PREFACE VII
latin ; le français s' adressait surtout aux femmes, et on peut dire en ce sens qu'elles eurent une influence énorme sur le développement de la poésie et de toute la littérature française. D'Erasme, remontons brusquement au douzième siècle , qui nous offre le témoignage le plus populaire de l'emploi du latin dans les détails de la vie domestique. C'est en latin qu'amoureuse, épouse ou religieuse, Héloïse aima Abélard, et c'est en latin qu'elle nous en a laissé le témoignage. On arriverait ainsi, de siècle en siècle, jusqu'aux temps où le français n'était qu'une déformation incertaine du latin, et on trouverait toujours, ne fût-ce que dans les monastères, une population pour qui le latin respecté avait été la langue de l'éducation et pour qui la langue du peuple n'était qu'un obscur patois. Ce monde, qui fut tantôt plus restreint, tantôt plus nombreux, selon le hasard des temps, soit qu'il fût l'héritier direct du parler latin, soit qu'il provint des petites renaissances irlan^ daise et carlovingienne, avait du moins l'avantage d'être international. Pour lui, pas de frontières. Le latinisant, c'est presque toujours un moine, s'il voyage, s'il pérégrine, parti d'un pays latin, il aboutit toujours à un pays latin. S'il est poète, et ils furent innombrables, célèbre à l'abbaye de Jumièges, il retrouve sa réputation à Saint-Gall ou au mont Cassin.Loin d'être emmuré dans les petits intérêts de ville et de famille, les petites nécessités dialectales, l'écrivain latin du onzième siècle se trouve mêlé à la psychologie de l'Europe entière. Il n'écrit pas pour un petit groupe, mais pour un vaste monde, et en somme l'effacement progressif de sa littérature sera le triomphe du particula-
risme. Il est certain que son grand défaut est le manque d'accent et que son manque de patrie la tourne trop uniformément vers Vexposé des vérités dogmatiques. Etendue dans l'espace, elle est bornée dans le temps et porte avec elle la certitude de sa décadence, mais je le répète^ son existence temporaire fut légitime ; elle fut même inéluctable. Puis, et cela domine tout, elle est un fait. Le paganisme mort, la littérature latine, si elle devient une littérature presque exclusivement ecclésiastique, demeure une littérature variée dans sa forme, vivifiée par V apport constant des originalités, assez renouvelée, de temps en temps, par V invention verbale, pour exciter encore V intérêt des lettrés. V invention verbale est peut-être ce qu'on lui dénie le plus, et cependant celui qui Va étudiée, même sommairement, en différencie parfaitement les styles, selon les hommes et selon les époques. Partie de V influence biblique et horatienne, la poésie de saint Ambroise évolue lentement vers la forme syllabique et rimée à laquelle Adam de Saint-Victor et Thomas d'Aquin donnent leur perfection presque absolue, mais qui, comme toutes les perfections, est le signe de la mort prochaine. La poésie classique latine mourut de la perfection virgilienne ; la poésie classique française, de la perfection racinienne. C'est presque la seule loi certaine de l'évolution littéraire. La poésie classique ecclésiastique n'y échappe pas, nouvelle preuve de ses rapports essentiels avec la poésie vulgaire [au sens italien du mot) ; elle mourra de ne pouvoir renouveler ni ses idées ni son langage, et ses soupirs derniers seront le Dies irae et le Stabat Mater , environ un siècle après Adam de Saint-