‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 38 sur 83 · C ADIEUX · texte numérisé non relu

C ADIEUX

Dans son récit M. Taché a nii?s, grâce à sa riche imagination, la poésie et le merveilleux qui se trouvent dans toute légende, et, une fois son Codietu publié, personne ne pouvait judicieusement le traduire ou l'amplifier, sans doiuier le nom de celui qui Favait originairement écrit.

\Jn écrivain n'avait pas plus le droit de tirer parti du travail de M. Taché, sans lui en attribuer le mérite littéraire, que ^[. Lomay, par exemple, ne pouvait, comme traducteur, signer Ecangeline, sans dire que Longfellow en était le véritable auteur.

En d'autres termes, l'auteur d'un récit légendaire a droit à la propiiété littéraire de son travail, au même titre que l'auteur d'un roman historique L'un emprunte son motif à la tradition qu'il invoque, l'autre prend le sien à l'histoire, et l'œuvre concrète appartient à l'écrivain qui a dramatisé l'un ou l'autre.

Mais M. Fréchette, lui, ne recule devant rien : il s'est emparé <'n tapinois de la légende de Cadieux, l'a versifiée cahin-caha, sans rien changer du cadre, sans mentionner le nom de M. Taché, faisant parler José à la place du vieux Morache, et i)OUssant le sans-gêne jusqu'à utiliser des fragments de la phraséologie origimde pour façonner ses hémistiches.

Si incroyable que puisse sembler un pareil escamotage, il est absolument vrai, et les citations que je

ferai de la prose de l'auteur de Forestiers et Vo)jageurs

et des vers du lauréat prouveront que celui-ci a cru pouvoir toujoure tromper impunément le public. ,

Qu'on en juge :

" Cadieux était un voyageur-interprète marié à une Algoncpiîne : il passait d'ordinaire l'hiver à la chasse, et l'été il traitait avec les sauvages."

Tn jeune lionimo an rognnl ivvour et diuSieux,

Un brave, qnc ces fiers trappeurs nonnnaient Cadieux.

Connaissant l'algonquin, leur servait d'interpi-ûte.

Ce regard studieux, dans le premier vers que je viens de citer est évidemment pour donner une rime millionnaire à Cadieux^ et je ne connais rien de plus malhabile dans les vers les plus boiteux de M. Fréchette.

"On était alor.s au mois de mai, et Cadieux attendait les sauvages de l'Isle et des Courte-Oreille, qui devaient descendre en même temps que lui jusqu'à Montréal avec des pelleteries.

" La i»lus grande tranquillité régniiit dans les cabanes du Petit-Kocher, lorsqu'un bon jour un jeune sauvage, (pii était allé roder autour dos rapides et en bas du }»oriage, arriva, tout essoufflé, au milieu des familles dis[)ersées autour des cabanes, en criant : N'attuour ! Nattaour ! "

l.'n Hojrdn mois ilc mai. l'intrrpn'te tt ses Imnnues Campaient pn'fi.Hément :1 l'endroit où n<»ns somnn»-. Anpri""^ d'un \'i'\\ p:iir'il ils apaisnirnt ioui- faim

CADIEUX î)5

D'un nistiquc repas qui tirait ù sa tin, Et chacun s'apprêtait, pour réparer ses Ibrcrs, A s'en aller (iorniir sous les huttes d'écorccs. Lnritfftr Hii jeune sauva(/e, au parti dévctur. Arrhui tout à coup, i-ricuit : yatttiDitt .'

M. Fri''cJiotte, qui ne paraît pas avoir compris ce que voulait dire Nattaoui\ et qui l'a écrit parce qu'il l'avait sous les yeux, chez M. Taché, a fait là — ce qui est un tour de force — uu vers de onze* pieds, puis([ue ce mot — qui signifie Iroqaois — ne se prononce pas Nafta-oit-é, mais bien XattaSê.

" Il n'y avait qu'un seul moyeu d'échapper, c'était de sauter les rapides, chose à peu près iuou'ie ; car, comme le disait le vieux Moraclie, ils ne sont pas drus Ia's canots qui sautent les Sept-CItutes."

— Ah ! messieurs, lit José, 'y ne crains pas les luttes De l'aviron ; mais Jà, descendre les Sept -Chutes, Nom <run chien ! aussi vrai ([uejc suis de Sorel, Je lui dit liieii (les fois, rji n't>st pas naturel.

Assurément, tout cela est bien étrange, et l'homme de Sorel, (jui est là iK)ur la rime, pèche énormément contre le naturel, sans compter Je rai dit bien tles Jois qui est une affreuse cheville.

" Oii s'était, eu partant, recommandé à la bonne sainte Anne, et l'on priait de cœur tout le temps. "

I.e ternis presse. On se lait de rapides aditux. Les canots sont par(?s; on invoipie la ^'ier<re.

— "Je n'ai rien vu dans les Sept-Chutes, disait

06 LE LALTIÉAÏ

«lans la .suite la femme de Cadieiix, qui était une pieuse femme, je n'ai rien vu qu'une grande dame blanche qui volligeiit devant les canots et nous montrait la route ".

Aussi raconto-t-on <|iruiu' foinnic sauvage Pendant que les canots s'éloignaient du rivage, Avait vu, dans le pli d(« grands brouillards do\itcux. Vu long fantôme blanc qui fuyait devant eux.

M. Taché, se servant habilemeiit <lu merveilleux, fait voltiger en avant des fugitifs une grande dame blanche qui leur montre leur route à travers les brisants des Sept-Chutes.

M. Fréchctte, lui, qui n'avait pourtant qu'à suivre les lignes du canevas qu'il avait subtilisé, met dans le pli des grands brouillard.^* douteux un long fantôme blanc, (pli n'indique pas leur chemin aux canotiers, mais se sauve devant eux, comme s'il en avait peur ; et ce qui est d'une grande beauté chez le prosateur devient une grosse sottise chez le versificateur, que la nu'sure et la rime ont fonîé à défigurer son modèle.

" Mais ce n'était pas tout, cependant, il [allait encore que quehpi'un restîtt sur i)lace pour opérer une divor.sion, attirer les Iroquois dans le bois et les empêcher ainsi, une fois engagés dans le portage, de porter leur attention sur les rapides et de coni^aîtro ce (jui <'tait arrivé.

" Cudieux, coiuiu"' !.• \)\\\> ciVjKiblc et le plus

< VDIKrX

entoiicUi de tous, se chîirgoa do la ]u'ri11(Mis(> maii* £r<''ncreuse mission.". ...

Mais l'alûmc rnuichi. lo prublOni»' renaît. Les cruels Iroquois, dojit l'esprit se connaît En ruses de eomliats, d'espaces en espae,es Se sont éclielonnés et surveillent les pusses. ll/aiit ici )jiiel(jii' an pour tromper l'ennenii, Il faut al)s<jlni)ieiit <iu'on choisisse ijarnii Tous ces désespérés un Imninie (jui consente A couvrir de i<on corpn la teriil»le d«>scente. (^ui se dévouera ?

— .M<ii, dit siiiipleinciit Csulieux.

Diable ! il fallait que Cadieux eût le corps passablement long pour en couvrir les Sept-Chutes.

Plaisanterie li part, le /««/'éf/Mi'exprime pas une idée juste quand il dit (pie Cadieux, appelé seulement à tromper l'etinemi, consent à couvrir de son corps la descente de ses amis dans un rapide de rottawa, tout comme un capitaine prêt à taire de^a personne un rcin[>art aux soldats qu'il commande.

'' Une heure ne s'était pas écoulée qu'un coup de fusil retentit, suivi d'un autre, puis de plusieurs. Pendant cette lutte, au bruit des détonations, les canots, engagés dans les terribles courants, bondissaient au milieu dos bomUons et de l'écume. . . ."'

Kt tandis quo( V.c'ieux, qui remonte la beru:e,

.lette un coitp de. Jmil aux cent échos du soir.

On lance les Ciinota dais le tovrhiUon ml:

Tout ilistpuratt soudain dans !'< nihre et dans V/rmuc.

08 i.i: i.vn.'K.vr

Décidément, si un rapide est un tourbillon, il doit être, Ji cause de ses flots écumeux, plutôt blanc que noir ; et je suis certain (pie M. Fréchette a écrit les deux derniers vers parce que Victor Hugo a dit dans les Orientales :

Ain-ii tont «lispjnit tl:ins 1«' noii" loiirhillon.

" Pendant trois jours les Iroquois battirent la forêt pour retrouver les traces des familles, ne s'imaginant pasnicme (pi'ils eussent pu entreprendre la descente du rapide ; pendant trois jours aussi, ils traquèrent le brave voyageur dans les bois."

Sans dfiuti' C^uc If i^iiuvrc Cadicux, égaré sous lu voûte Des bois épais, loiiRtomps dut errer au hasard, \)v raviiH en ravins Iraqnc comnir lOi rennnl.

l'as besoin d'ctrc un renard pour s'apercevoir que le lauréat n'a comparé Oadieux à nu quadrupède que pour la l'ivne.

lu sans doutr «in'aussi, de dcvoAincnl prmtlijue, lîicn <|u'épuisé tic l'aini, de soif et do fatigue, l.ongtc nips, à la fa(;on de nos rudes elinssems. Il avait harcelé ses lAehes agrcsneurs <^AU »U' tlipit enlin Itidtiront en retraite.

M. Fréebette prétond «pTun homme, traqué comme un renard et mis dans la nécessité de se défondre ou de mourir, est prodigue <le dévouement !

Et que dire dos Inupiois rjui, harcelt''s par un stMiI

lioinme, battirent en retraite de dépit, chagrin iiièlr d'un peu de colère '.

" ]Miisienrs jours s'étaient écoulés depuis le départ des familles du Petit-Koelier, ou avait eu connaissance du retour des [roqnois, et Cadienx n'était pas encore ariivé : trois lionnnes partirent donc ]>our aller à la rencontre de rinter[>rète et de sou •<toni[)agMon. Ces trois voyageurs remuntèrent l'Outaouais jusqu'au Portage-du-Fort *\\w- trouver de traces de quoi que ce tut ....

" Deux Jours plus tai*(l, c'était le trei/iènie depuis la séparation de radieux et des taniilles. ils revinrent surleuis i)as. après avoir consulté les sauvages qu'ils rencontrèrent, certains (pie leurs doux amis étaient rendus au lac des Deux-Montagnes ou morts.

" En repassajit île nouveau près du JVtit-Koeher, Ils aperçurent de loin, sur le bord du sentier du portage, à coté de la petite lo(fc qu'ils avaient crue abandonnée quelques jours auparavant, une croix de bois dont ils s'approchèrent avec un respect mêlé d'un étounement étrange. "

Après une len.mu' seniaino, 8cs iui(icii!< coiupajinons, que le devoir ramène, Kcniontnieiit le jx^rtage, apportant «les secours, lis Wattircnt les hois durant ([uatre ou cinq jours, Et, fatigués enliu de reclieivlie impuissante. Ils allaient, l'ilme en deuil, reprendre la des<'ente. Lorsque, sous un abri d'épaisse frondaison. Une croix do bois brut qui xortaif dit gazon Attira leurs regards.

100 LE LAUIJÉAÏ

Il n'y avait eertainemcnt aucun gazon au pied de cette croix plantée, comme on le verra plus loin, au bord d'une fosse fraîchement creusée, et c'est encore la rime qui a fait commettre à M. Fréclictte l'inexactitude que je viens de souligner.

C'était dans co lieu iiu'mo.

J>os chcrclioiu-s, ù ruspcct.do ce funèbre eniblémo, Accoutumés ù t«nit, no furent pus surpris. Dans hnir mâle douleur ils avaient tout compris.

D'après la légende on prose, les compagnons de Cadieux s'étoimèrent avec raison de voir une croix dressée dans un endroit où tout récemment encore il n'y avait pas un être humain.

D'après la légende en vers, ceux qui étaient à la recherche du héros disparu ne furent pas surpris en apercevant de loin le funèbre emblème, et comprirent tout de suite que Cadieux était mort, (ju'il avait creusé de ses propres mains sa fosse, qu'il avait mis lui-mCMue h sa tête le symbole de In. rédemption du monde, et tracé sur une écorce de bouleau une complainte de onze cou[»lets ! ! !

" La croix était [dantée à la tète d'une fossi-, à peine creusée dans le sol, et dans cette Ibsse gisait le corps encore frais de Cadieux, à demi enseveli sous des branches vertes. Les mains du mort étaient j(MntOH sur sa poitrine sur laquelle reposait un large iV'uillet d'écorce de bouleau couvert d'écritures.

" Celui d'entre eux qui savait lire lui les t'critureH

CADTEt'X 101

«oiifiécs à co papier dos bois et les relut plusieurs fois, en faee du cadavre à lyelne refroidi du bravo Oadieux."

JI.s s':ii)i»nK--lièr('iit. I^à, <l;ms uno l'osso ouvfrt*'. De <|iK'l<|U<*s braiichos d'arbre à doiiu rccouvfutc, lu cadavre jrisait, à peine refroidi.

Lt' dernier liomistiche, bien sûr, n"a pas dCi coûter •grand cftbrt à M. Fréehette : le riraeiir n'a eu qu'à le décalquer de la dernière pbrase que j'ai citée do M. Taché.

( "était Cadieux. S(»n Iront, par la mort alourdi, (lardait eoiiune mi reflet de l'oraison sii]ir(*'me.

Cadieux devait avoir, eu eftet, le front lourd: il •était mort et enterré ; et la contradiction flagrante •<p.i'il y a entre l'idée que le héros avait le front alourdi et celle qui nous le montre comme animé encore par le reflet divin que la prière met sur la figure dos :agonisants est chez le versificateur une nouvelle preuve de sou manque d'équilibre et de logique.

Dans sa main décharnée un rusti«iue poème <inc, sans doute déjà conclu' dans son toinhcmi. Le (loiiT martyr avait écrit sur nn laml>ean D'éeorce, reposait sur sa poitrine éteinte.

Pour M. Fréehette une fosse, à peine creusée dans le sol — comme dit M. Taché — est un tombeau.

Pas exigeant, le po^te national.

Et puis je trouve pas mal tortillé et entortillé ce

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lambeau (Fécorce reposant en même temps sur la poitrine et dans lu main décharnée de ce dowjT njartyr, qui avait poussé la douceur jusqu'à harceler ses ennemis et à les faire battre en retraite.

*"* Cadieux était voyageur, poète et guerrier ; ce qu'il avait écrit sur l'écorcc dont il est parlé était son chant de mort.''

C était xon clinvt de innrt v\ sa dcniirrc i)l:unt(\

Celait son chant de mort est un autre hémistiche qui a été pris tout fait dans la phraséologie de M. Taché, comme et sa dernière }:>laintc n'est qu'une saillante et grossière ciieville nécessitée par la rime^

Qu'on se le rappelle l>ien, M. Fréchette n'a pas morne mentionné dans son Cadieux le nom de M. Taché dont il avait ainsi servilement copié le thème.

Kt voilà une fois <lr i>lus prouvées, la probité, rimagination, la logique et l'originalité du la}(ré((t..

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