I. Alfred de Musset
INTROmiTlOX
Mais c|irest-cc que le bronze ou le granit pourrait ajouter à la réputation littéraire de ce grand patriote ?
Le piédestal qu'il s'est dressé de sa propre main en écrivant le Drapeau de Carillon, Un soldat de VEinpire, Castelfidardo, les Morts, les Mille-Iles, etc, ne proelame-t-il pas plus hautemcîit sa gloire que toutes les colonnes et toutes les statues qu'on pourrait lui élever ?
L'homme qui a au front l'auréole du génie n'a i)as besoin d'un socle de pierre pour se grandir ; et si l'on élevait un monument ùCrémazie, un tel acte de justice et de recoriuaissance grandirait plus la patrie que le chantre de ses héros.
Xon, il n'est pas besoin d'un monument pour exalter et perpétuer la mémoire de Crémazie, et, malgré la distance qui sépare la nouvelle France de l'ancienne, où ses restes reposeront à jamais, malgré la profonde solitude qui p6sc sur sa tombe destinée peut-être à disi»araîtrc bientôt, le nom de ce poète brillera sans cesse d'un éclat souverain dans notro pantliéon littéraire, et ses malheurs attendriront toujours le cœur des vrais amants de l'art.
Et aussi longtenq)s (pie la langue française sera parlée Kur la tenv (rAméri([Ue, Crémazie sera considéré comme le père do notre littérature, et sera pour le Canada ce (pie Dante et le Tasse sont encore pour l'Italie, llonicrc et Virgile pour l'iainianité.
Au nom de ('n'mazie je pourrais ajouter ceux d'une cincpnintaine de prosateurs et jio^tes dont les œuvrot» Kont tout à fait remanpuddes, (^t démontrent
IXTKODUCTIOX XV
quo iiotio JOUIR' pays a comi)arativement fourni autant de lalonts littéraires que la vit-ille Franco elle-même.
Oui, notre littt'raturcîi déjà de prot'oiidi's vt vivaces racines; et, quand on considère dans quelles conditions défavorables cette plante exotique s'est développée sur le sol du Canada, il est parfaitement raisonnable de croire qu'elle [teut se ramifier plus largement encore sous le soleil et la rosée de l'avenir qui nous sourit.
En tout cas, ceux qui demandent à quoi bon s'occuper de littérature dans notre l>ays ont mille fois tort.
La littérature, voyez-vous, c'est une alimentation de lumière qui est aussi nécessaire à l'esprit que le pain est indispensable au corps ; c'est une sève généreuse qui pénètre les profondeurs de Vexistcnee sociale d'un i)enpîe; c'est un foyer (pi'attiseront toujours ceux qui veulent, comme dit le Père Félix. " allumer aux yeux des multitudes <les flambeaux (pli les éclairent et leur montrent par leurs reflets les routes ascendantes de l'avenir et du [»rogrès."
D'ailleurs, (piantl ce ne serait (pie pour conserver, au milieu d'une population qui nous est instinctivement hostile, l'idiome national, nous devrions cultiver les lettres.
Il est de toute évidence (pi'il ne [»eut y avoir un meilleur moyen de conserver notre langue.
î^otre langue I
Quel trésor précieux à garder î
IXTRODUCTIOX
Elle a, cette langue, l'harmonieux accent des vieux Latins, le brio du parler des Ilélènes, la limpidité de l'onde, la richesse et l'éclat du diamant.
Elle a, avec son sel attique, l'amertume, mais aussi la profondeur de la mer ; elle :i la chaleur du soleil, les éclats de la foudre, les roucoulements de la colombe et Venvergure de l'aigle ou du condor.
Et puis, l'idiome d'un peuple, c'est la manifestation de sa foi, de ses tendances, de ses ambitions, et une société qui laisse mourir sa langue est condamnée à mourir avec elle.
Groupons donc tous nos eiforts pour consi'rver le verbe dans lequel s'incarne notre race et qu'on a tenté si souvent de nous ravir !
irériticrs de l'esprit français, de cet esprit si fécond, si subtil et si pénétrant, nous pouvons nous créer un brillant avenir daiits le domaine de la pensée ; et je ne crains pas de dire que tôt ou tard, si nous le voulons, une ville bas-canadienne deviendra la capitale intellectuelle de rAméri(|ue, comme Paris est la méfropole intellortncllc du vieux continent.