des

(*) Ce C. D. L. B. nous permet de supposer que

Jean Crosnier avait pris un nom de guerre : « De La L.. », pour se aistinguer du comédien Jacques Oosnier, dit du Perche, qui est vraisemblablement son frère cadet.

Ce n'était pas seulement à Brécourt que s'appliquait la tirade de YEpitre dédicatoire: d'ailleurs Brécourt a quitté la Hollande avant la fin de l'année pour rentrer en France et bientôt à la Comédie ; mais Crosnier poursuivra de sa rancune... professionnelle les camarades de Brécourt, et surtout l'un d'eux, qui est précisément celui que nous cherchons.

Le jeudi i«^ janvier 1682, Jean Crosnier publiait à Amsterdam le

Frayeurs de Crispin qu'elle figure au répertoire de Ma^helot et Laurent, mais nous ne Tavons pas rencontrée sur les registres comme ayant été représentée à Paris.

Barbier, dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes, attribue les Frayeurs de Crispin, comédie, par le sieur C..., à Samuel Chappuzeau.

14 LE LAaUAIS DE MOLIÈRE

premier numéro d*une gazette hebdomadaire en vers : Le Mercure burlesque^ qui relate volontiers les petits scandales de la ville et du dehors (^).

C'est ainsi qu'après l'historiette d'une jeune comédienne dont le vent soulève la cotte, et fait voir... qu'elle ne portait pas de caleçon (La Haye, 30 décembre), il raconte qu'un comédien de La Haye a été surpris avec une jeune femme par un amant jaloux:

(i) Cette publication rarissime, dans le goût de la Mwj^e historique, n'est pas citée par M. James de Rothschild dans son avant-propos des Continuateurs de Loret : a Nous n'avons retrouvé, dit-il, aucune gazette rimée se rapportant aux années 1675 et 1676, i6j9 à 168^, »

M. Al. de la Fizeliére avait dans sa bibliothèque l'exemplaire de M™« de Pompadour: il est étonnant qu'il n'en ait pas tiré parti.

De.,. (La Haye), le 4 Février (1682).

L'on m'écrit de cette semaine Que le Comédien du Ter,,, {ier) Dont la Naissance est incertaine.

Ayant couru la prétentaine Aux environs de son quartier Chez une jeune demoiselle, Comme il caressoit cette belle, Un cavalier son fayory Le surprit en cette occurance, Qui, contrefaisant le mary, Luy demanda de la finance En disant avec arrogance Que s'il en faisoit le refus Il l'alloit mener au Spinus.

Ce fiit lors que le pauvre hère, Pour se tirer de cette affaire Dont il appréhendoit le cours, Dit, en rendant sa bourse nette, Que c'étoit l'argent qu'en huit jours Il avoît eu de la Bassette.

l€ LE LAQ.UAIS DE MOLIÈRE

duinze jours après, le Mercure burlesque ajoute :

If Amsterdam^ le i^ Février.

Un injuste ressentiment D'une petite historiete Que nôtre Mercure avoit faite D'une femme avec son Amant, A fait venir devant sa porte Depuis quelques jours chaque soir, Certain homme vêtu de noir, Toujours suivy de quelque escorte Qui vient à dessein de le voir.

Comme il a sceu l'appercevoir Ainsy que les armes qu'il porte.

Il veut bien luy faire sçavoir Que sa main peut estre assez forte Pour le ranger à son devoir ; Qu'il sçait son nom et son visage, Et qu'enfin il est averty Que pour agir en homme sage Et s'exempter de quelqu'outrage.

Il doit prendre un meilleur party.

Le mois suivant, il y a du changement dans la troupe de La Haye, et c'est une occasion pour le D^ercure de dire un mot désobligeant de Du Périer, qu'il nomme cette fois en toutes lettres :

De la Haye^ le ii Mars, Depuis huit jours la comédie Que l'on jouoit à l'étourdie Est forte de deux bons acteurs ; Et sans Du Périer et La Salle (i), Qui rebutent les auditeurSy La troupe seroit sans égale, Parce que sur tout la Fonpré (2),.

Habile au suprême degré,

(i) La Salle (Paul Merle, dit), comédien de M«^ le Dauphin en mars 1679, mourut à Mons le 17 avril 1694; il était encore dans la même troupe que Du Pcrier en 1685.

(2) Marie Poillebois, épouse du comédien Jean Barrié,sieur deF;ï7//>7-e', et mérede Hugues-François

Charme les yeux et les oreilles ; Ses compagnes sont aux abois De ce que dans tous ses emplois Chacun dit qu'elle feit merveilles.

Le numéro du 9 avril revient à la charge en ces termes :

Le comédien Du Périer Où Ton jouoit à la bassette, Vend jusqu'à sa dernière assiette Et cesse d'estre Gargotier.

Barrié de Fonpré qui fut sociétaire de la Comédie Française de 1701 à 1707.

J'ai rencontré Marie Poillebois à Rouen le 29 janvier 1678, marraine d'une fille desClavel; c'est à une autre fille des mêmes Clavel qu'elle maria son fils. Je la retrouve avec son mari à Anvers en janvier 1702. Enfin, c'est à elle qu'est dédiée VEpouse amante^ mémoires galands, par Chavigny, in-12, Cologne, P. Marteau, 1712.

Lire Tépitre préliminaire de ce livre rare, très élogieusc pour elle et pour son mari.

La raison que chacun en donne, C'est qu'ayant l'âme trop friponne Pour exercer un tel métier, Il ne luy venoit plus personne ; Car voulant amasser du bien.

Il se servoit de cartes fauces Avec d'aussy méchantes sauces Qu'il est mauvais Comédien ; Mais je n'en veux plus dire rien :

Il suffit que ce méchant homme Qui souhaite que l'on m'assomme Et qui m'a manqué par deux fois, N'ose visiter [son] Altesse, Et que cette grande détresse L'ayt presque réduit aux abois.

Malgré sa promesse de n'en plus rien dire, le Mercure du 7 mai raconte longuement la vengeance que Du Périer voulut tirer de ses attaques :

Du Perrier, ce Comédien

Qui d'âme et de corps ne vaut rien,

Le lundy de la Caramesse

Qu'à La Ha5^e on fait tous les ans

Dans cette saison du Prin-temps,

Voulant faire à Mercure pièce,

Encore bien que jusqu'icy

Il ait d'un esprit adoucy

Caché la pluspart de ses vices,

Donna cinquante Ducatons

A vingt ou trente grands Fripons

Qu'il avoit pris pour ses complices ;

Mais ces vingt ou trente Coquins,

Qui de ce plus grand des Faquins

Désiroient contenter l'envie,

Niont pu le rendre satisfait,

Et, pour contenter son souhait.

Arracher sa Burlesque vie.

Il est vray qu'ils n'ont pas manqué

De répondre à leur caractère.

Et qu'ils l'ont pour la mettre en terre

Vigoureusement attaqué.

Dans cette fâcheuse occurence.

Les voyant bien trente contre un,

Comme un messager du commun

Il prit deux ou trois pas d'avance.

Et cessant de faire le dieu, Se sauva dans un certain lieu Le plus éclatant de Ja ville Qui luy servit d'un sûr azile.

Il y fut six heures du moins Assiégé de cette Canaille, Dont bien des gens furent témoins ; Mais désirant faire ripaille, Il sortit seul malgré leurs soins, Et méprisant cette cohorte Leur fit voir une âme si forte.

Qu'ils firent tous de vains efforts Pour le mettre au nombre des morts.

Ce coup manqué, dans l'instant même Du Perrier, la face blême.

L'oeil effaré, la rage au cœur.

Protesta dessus son Baptême Que, par force ou par stratagème.

Il en resteroit le vainqueur ; Et mit pour cet eôet en armes.

Tant au Bateau, Leyde, Voorbourg, Que dans Le Bois, trente Gendarmes, Qui toutefois ont fait un four.

Aussy n'étoit-il pas facile

A ces misérables mortels Sans des effects surnaturels^ D'arrêter le Mercure agile.

Puisque Ton sçait que c'est un Dieu Qui par la faveur de ses Aisles, Afin de porter ses nouvelles, S'échape aisément de tout lieu.

Le numéro du jeudi suivant, qui donne la suite et la fin de l'aventure, nous révèle le premier métier de Du Périer, et nous renvoie à un autre livre de son implacable ennemi :

De la Hayey le i) May.

Du Perrier que pour certain

L'on sçait estre un fils de P (i),

Qui dans sa plus jeune carrière Fut un des Lacq.uais de Molière,

(i) Le mot est ici en toutes lettres, comme dans Amphitryon.

Et dont le mèder et Pesprit Est par le Mercure décrit Dans son Epouse fugiHve^ A receu des coups de bastons Dont il sent une douleur irive Parles mains des m£mes fripons Qu'il employoit pour sa vengeance.

Faute de payer cent écus Pour le surplus de la finance Qu'entr^euz ils itoient convenus.

Lesquels ils ont depuis receus.

Ensuitte de quoy cert^ gabde.

Que Mercure connoist fort bien, A dit à ce Comédien :

Si tu veux que je le poignarde, J'iray jusques dans Amsteroam Le tuer, fût*il sur le Dam.

Puis, comme tous les étés, la troupe s'éloigne, et le 5 novembre seulement le Mercure burlesque annonce qu'

Afin de divertir la Cour

Les Comédiens sont de retour,

Ce qui pourra bien à Mercure^ Qui s'est à présent adoucy.

Fournir quelque bonne avanture Dans quelque semaine d'icy.

Mais il n'est plus question de Du Périer, qui probablement a passé dans une autre troupe de campagne.

Complétons cet aimable portrait à Taide de YEpouse fugitive, puisque Epouse fugitive il y a.

Cette « Histoire galante, nouvelle et véritable, par le sieur Crosnier », avait paru à Amsterdam, cette même année 1682 (^), avec épître dédicatoire

(i) Sans nom de libraire, petit in-12 de 4 f. et 225 p. — Le catalogue de Gay (Ouvrages relatifs aux femmes, etc.) cite cette édition d'Amsterdam d'après le n® 1425 du catalogue Potier.

LE LAQ.UAIS DE MOLIÈRE 2 5

en vers et en prose à M**® de Kemis, « le génie le plus délicat et le plus épuré de la Hollande,

» Le plus brillant esprit qui soit dessous les cieox. •

C'était dire plus qu'à M. de Buseroy, dont l'éclat — comme on a vu plus haut — ne dépassait pas la Hollande; ce n'était pas assez, puisque

Crosnier ajoute : « la personne la

plus éclairée de nos jours, l'admiration de tout le monde, le plus considérable ornement de cette Cour, etc-

A la page 21 commence Y Histoire de Climène, racontée par elle-même, selon la mode du temps :

Ariste, amoureux de la mère de Climéne, après avoir vainement épuisé

2^ LB LAaUAIS DE MOLIÈRE

présents, cadeaux, promesses, assiduités, complaisances, ne peut se résoudre à Tépouser, ne voulant pas abandonner les grands bénéfices qu'il possède, pour la fille d'un maître de danse, personne de condition assez médiocre.

Pour mettre à exécution son dessein de Tenlever, il juge à propos de se servir du ministère d'un autre, ce qui lui fait jeter les yeux sur oc un appelle Du Périer^ dont la naissance incertaine le rendoit comme certain — dit Climéne — qu'il s'employeroit volontiers à rendre ma mère compagne de l'impureté de celle dont il avoit receu le jour, et qui, par les lumières qu'il avoit receues étant au service du comédien Molière, dont il

avcdt porté les livrées, et duquel il a depuis embrassé la profession, s'estoît rendu le plus habile de son siècle pour conduire une entreprise amoureuse. »

Sa « propreté », sa dépense, assez d'esprit pour « converser dans une compagnie bourgeoise » lui permettent de s'introduire matin et soir chez la belle sous prétexte d'apprendre à danser* Un jour qu'il y avait assemblée dans la rue de Richelieu, il attire sa proie dans un bal de la rue du Mail, et Tenléve au profit d'Ariste, dont les aventures continuent sans qu'il soit plus question de son complice.

Mais ce court prologue suffit au venimeux Crosnier pour dévoiler Pâme a basse et intéressée » de Du Périer, auquel il prodigue tragique-

ment les doux noms de « parjure »

et de « traître ».

Le portrait du peintre ne serait guère plus flatteur, si l'on voulait appliquer les lois de la métoposcopie, chère au philosophe Pancrace, à là figure envieuse et de méchante humeur, gravée ad vivum par Car. de La Haye en tête de V Année burlesque, recueil des 52 Mercures de Crosnier(^):

le front est soucieux, l'œil est mau-

(i) A Amsterdam, chez le Sincerty 1683, in-40. Recueil des pièces que le Mercure a faites pendant Vannée 1682.

Le portrait de Jean Crosnier, dans un cadre ovale orné d'une lyre et d'un caducée, surmonte ce quatrain anonyme :

De celuy dont tu vois l'image, Le graveur a tracé jusques au moindre trait ;

vais, le nez démesurément long et recourbé de l'homme de proie, le menton fuyant, les lèvres minces et hargneuses ; c'est bien la figure louche d'un calomniateur, tel je me représente l'auteur anonyme de la Fameuse comédienne ; il y a du Bazile et du Lully chez ce Crosnîer, dont je ne veux pas trop médire, puisqu'en somme c'est à lui que nous devons de connaître enfin Du Pérîer.

Il est même regrettable que Gros-

Mais pour en voir 1* esprit, comme icy le visage^ Il faut lire ce qu'il a fait.

Je me pennets de signaler ce précieux recueil à M. Emile Picot, qui voudra certainement 4ui donner place, à sa date, dans sa réimpression des Continuateurs de Lorety dont on attend le tome III avec impatience.

30 LB LAaUAIS DE MOLIÈRE

nier n*ait pas donné de détails plus précis sur la naissance « incertaine »

et la prime jeunesse de Provençal.

Saurons-nous jamais exactement son pays, la date de sa naissance, les noms de ses père et mère, les circonstances qui le conduisirent chez Molière, le temps qu'il resta à son service, en quoi consistaient précisément ses fonctions^ enfin les causes de son départ, et l'époque à laquelle il commença de courir la province avant de prendre part à l'enlèvement de Y Epouse fugitive^ dont l'action n'est pas antérieure à 1680, puisqu'on y parle de ce tous les ouvrages de Racine y^ et de la tragédie âHAgamemnon, représentée le 12 mars de cette année sur le théâtre de Guénégaud ?

Tâchons de suppléer au silence de Crosnier, qui d'ordinaire — on Ta vu — ne pèche pas par la discrétion.

Mais, auparavant, faisons justice de Timputation grossière du libelliste famélique qui ne croit pouvoir faire au comédien de plus grande injure que de lui reprocher d'avoir porté la mandille.

En un temps où la plupart des gens de lettres étaient les « domestiques » des princes et des grands seigneurs, où Philippe Quinault, membre de TAcadémie Française et auditeur des Comptes, avait commencé par servir le poète Tristan et — selon d'autres — le comédien Mondory, où Sarrazin mourait d'un coup de pincettes du prince de Conti, son

maître, oùLully, de simple marmiton, s*élevait au titre de surintendant de la musique et de secrétaire du Roi, à une époque enfin où « le laquais ne dérogeait point à sa noblesse » ('Vil est plaisant de voir un poète crotté reprocher à Du Périer d'avoir été le laquais de Molière, qui lui-même — si Ion en croit YElomire hypocondre, — aurait été valet d'opérateurs avant de devenir valet de chambre du Roi.

(i) M. Albert Babeau, dans son livre récent : les Artisans et les Domestiques d'autrefois. Paris, Didot, în-8s 1886, page 265.

Qu'était ce Du Périer, ancien laquais de Molière» comédien de province et, par surcroît, gargotiertripotier, homme dlntrigues, croupier de bassette et quelque peu chevalier d'industrie ?

Le même dont j'ai déjà signalé la présence à Rouen au mois de janvier

1674 <*>, que Jal a rencontré au mariage d'un Jean Brouillard (?) en février 1679, et qui, rentré à Paris en

1685, débuta à la Comédie Française, fut reçu dans la Compagnie à la fin de

1686, et se retira en octobre 1705.

Les frères Parfaîct, dans leur Histoire du Théâtre Français, Lemazurier, dans sa Galerie historique des Acteurs^ Tont totalement oublié ; Jal et M. Campardon lui consacrent quelques lignes^ d'après leurs recherches personnelles^ qui ne les ont conduits ni l'un ni l'autre à reconnaître en lui le Provençal de Molière.

Il s'appelait François Du Mouriez

(i) Moliériste de septembre 1883, t. V, p. 174.

LB LAQUAIS DB MDLlftXB 35.

Du Périer, et appartenait à une ancienne famille noble parlementaire de Provence (d'où son nom de Provençal) (0 qui avait déjà donné: François Du Périer, le gentil homme auquel Malherbe adressa les belles stances si touchantes

c Ta douleur, Du Périer, sera donc éterneUe ! »

son fils Scipion, le célèbre jurisconsulte, et le poète Charles du Périer, petit-fils de François et neveu de Scipion.

(i) C'était l'usage, à cette époque, d'appeler les domestiques du nom de leur province : La Brie, La Beauce, Basque, Bourguignon, Provençal, etc. Le laquais de Dancourt s'appelait Picard. Du Périer lui-même avait, l'année de sa mort, un laquais, Jean Lemaire, dit Champagne.

36 LE LAaUAIS DE MOLIÈRE

Un ascendant de Provençal, Claude Du Périer, ayant épousé une demoiselle Anne de Morier ou Mouriès\ aussi de famille noble^ adopta ce nom qui devint, par corruption parisienne.

Du Mouriez, et s'ajouta depuis au premier (^).

François naquit probablement à Aix vers 1650, je dis: probablement, parce qu'une lacune de cinquante années (1617-1667) dans les registres de paroisses de cette ville ne nous a pas permis de retrouver son acte de baptême.

(i) Le THctionnaire de la Noblesse de La Chenaye-Desbois est tellement obscur et confias en ce qui concerne cette famille, qu'il nous a été impossible d'établir la généalogie de Du Perler.

II avait donc environ vingt ans lors de la première représentation à Cbambord du Bourgeois gentilhomme.

Rien d'impossible à ce qu'il ait a assisté » dans cette comédie sous les livrées de M.Jourdain: ce Laquais!

holà ! mes deux laquais ! » On sait que les bouts de rôles étaient alors tenus par les domestiques des comédiens (0, et c'est ainsi que la future M}^^ La Grange, Marie Ragueneau, femme de chambre de M^® de Brie, créa la Marotte des Précieuses ridicules.

Rien d'impossible encore à ce que, dégoûté du métier par l'humeur un

(i) Chappuzeau, le Théâtre François^ p. 121 de l'édition Ed. Fournier ; p. 149 deTéd. Monval. En 1679, le laquais de La Grange figure dansY Inconnu.

38 LE LAaUAIS DE MOLIÈRE

peu vive de Molière, il ait quitté son maitre quelque temps après. L'inven^ taire des 13-20 mars 1673 ne mentionne en effet que deux servantes:

Renée Vannier, dite La Forest, et Catherine Lemoyne. Mais, d autre part, la requête de la veuve à Tarchevéque de Paris parle de « son valet et servante » qu'on aurait envoyés par plusieurs fois à Saint-Eustache pour demander un prêtre dans la soirée du 17 février, et le 21, plusieurs laquais portent, à Tenterrement, des flambeaux de cire allumés. Ce serait donc seulement après les obsèques de Molière que Provençal aurait quitté la maison mortuaire, — précisément à Tépoque où les troupes de province venaient se former ou se compléter à

L£ UUIUAIS DE MOUÈSE 39

Paris, — pour prendre parti dans celle de Rouen.

Toujours est-il que quelques mois plus tard il est dans cette ville, ayant à son tour un laquais, Louison ; il est marié et père d un enfant de deux ans. Sa femme, Madeleine Jannequin^ est l'une des filles du comédien Rochefort, dont Molière avait teni| un autre enfant sur les fonts de Notre-Dame d'Auteuil le 30 mars

Le 2 décembre 1673, Du Périer fait baptiser à Saint-Eloi de Rouen son second fils, Pierre-François, né le 25 septembre précédent ('), et le

(i) Voir Taae de baptême aux pièces justificatives.

15 janvier 1674 c*est à lui et à Longueil ('), comédiens de la « troupe de la Marine », représentant au jeu de paume des Delix-Mores, qu*est signifiée la défense de représenter à Rouen le Malade imaginaire avant que la pièce soit imprimée (2).

La même année, le 25 octobre, Madelaine Jannequin lui donne un

(i) Charles de Longueil, de Conflans, mourut à Rouen le 17 février 1676. J'ai retrouvé son acte d'inhumation lors du voyage de la Comédie Française pour le second centenaire de Corneille.

(2) Moliériste de septembre 1885. On pourrait «opposer que la copie du Malade qui avait servi à monter la pièce à Rouen avait été surprise par Du Périer lui-même, si la pièce n'avait été préparée et répétée en même temps à Lyon, à Orléans, et probablement ailleurs.

troisième fils, Jean-Baptiste, baptisé le 12 novembre 1674 à la même paroisse que son frère (').

Nous ne le retrouvons ensuite qu'en 1679, le 15 février, à Paris, au mariage ce d'un certain Jean Brouillard », dit M. Jal, en compagnie de Haute-Roche et de Champmeslé, qui étaient tous deux, à cette époque, comédiens de Thôtel de Bourgogne.

M. Jal en a conclu trop facilement que Du Périer appartenait alors à la même troupe : il était encore, comme le marié Jean Bouillart de La Garde, comédien de campagne ; la mariée, Marie Le Charton, était une

(i) Voir l'acte de baptême aux pièces justificatives.

42 L& LAQVJdS DE MOLIÊRB

cousine germaine de Champmeslé.

En 1681-82, Du Périer est en Hollande, dans la troupe française du prince d'Orange, dirigée par un ancien camarade de Molière, Brécourt, oncle de sa femme : le ihCercure burlesque nous Ta montré à La Haye avec La Salle et les Fonpré.

Le 29 mars 1685, il assiste à Paris, avec Hubert, à l'enterrement de Brécourt, et, le 6 avril, il s'engage pour jouer les premiers rôles dans la troupe de Rosélis, avec le même La Salle, Rozanges et Marin Prévost.

Il n'y resta pas longtemps, puisqu'en août de la même année il ce assiste 9 dans Polyeucte à la Comédie Française.

L'année suivante, la mort subite de Rosimond (i®' novembre 1686) lui

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fait une place au théâtre de Guétiégaud^ où il avait retrouvé neuf anciens camarades de Molière : La Grange, Du Croisy, Hubert, Baron, Beauval ; M^^® Molière (devenue M^^® Guérin), M^^« de Brie, Beauval et La Grange, et quelques élèves du maître :

Pierre La Thorilliére, Angélique Du Croisy, mariée à Paul Poisson, Louison Beauval, devenue M^® Deshayes, et la filleule de Molière, Thérèse La Thorilliére, depuis six ans M^^® Dancourt.

Il est reçu dans la Compagnie à quart de part('), et hérite « en second » de six rôles créés au Palais- Royal par son ancien Maître, Raisin

(i) L'ordre du Roi est du 6 novembre.

cadet les ayant « en premier »: Harpagon, Amolphe, George Dandin, Caritidès, Don Pédre et le Sganarelle du Mariage forcé.

Il signe pour la première fois la délibération du i8 novembre, et joue le lendemain pour la première fois devant la Cour, à Versailles, un rôle de Beauval dans le Baron de la Crasse.

Il tient l'emploi des manteaux et des pères, tels que le Docteur du Mariage de rien, le procureur de Crispin chevalier, M. Oronte du Notaire Migéant, M. Guillemin d'Angélique et Médor, le père du Médecin Hollandais, La Serre de Merlin dragon, Argante des Nouvellistes, crée quelques rôles dans les comédies nouvelles de Dancourt, Baron, Palaprat, Dufresny,

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Champmeslé, et dans les tnigédies de son compatriote Abeille et du toulousain Campistron.

En avril 1689, au moment où la Comédie vient s'installer dans sa nouvelle salle de la rae des Fossés, il a la demi-part ; l'année suivante il hérite un quart du pauvre D'Auvillîers, mort fou le 15 août 1690, à Charenton; le i^ mars 1692, la mort de La Grange lui donne la part entière.

Le 5 septembre de Tannée suivante, Id décès subit de Raisin cadet, son chef d'emploi, lui permet de jouer plus souvent : mais il reste toujours un comédien de second ordre. Palaprat, qui fait de grands éloges de ses camarades les deux Raisin, Rosélis, Guérin, La Grange, de Villiers, D'Au-

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viUîers, etc., ne parle pas de lui, quoiqu'il ait créé de petits rôles dans ses pièces. Du Périer fut surtout un acteur utile, un sociétaire dévoué s'occupant activement des affaires de la Compagnie.

oc Le bon homme Du Périer, avec son air doucet — dit une note de M. de Trallage (0 — a joué pendant quelque temps le rôle de George Dandin et d'autres rôles comiques de Molière ; mais le parterre Ta tant sifflé qu'il a été obligé de quitter la partie et de laisser faire cela à La Thorilliére. »

( i) Page 2 de l'édition Paul Lacroix. Libraîne des Bibliophiles (t. V de IzNauvelk Collection molUresquey

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Il lui arriva, à la Cour, et dans une pièce de Molière, une étrange mésaventure dont nous entendrons le récit de la bouche même de Madame, seconde duchesse d'Orléans, qui écrivait de Versailles le 8 mars 1701 :

« Hier j'écrivis à ïna fille et en Savoie ; cela me mena jusqu'au moment d'aller au spectacle, qui est le dernier qu*on joue jusqu'au vojrage de Fontainebleau; c'était la

Mort de Pompée et le Médecin malgré lui

Je ris de bon cœur à la comédie. L'acteur qui avait le rôle du père de Lucinde devait dire : « Âh I ma fille parle 1 3 (i) ; mais je ne sais comment la langue vint à lui tourner, il

(i) Est-il besoin de rappeler que le texte de Molière porte : « Voilà ma fille qui parle t « (acte III, se. vi) ?

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