PRÉFACE IX
Victor. Et un peu plus tard, la prose latine ecclésiastique aura son efflorescence suprême avec /'Imitation.
De quelque point de vue que je la regarde, cette littérature inconnue, avec laquelle je ne sympathise qu'historiquement, je ne puis admettre la légitimité du mépris dont on V accable. Est-ce parce qu'elle contient beaucoup de fatras ? Mais que Von songe que presque tout nous en a été conservé, et que son volume, pour une période pas beaucoup plus longue, est de vingtcinq ou trente fois ce qui nous reste de la littérature classique. Personne ne Va lue tout entière, il xj faudrait une vie et plus de patience qu'il ne m'en a été départi ; mais f en ai feuilleté presque tous les poètes et j'ai vu que la proportion de la médiocrité n'y était pas plus grande que dans la littérature française correspondante, si les génies éclatants y sont beaucoup plus rares. Mais on en tirerait cependant cinq ou six poètes qui feraient Vétonnement au moins des latinistes. Je suis beaucoup plus réservé sur les prosateurs, que je connais moins, et qui furent d'ailleurs surtout des sermonnaires ou des théologiens, ou des philosophes dont la philosophie regarde M. Picavet.
Désiré Nisard disait d'Érasme : « Il a écrit des choses admirables dans un langage mort. « Cela commençait à être vrai assurément, au temps ou florissaient Érasme et Luther, mais nous avons vu que ce langage mort avait encore un public vivant, comme en ont peu d'écrivains in vulgari eloquio. Ne jugeons pas de ces temps, qui nous seront toujours obscurs, avec le sentiment du nôtre. Le latin a été très longtemps, après qu'on le croyait défunt, une plante toujours vigoureuse dont les
racines s'étendaient partout^ et si ses branches perdirent peu à peu de leur hauteur, quelques-unes encore furent assez belles pour attirer l'attention des hommes. Arnaud de Villeneuve disait en style d'alchimiste, à la fin du treizième siècle, ce qui revient à devancer /'Omne vivum ex ovo de Harvey et les théories de Pasteur : « Les éléments ne peuvent être engendrés que par leur propre semence. » La Bible, qui est le fondement de la poésie latine du moyen âge, ne pouvait engendrer une expression littéraire très variée, d'autant plus que les petits romans qu'elle renferme n'étaient lus que comme exemples de la morale divine ; mais on y distingue pourtant une veine satirique à tendances presque populaires, et presque autant que dans la littérature profane et parallèle, les défauts, travers et vices des hommes et des femmes, surtout des femmes, y sont un inépuisable thème. La femme est en apparence la béte noire des moines, cependant que les séculiers accusent les moines d'en user indiscrètement. Il y a toujours deux courants dans cette littérature, le courant ecclésiastique et le courant monacal, d'où des satires réciproques quelquefois divertissantes. Par ce côté, par la politique aussi, dont l'Eglise ne se désintéressa jamais, le latin du moyen âge prend contact avec la vie extérieure et s'y attache plus étroitement qu'on ne croit. En poussant par là, on trouverait vite les Goliards, ces clercs libres et errants, irrévérencieux et licencieux, dont les chansons et complaintes latines sont toutes païennes ou sacrilèges, et on verrait que le latin d'Eglise a servi à tout, aussi bien à amuser les compagnies joyeuses ou à narrer la vie de Mahomet qu'à célébrer les louanges du