‹ Le latin mystiqueChapitre 2 sur 50 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

lièrement possible, et la manière de parler, même le plus pompeusement. Outre la prononciation des mots communs aux deux dialectes, presque tout diffère : la syntaxe, le vocabulaire, le ton. Et à mesure qu'on s'éloigne des classes distinguées, soit vers les basses classes, soit vers les classes excentriques, ces différences s'accentuent jusqu'à l'antinomie, c'est-à-dire jusqu'à Vargot. Écoutez ces deux commis qui viennent toute la fournée d'entretenir en langage conventionnel, en langage moyen, des élégantes à qui ils vendirent des chiffons, écoutez-les parler entre eux de leurs amours et de leurs plaisirs : c'est un tout autre langage, et les élégantes, si elles l'avaient compris, s'en seraient montrées scandalisées, car la pudeur s'exerce surtout dans le domaine du langage, qui est celui de la convenance. Il faudrait de longs développements pour seulement indiquer toutes les nuances du langage tel qu'il est pratiqué à Paris, tel qu'il délimite presque autant de castes que l'Inde en reconnaît. Mais sans entrer dans le détail, on peut affirmer tout au moins la différence profonde qu'il y a actuellement en France entre la langue parlée et la langue écrite. Des deux, quelle est la langue première ? Comme ces questions ne sont jamais soumises qu'à des lettrés, ils n'hésitent pas à répondre que c'est la langue écrite et qu'il n'y en a pas d'autre digne du nom de français. Du point de vue de la philologie débarrassée des préjugés littéraires, la langue primordiale est au contraire la langue parlée, laquelle, loin d'être une dégénérescence de la langue écrite, en est au contraire le réservoir et la fontaine de jouvence ; et s'il est vrai de dire qu'il n'y a pas de

langue littéraire là où il n'y a pas de langue de conversation, il suffira de montrer que V existence du latin comme langue parlée s^est prolongée très avant dans le moyen âge , pour montrer aussi la légitimité et V originalité possible d'une littérature latine contemporaine de V ancienne littérature française.

Que le latin ait été parlé en France dans les cloîtres., les écoles. Jusqu'au quinzième siècle et peut-être au delà, personne ne le conteste ; quHl ait encore bien plus tard, et jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle même, été la langue internationale d'une grande partie de VEurope centrale, c'est un fait assez connu. En Autriche, par exemple, c'est en latin que se faisait encore, au temps de Marie-Thérèse, la politique intérieure, et les premiers débats de son Parlement, miroir de tant de races, eurent lieu en latin. Jusque vers notre époque, les domestiques y parlèrent le latin, seul moyen pour eux de passer d'une famille à Vautre dans ce pays linguistiquement divisé presque à V infini. Mais il est inutile de descendre si bas. Il est hors de doute qu'il y avait en Europe, du temps d'Erasme, un public latin ; le succès des Colloques, dont il se vendit, rien qu'à Paris, 25.000 exemplaires en quelques mois, le prouve surabondamment. Non seulement tout ecclésiastique, mais tout élève, tout étudiant, tout ce qui tenait à la basoche, à l'Université lisait le latin et le parlait, ainsi que le prouvent encore ces facéties, ces chansons qui nous ont transmis leur esprit. Quand on voulait être compris dans ce qu'on appelle encore l'élite, on choisissait le latin ; Descartes le fit encore, et Spinoza ; et pour répandre les Provinciales a l'étranger, on les mit en

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