‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 39 sur 83 · UN CONCOURS · texte numérisé non relu

UN CONCOURS

llegartloz aiitour do vou.s : tout ce «jiii iialpite, ïiiunnnre, gazouille, chante, est fivlo et délieat.

Lo roseau qui, sous les baisers de l'onde ou du vont, vibre avoi- tant do douceur et d'iiarnioiiie, est un arbuste grole ; le blé, auquel la brise donne des ondulations si mélodieuses, est une plante fluette ; le rossignol est un <les plus petits inaëstros delatbrèt ; le stradivarius, sur les cordes du<piel irissonnent tour à tour la voix humaine, le gazouillis des sources, la chanson des nide, est un instrument (pie le moindre choc peut briser.

Et pouniuoi le divin ouvrier a-t-il fait la femme }»liis fragile (pic riiomn»e?

Sans doute, pour que son cauir, débordant de passion, d'extase et d'amour, vibrât plus spontanément et plus largement aux soutHes des sentiments les phis délicats, les plus purs, U\s pins enthousiastes et les plus généreux.

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Il en est ainsi des poètes et des artistes qui sont, presque tonjoiii*s, faibles comme des femmes, vibrants comme des roseaux que le moindre souffle agite, et dont la sensibilité eu fait, pour ainsi dire, des êtres à part.

Edouard Turquety, faisant allusion à la nervosité inhérente au tempérament des [)oètes, a éerit :

>"c vous Ctonnez point, crcaturcs diviius, (^i.o In sève honillomio et l>!\tto vos poitriius

Théophile Gautier, s'ad ressaut à la pléiade des poètes de 1830, ces révolutionnaires de la tVtrme qui ont accompli de si merveilleuses choses, disait :

("rsf là, Ir ^raïul souci qui tous, taiU ([Uc nous sojnnus.

DîUis cet Ajic mauvais, austtrcs jeunes lioinmes.

Nous fait le teint liride et nous cave les ijeux ; '

Iji passion du beau nous tient et nous tourmente.

La sève sans issue au fond de nous fermente.

Va de (M'ux d'aujtiurd'liui liien peu deviendront vieux. -

Assurément, ce n'est pas eti parlant de M. Fréehette que (Jautier et Tunpicty cu.ssent écrit les vei*s que Je viens de citer.

Xon, il n'y a pas à craindre (pie la .'^cve poétiipir <pii hii bat la poitriiu* n'aille, /^^v7/^() ?«<■;• .9^\ç/fW'r.y.

D'ailleurs, renvcl()p[»e(pii Icenirassc pciU i-ndurer l)i<'ii dc.^ coups de cette sè\'i' a\ aiit (pi'cilc se rompe.

I. Amour et /•'oi, li'Tv stroplip de 1". (///<• ii<-s P,i'-fe.< 2 IWsits Compl^lti, 3èmc stropite df Dé.ithi.

rx coNCori;-: lOô

avant que le hinréat ait les ytax caves et le teint livide.

Plaisaiitciic -a part, M. Fréchette n'a pas le tempérai u ont <lu poète ; bien an contraire, il est replet, sangnin, et rien chez !ni n'indiqne la nervosité <ln rossignol, bien qu'il obante an clair de la lune, la fragilité dn violon, bien qn'il soit ronflant, la sensibilité (II! roseau, bieti qu'd sonne crenx.

M. Fn'çbette est flegmatique et ressemble à un bon «"-ros l)onri*:e()is enrichi dans le commerce des sucres on des cotonnades.

Aussi, le lauri'<(f a t-il l'état que lui assignait sa carrure dé rentier : il est cossu, et il est — tout le moiide le sait — incessamment tourmenté de Votiri ■vicra James, une autre anomalie chez un poète.

11 aime l'argent, et son ambition d'en l'aire ne connaît jias d(^ limites.

Malbeuri'usenient. la soit" «In huri' lui a causé bien des mécomptes et bien des déboires.

Kn eft'et, c'est son amour du sonnant qui lui a fait plagier Klie Berthet ]»our dramatiser VExilé dont les représentations, qui devaient lui raf>porter de gros bénéttoes, se sont terminées d'une façon si tragique et si humiliante ; c'est encore son amour du quibus qui l'a poussé à copier d'un roman Iduisianais Th>i}tdert)oU- -un autre drame — qui a eu à ye^v-^'()rlv le même succès que VExilé à Mont-

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réal, — à écrirti sur Grelot, dont le nom commence à s'ideiitilicr avec le sien, à i>nh\\o.r Jcccn- Baptiste de la Salle sur du carton à boîtes pour en grossir l'édition, :i lancer les Feuilles roi. . . .antes, qui ont achevé de l'aplatir comme auteur.

Les Feuilles volantes !

A^oilù un livre qui a eu le sort de toutes le^ feuille» qui volent ou qu'on vole, et sa publication a donné lieu à un incident dont je me suis bien amusé et (|ne je me hatc de vous faire eonnaître.

En 1800,- -chose inouïe <1ans les annales de la littérature canadienne, — on oôVit à M. Fréchetle do lui acheter quinze cents exemplaires d'un recueil do poésies inédites qu'il était censé avt)ir dans ses rartons.

Knchaïité de cette oô're si libérale, le lauréat r.'unit à la hrite tous les vers plus ou moins anodins (pi'il avait disséminés, dejmis cinq ou six ans, dans les journaux et revues du pays, — à l'exception, par exemple, de sa itioce à Sarah Bernardt, — en lit un manuscrit «le deux cents pages, et conclut des arrangements }M)nr l'impression immédiate de cette primeur.

Mais, au mi^ment de livrer sa copie à l'éditeur, il hésita ; il se dit <pi'il était bien hasardeux de risque*.*

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sa réputation sur un voliniie aussi faible, et il rcHolut de faire une pièce de résistance qui pût soutenir ses futures Feuilles volanteft.

Sachant, néanmoins, qu'il était incapable de créer seul quelque chose d'assez fort pour faire passer sa marchandise et sauver ce qu'il appelait sa réputation, il voulut tenter une nouvelle hardiesse do maître : il adressa aux principaux poètes canadiens une circulaire les invitant à écrire sur un sujet <lonné une pi^ce qui ne devait pas dépasser cent vers, pour voir — disait la teneur de l'étraui^e invitation — les couleurs ipie cluKiue artiste [»ourrait tirer de sa palette.

C'était M. Fréchettc (pii devait, naturellement. T'tre le juge de cette espèce de concours, et il s'engageait à concourir lui-mcmc, c'est-à-dire à se mettre dans l'obligation de s'en rapporter, quant au mérite de ses vers, à la dét-isiou de l'auteur de la LèijeruJe d'un Peuple !

Est-ce un comble assez comble, celui-là ?

Le thème que M. Fréchette donnait à ses confrère* lui avait été inspiré par le souvenir d'une soirée charmante qu'il .avait, lors de son dernier voyage eu Europe, passée, en compagnie d'une dame de Nantes, à faire la chasse aux vers luisants sui- le bord d'une grande route de la Bretagne.

Ainsi donc, M. Fréchettc avant été acteur dans

la scène «le la chasse aux lampyres, il ne lui avait pas fallu lin grand effort d'imagination pour faire la charpente sur laquelle ses amis et lui devaient simultanément travailler.

En tout cas, les concurrents soumirent au censeur ce qu'ils avaient élaboré sur la chasse aux vers luisants,— le lauréat^ frelon pillant les abeilles, prit le meilleur de ce qui lui était confié, et il en fit une idylle qui, malgré un hémistiche atroce, — nous Vînmes prendre place, — figure avec avantage dans les Feuilles volantes.

Seulement, les invités qui avaient pris part au concovirs n'entendirent jamais parler de leurs vers, et attendent encore le jugement du censeur.

Le public allait probablement toujours ignorer le concours en question, quand, un bon matin, un des compétiteurs, M. le docteur Morisset, se décida à publier le travail qu'il avait soumis à M. Fréchette.

La poésie de M. Morisset, qui est, sans conteste, une des plus belles choses qu'ait produites la littérature canadienne, parut dans V ['itlon LUn'rale le :^)1 décembre 1890, et était accompagnée du commentai rc suivant :

(*«'tto pi(\-(« il Clv romposcr à rinstiyiuion de I-oiiis Fn'clu'ttt' <|iii, en IcvritT ilrniicr. invitait neuf <!(• sr.s con- Ircrc!*, RoMtlii<M-, (Jiii|c;ni.s, Loniiiy, Lcj^iMulrc, nt<aiiclioniin, l'oÏMoii, I>r.saiilni<'i-s. l't moi, à traiter avec lui, <laiiiij »1cm litnitc» <|iii m' (Iivalciit pas rire (l<? passe» -s — cont vers — le

IX cijNcouns 10î>

siij»>t que voici : " Nous soniiiu's on Franco : il faut mettre la scôno on Franco, parce que nous n'avons pas de vers luisants on Canada. Le poète se promène, le soir, avec une amie, sur une grande route bordée de haies où les vers luisants foisonnent. Il leur vient à l'idée d'en faire une < uoillotto. L'amie prête son voile, et les voilà en chasse. Revenus au logis — au château — ils sèment ces vers luisants dans un parterre, au milieu d<' géraniums et autres fleurs, puis ils vont .s'asseoir, causer et rêver, en regardant ce partcrred'étoiles. Le lendemain soir, ils reviennent au même endroit pour jouir du même spectacle. Hélas ! les vers luisants sont dispersés, perdus dans les vignes et les charnu lies lîéfl exions

Réflexion. S

Eh ! oui, c'étaient les réflexions de ses confrères dont M. Fréchette avait besoin pour le clou des Vers luisants, et vous verrez qu'il a été bien servi.

Mais laissons M. Morisset coutinuer son eommen-

tairo :

■' C'est le poète (jui duit parler et rappeler ce souvenir à sou amie, en n)oins do cent vers.

Ce n'est pas un cojicours, mais simple matière de euriasité : (luestion dtî voir ce que chaque talent trouvera de couleurs spéciales sur sa palette pour peindre ce petit tableau.

Tous ont accepté, à roxception de Ilouthier et de l'abbé ( iingras ([ui ont refusé pour raisons spéciales ; mais, à l'heure qu'il est. Fréclietto et moi sommes les deux seuls (jui ont tenu inom esse. La pièce de Fréclietto paraîtra sous peu dans un l^eau vohniio qu'il nous prépare à la sourdine, (;\ la sourdine était bien là le mot juste,) et ,j'<»père que les autres confrères ne tarderont l'as, non plus, à s'exécuter.

J'ignore ce que les auti'cs poètes ont fourni à

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M. Fréchette pour le commencement et le milieu des Vers luisants, mais les citations que je vai-^ faire ci-dessous prouveront de la façon la plus concluante que le censeur a construit la fin de son idylle avec la fin de celle de M. Morisset.

Qu'on en juge :

^[OUISSET

Jeaniio, le loïKlomaiii, que nos cœurs avau-nt lï'oii.1. liiiand, croyant retrouver nos luisantes idoles Sur les pistils dorés et les riches corolles, Elles avaient quitté notre éden n\ervei lieux. Pour aller s'ébaudir dans les trètlcs soyeux.

FIÎECHETTE

Le lendemain, hélas '.—ici-bas tout s'ellace — Lorsque, le soir venu, pour savourer eneor Le spectacle charmant, novx x'imiies prendre plw*\ II ne notait plus rien du féerique décoi".

Je ne fais certainement pas un crime au lauréat <ravoir imité son confrère dans ce qui précède, et je n'ai mis les deux strophes ci-haut en reg'ard que pour préparer les comparaisons qui suivent :

MORIï^SKT

Ces vei-s hiisants du soir, û .leamie ! c'est la vie.

Le honheur, id-buK, n'élit pas de séjour,

Et, comme le lampyre, il ne brille qu'un jour.

Nos tréfiors, entassés sur nos HIidùous,

Sont tond)és dans le çoufl're où vont les visions.

KliECMKTTK

V'oihl bien \o ni/tnholi' et liiuagede l'âme, Avec !«•» «ong< s ^\'^n■ et ses ilhinionH.

UX DIStOlKS 111

MÔRISSET

Et nos rOvcs Imllants, pliospliorescenls tijinibolex. Qu'on jetait, pleins de flanune, au gré des 1>nse.s folles? — Des «iOuHUs violents, liélas ! les ont éteiid», Comme on lait des flambeaux, après le-* grands /«///j.s.

FlîECHKTïE

Tout te sourit d'ahord, jeunesse inassouvie ; La lumière et les fleurs couronnent ivs/entins, Mais pour le e<eur ((ui veut recommencer la vie. S'il reste ençor <les Heurs, Ica flutubeau.r sont cteidtn.

Exactciiic'iit les mêmes réflexions dans les deux pièces, avec les mêmes tllasions,\es m^Mncs st/mboles, les moniQs festins et les nu^mos Jlambcaun' (ftchits.

On en croit à peine ses yeux.

Sans doute, le tait d'avoir volé son frère, Victor Hugo, Lamartine, Coppée, Lecontc de Lisle, Crémazie, Elie Bertliet, etc. est une chose qui est loin de grandir M. Frjcliotte.

Cependant, on peut dire que le hnjréat, en pillant ces auteurs, a peut-être agi inconsidérément, prenant sou bien au hasard, à mesure qu'il lui tombait sous la main, sans songer qu'il pût déplaire ou nuire à quelqu'un.

Mais dans le cas qui nous occupe aujourd'hui il n'y a évidemment aucune excuse possible.

M. Fréchette, en invitant des poètes à travailler de concert avec lui sur un sujet imposé, a opéré délibérément, avec préméditation : il a trompé des

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amis de la façon la plus outrageante, la plus odieuse,. — et pareil exemple de duperie est sans précédent dans l'histoire de la littérature française.

Et n'y eût-il que le vol des Vers luisants Y)0\iv ternir sa réputation d'écrivain, que le lauréat no parviendrait jamais ;i lui redonner son faux éclat d'autan.

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