‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 34 sur 83 · ELIE BERTHET · texte numérisé non relu

ELIE BERTHET

Vraiment, si. après avoir doublé trois fuis le Cap llcirn et cinq fois le Cap de Bonn(>- Espérance, on peut se dire marin ; si, après avoir fait quatre fois sa fortune dans le comnicrec maritime, on peut se dire connu(>r(;aMt, je suis ccrtaincnu'iit l'un et l'autre. Encore aujourd'hui bien des gens ne me nomment que le Nabab. Mais laissons cela, mon cher hôte» continua-t-il d'un ton indifférent, et causons d'autre chose' Vous demeurez trop près <U> la Bastide rDiige jour ne ]ias connaître son maître actuel ?

FRECHI-riTE

.Cayou. — Le domaine? Je crois bien iju'il existe encore. A peu près un quart de lieue d'ici, sur la l'ôte, un peu au surrois. M. Jolin, le propriétaire, passe jamais devant ma porte «ans fairr un snlut.

Ki.iK in:i:TJii:r

— La Bastiflf rouge? répii(|ua l'aubergiste d'un aircapal)!»', elle r«t i\ une demi-lieue d'ici ; M. Linguard, le ])ropriétair(y ne pasHc jamaitt devant l'auberge, sans arrêter quand il va à Marseille.

VICTOK IIL'GO LE PETIT 71

— Fort bien ; ce "M. Pierre Linguarcl est sans ilf.ute un lionimc riche, tH)nsidéré ?

FRECHETTE

Auguste. — Et ce M. Jolin est sans doute un liomnie riche, considt'ré.

KLIE BERÏIIET

Au moment où r:uil)ergiste ouvrait hv Ixjuelu- pour répondre, sa lemme hii cria en patois : — Prends garde i\ toi,

Bécasson, et tourne ta langue sept l'ois il s'agit d'un

voisin.

FPtECHETTE

JosEPiiTE, bas A Cayou. — Prends garde à toi, mou lionim;'; tourne ta langu<' sept lois, tu sais

ELIE BEIiTHET

—Pour ce qui est d'être riche, rc^pliqua Dabet en remplissant de nouveau son verre, il n'y a pas de doute à cet t^gard.

FRECHETTE

Cayou.— Ali ! pour être riche, vous Pavez dit. Y a pas un plus gros bourgeois (jue lui dans tous les environs.

Auguste. — Et cependant, il y a vingt-deux ans, il n'était qu'un simple commis de la maison DesRivi^re8. Ne s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient pass' «Mitre les m:un< de ce Jolin.

ELIE BERTIIET

— Je sais, je sais, interrompit le voyageur; et cependant maître Linguanl n'étnit, il y a vingt ans, qu'un pauvre ommis dnns la maison de A. Fleuriaux, armateur à Marseille. Xe s'est-on pas étonné que tou« les biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Lino^uard?

FRECHETTE

JosEPiiTR. bus ;"i Cavou. — C!ayou, tourne ta langues ^pt fois, tu sais.

72 I.K I.AUnÉAT

ELIE lŒRTHET

— Tourne ta langue sept foi:?, mon lioiniur! ciia de nouveau Babet avec in«iuiétucle.

FIÎECHETTE

Cayoi'. — J'ai vu <;a tout de suite que V(hh étiez eanayen. Et vous venez vous établir dans ces pnys, jesui)i)ose.

ELIE BETiTHET

Je [ arierais. iloiisieur, eoutinua-t-il. fini! n"y a i as long- (( nij s ([ue vous êtes déliaïqué. on devine r:i.

EKECIIETTE

Ai: Ji'.sTK. — .1 ht sdliita ! (Ils triii<inent). Mais, (.0/7)0 di Hncr/io ! votis ne m'ave?- pas dit eomnient ce vieux coc.uiii (!e Joiin a l'ait lortune.

ELIK BKRTIIET

— Mais, ('itii)o l'.i Baccito ! reprit-il joyeusement en s'eniparant lui-n>êine de la bouteille, vous ne m'ave:: pas dit. camarade, comment le vieux cixiuin de Lingnard avait l'ait Tortune ? A votre santé !

. Ils trin(|uèrent et burent.

IKECIIEITE

Cayoi;. — Comment il a lait sa fortune? C'est pas aisé:\ dire, ça. Le vieux DesRivières était mort ; le fils Auguste, un nniuvnis .sujet qui s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des actes prouvant (pfil avait acbeté et payé comptant tcaUes les j roi)riétés. (,'a parut drôle : mais les act(s étaient en rr-gle ; l:i signature était bonne; on finit par n'y plus pensi'r. I)epuis w tempsi;"!, Jolin s'est touj(UU's enrichi ; îhi amassé I iaslre sur piastre, et il s'est retiré au Donniine, où il a vécu comme un ours.

KIJIvBKUTIIET

— Coninx lit il a fait sa fortune '/ répli<|na I iuiix-rgisle. (pii coninien<,iiil A h'animer, ce n'est pas facile ;\ com| rendre. \a\

VKTOU iii'Go m: pktit

vieux Fleuriilux était mort ; son iils Auguste, un mauvais sujet, un libertin Uni, lut oliligc de quitter le pay;< à la suite d'une vilaine aventure. Aprè>< son départ. Linguard mtmtra dos acte.s prouvant qu'il avait aelieté et payé comptant des propriétés considérables de M. Fleuriaux. (,'a parut drôle, mais les actes étaient en règle, la signature était I)onnc, et on iinit par ne plus parler de cette affaire. Depuis ce temps, Linguard iirospèrc encore, il a entassé écus sur éeus, il s'est retiré à la lîa.stidc rouge, où il vit économiquement dans la retraite.

Louis Vouillot, parlant de l'auteur des Châtiments, écrivait, un jour, ce qui suit dans les 0. leurs de Paris :

Il a.ssure à diverses reprises que ses vers sont un pilori, qu'il lait la fonction de bourreau, que ceux qu'il marque sont marqué.s A jamais. C'est une prétention de poètequ'avait eue déjil un fameux nnirqueur nommé Barthélémy, lequel, je crois, n'a marqué personne autant <[ue lui-même. Pour mon compte, je passe ù M. Hugo de prendre ce plaisir,— que je conçois bien. Mais il devrait craindre son intempérance et n'y pas mettre tout le monde, à ce terrible pilori. Je m'y vois en compagnie de Pie IX. Je pense (|ue Pie IX s'en tirera et me déclouera; et je m'en irai dans la suite de Pie IX, laissant une réputation pour 1(> moins aussi respectable que celle d'About, Lapouille et Philibrand.

M. Fréc'helto, toujours pour mimer son maître, a voulu, lui aussi, marquer ses ennemis, et il a écrit sur un haut personnage canadien ces vers :

Tu voulais avant tout «pie ce nom fût notoire; Kh bien, sois satisfait ; tu vivras dans l'histoire. Mais cloué sur un pilori !

Les événements ont prouvé que M. Frécliette devait extravagucr le jour où il laissait tomber de son luth vengeur les vers qu'on vient de lire ; et ce

].K l.AlIîEVr

pilori qu'il voulait dresser à la mémoire iVun homme qui a fait honneur à sa nationalité, lui sert à prosent.

Oui, M. Fréchette est eloué au pilori des plagiaires, et, quelque eftort qu'il puisse faire, il ne pourra jamais s'en arracher.

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