‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 63 sur 83 · I.K DRAPEAU FANTOME 2G · texte numérisé non relu

I.K DRAPEAU FANTOME 2G

Au début do Sur la Tombe de Cadieux <les Fleurs boréales :

Sur un îlot tlOsert tlo l'Ottawa sauvage,

Le i'n>fa(/eur romnrquo, si deux pai di rivafje,

Un tertre (|iie la rinice, etc.

Si eucore M. Fréchette se fût contenté de rabâcher dans les derniers vers, mais il en a pi-is l'idée et jusqu'aux expressions dans Bnniixn-lp ^o Lamartine^ qui a dit :

Sur lia t'C'ueil Ijattu par la vague iilaiiitive, Le nautonnier de loin voit blanchir sur la rive rntooibeuu près du l>ord parles Hots déposé, Kt sous h) vert tissu de la i'i,nce, etc.

Continuez ù me suivre dans ma transcription :

F(iu!(ins jivee respect ces glorieux débris !

Louis ([uinze, en signant le traité de Paris, — Honte (ju'à tout jamais répudiera l'histoire, — .Vvait livré ce vaste et fécond territoire Dépassant les trois nuarts de l'Europe en ampleur, (>)mme un lopin de terre inlime et sans valeur.

Est-ce que c'est le territoire occupé, près du sa^it Sainte-Marie, par les restes du vieux fort Sauvage^ qui est plus vaste et fécond que les trois quarts de TEurope, o\i bien si c'est celui de tout le Canada ?

Nous étions di'venus Anglais euinnie en un rêve.

Nous n'étions donc pas réellement Anglais, puisque nous ne l'étions devenus que comme en un rêve, u

'210 I.K I.ALRÉAT

Le vi«nix drapeau français dut rofermor ses plis, E', fier ttmiîn de tant de liants faits accomplis. Faire place partout aux coiflenrn </' Angleterre*.

J'allais reprocher à M. Fréchetto les couleurs crAiigleterre, (luaiul tout ù coup je me suis rappek' qu'il avait pris son drapeau témoin de tant de graudes choses chez Victor Hugo, qui a chanté la gloire

De V cier.datd léuioi li des devoirs ocro»i]>li''.

Proche parent, n'est-ee pas ?

Sur un seul poiiU pourtant il se fit rûiractaire. Ce fut au fort Sauvage. Vu brave y CH)nmiandait. Nommé Cadot.

Si j'avais été à votre place, M. Fréchette, j'aurais essayé à faire disparaître ce nommé qu'on a déjà vu, •il y a un instant, dans ce vers-ci :

Les restes d'un vieux fort vojiihié le fort Sauvage,

et dans cet autre que j'ai cité dans mon dernier article :

Nommé l-uc Sauriol, s:i iVnnne et st)M lils Jean.

Si je n'avais pu éviter cette répétition vicieuse, j'aurais tilché de construire ma phrase de manière à -pouvoir dire : *' Un hruv*-, Tutuinu' Cadot, y coni- ■wiandait."

Que dites-vous de ce changement, M. Fréchette?

Malheur à (lui se hasardait A provoipier d'»*j mul cet honuiie i\ fovte trewje.

LE DltAPKAU FANTOME 211

A en croire M. Fréchette, il y avait un mot, un sobriquet quelconque, qui mettait lo fou sur la peau de Cadot.

Il paraît aussi (pie le bonhomme n'était pas facile à moucher, à cause de su forte trempe.

Forte trem-pc ! <

Deux mots qui s'harmonisent bien ensemble !

Il floua nini]ileiiient lo lirapcati sur sa liaii)i>o.

Quel drapeau, M. Fréchette ?

Sans doute, le drapeau que vous avez iigurativcment tait incliner devant les couleurs de l'Angleterre !

En matérialisant ainsi le glorieux symbole de la vieille mère patrie, vous avez commis, au point de vue de l'esthétiqtie, une gaucherie pommée, M. Fréchette.

Un envoyé du roi crAngleUm* arriva!

— Passe au laryc. tlit-il, j'en ai vu d'autri's. va !

Dites-moi donc, M. Fréchette, si c'est Cadot ou l'envoyé du roi qui crie : — Passe au large !

— Mais Cl- fort maintenant est un tort britannique.

— Oui-da !

Le roi de Franci» aur.iit vendu h; Canada ! Eh bien, l'on ne vend pas les Franuiis qu'il renferme. Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme ! Car tant que je serai vivant et le ilus/ji-t, Mon drapeau flottera sur le dovjon du fort.

M. de La Palisse n'est pas mort, puisqu'il fait dire à Cadot que, tant qu'il serait le plus fort, personne ne prendrait son fort.

Tant qu'il serait le plus fort !

Beau dommage î

Durant six mois, Cadot sombre et l'arouolie Fit ses provisions de combat et de bouche.

De combat et de bouche !

Très euphonique, cet hémistiche-là.

Il lui fallut ontîn subir un siog:e en rî'gle.

Cent grenadiers d'Ecosse, âpres à la revanche, Débarquèrent un jour dans les remous du saut.

Décidément, si ces pauvres grenadiers d'Ecosse, âpres à la revanche, n'eussent pas su nager, ils^se seraient toujours l)ien tous noyés ou débarquaiit dans les remous du saut.

Une partie de rarticle qu'on a sous les 3'eux a paru daiLs la Minerve de 1884.

Depuis, M. Fréchette a teuu conipte de mes remarques, et a fait dans le Drapeau jantome plusieurs corrections, entre autres, la suivante, — jionr faire disparaître âpres à la revanche:

Suitante j/renadicrH dcn bords de la Tanme D(''bar<|Ui"'n'nt un jour dans les remous du saut.

Dans la pièce primitive, les ennemis de C'adot

LE nnAl'EAU FANTOME 213

étaient iiii nombre de cent ; maintenant ils ne sont plus que soixante, et encore ce ne sont pas des Ecossais, mais des Anglais.

Comme vous voyez, la vérité liistorique pour le lauréat n'est pas ce qu'un vain peuple pense.

Lo leiuleiuain matin, on niarcliait à l'assaut.

Dix liouniK's seulement défendaient la re<loute. La vietoire fut rmU', et coûta cher sans doute.

Ce n'est pas la victoire qui fut rude, M. Fréchette, mais bien la bataille .{ui l'assura aux dix défenseurs de la redoute.

La victoire, il est vrai, coûta cher ; mais elle fut, ■comme le sont toutes les victoires, bien douce et bien agréable.

Mais Cadot, héroïque en sa rébellion,

Du haut de ses remparh, lutta connue un lion.

Tout à l'heure Cadot était dans un fort, et maintenant il est sur des remparts, lovées de terre, généralement revêtues de pierres, qui entourent et défendent une place.

Kt I»\s ti-oupes du roi reculèrent hachées.

Pour M. Fréchette, cent grenadiers d'Ecosse — parmi lesquels il y en avait plusieurs de tués — sont des troupes !

Pas exio^eant, comme vous voyez.

On investit la place ; on creusa des tranchées ;

Et ces tiers con<iuérants résolurent enfin

De vaincre « temps perdu l'assiégé ])ar la faim.

A temps jierda est là, comme cheville, un vrai poteau de télégraphe.

Mais les précautions do Cadot sont l»ien prises. Toujours sur le qui-vive, à Vaff'ûl des surprises. Près du cercueil des morts, au chevet des mourants, — Car les mous([uets anglais ont éclmrci ses ranf/s, — L'étrange révolté veille et se nuiltiplie.

Sans cloute, si Cadot était toujours sur le qui-vive, il devait veiller.

Ce qui est faux, par exemple, c'est qu'il ait été ii l'aftut des surprises, qu'il les ait recherchées.

Ce sont encore les exigences de la rime qui ont forcé M.'Fréchette à se servir de cet att ut-là.

Je transcris de nouveau le commencement de la tirade que je viens de mettre en relief:

T«jujours sur le (|ui-vive, à l'atlut des surprises, l'rC?s du cercueil des morts, au cfieret des mourants, — Car les mouscjnets anglais ont t'ctairci sex ranifn

Il y avait, au commencement de la lutte, dix hommes dans le fort Sauvage, et comme sur ce nombre lesmou8(pietsde maniue anglaise en avaient mis hors de combat, les rangs des soldats devaient T'tre clairs, en effet.

Kt puis, des rangs dans un fort !

Ce qui m'étonne surtout, c'est que Ca(h:)t, barricadé

LE DRAPKAU FANTOME 215

dans une redoute, toujours sur le (jui-v!ve, se battant on désespéré, ait été capable de iairo des cercueils pour les compagnons d'armes qu'il av^ait perdus, ait eu le temps de passer do la tisane à ceux qui gardaient le lit.

A do iVirîs cnneiiiis croyant avoir aliairo,

Los a.ssi<'*geants honteux ot ne sachant que faire

N'o.saient pins lawarder un conih.it désastre u •.

î^apristi ! iis faisaient bien, ot personne n'aur.iit pu les bltimer.

M. Fréchettc a voulu dire que les Ecossais nosaieut l>lus engager un combat hasardeux, un combat qni pût leur litre désastreux.

-Miuulissant le ;iuignon, se (lutrelhint entre eux, Ils passèrent l'été, sans f^l(e ni violence Xi ruse, lui seul instant, trompât la vigilance De Cadot (y»e jamais rien ne pat asson^.i-.

Je suis bien certain que si ce pauvre Cadot eàt pu lire do pareils vers, il n'aurait pas pris grand temps à s'assoupir, par exemple.

(M-, l'inUouin»} arrivée, il fallait déguerpir.

Cil beaii iii<((iii, plim tien ! Sa is tambour ni trompette,

Les Aiif/liiis avoi'nt p. in la jiaudre d'escampette.

J^a dilliculté vaincue dans les deux derniers verj me rappelle ceux qu'un abruti a faits, l'autre soir, devant moi :

La ciinvt rsaion se fais nt ra:e, il m'iitlnt un eicare.

-1(5 I.E I.ArnÉAT

A vrai dire, j'niirio autant les riir.es de l'abruti.

Battus, manquant do tnut et craignant jour l(ui- j eau, Ils avaient laissé là Cadot et son drapeau, Et regagnaient Québec par la route du ileuve.

C'étfàent huit mois au moins de gagnés.

'Crox'ez-iiioi ou ne me croyez pas, les lio-nes d'in/'gale longueur qui précèdent sont des vers.

Mais répreuve Avait été terrible et fatale au vainriueur. Sur ses neuf (compagnons, /o».s des Iionntie-i de cnir. Cadot no comptait plus (]Ue deux soldats valitles.

M. Fréeliette prétend que des soldats qui se Ijattent volontairement pour le drapeau, neuf contre cent, sont tous des hommes de cœur.

O'est incroyable.

Mais c'étaient comme lui deux jmjow.s/^ï*.'* solides.

Qui n'avaient pat .'toitven', comme on dit, ffoid aux iievr.

En nous apprenant que les derniers compagnons <ic Cadot n'avaient ims souvent froid aux yeux, M. Fréchette admet donc implicitement qu'ils y vivaient froid par moments.

Entre Xoi'l et les Rois, probablement.

Et puif, le lauréat pourrait-il nous dire de (juello paroisKO venaient ces deux individus (pii n'avaient |>a8 froid aux yeux, et s'ils avaient januiis été nuirmiilliers.

l.i; KI.'AJ'E.Vr FANTOMF, 217

Dfvaiit le vieux dnii:oau dont le pli jîlorioii.x

Sur ]Qfoiifl vert dos bois, coninio un vol de mouette.

Faisait toujoui*s trembler sa blanche silhouette.

Dans un seraient farouche, Ctvangv, solennel,

Us j un relit ton» trois /<??//• salut éternel,

Que, sans faillir, et ta»t qu'une démit le (joittte

De Kav;i leur resterait au cnrur, coûte que route.

Et dût le uioude entier fondre nur le vieux fort.

Tous trois, se raidissant dans un suprême ellbrt,

Même quand aurait fui tout rayon d'exjtéranre,

Couvriraient do leurs corps le tirapeau de la Fi-anee !

Avc'z-voiis jamais vu pareil galimatias ?

Kt «|uc le.i autrex niorix. le dernier, rexté seul. De sou dernier landu^au s(î ferait un linceul.

Qui aurait pu .s'imaginer cela ?

Les autres étant mort-s le dernier allait se trouver SI rester seul.

Mais revoyons les premier.s vers que je viens «le citer :

Devant le vieux drapeau dont le ^>// {glorieux Sur Ivfond vert des bois, comme un roi de mouette. Faisait toujours trembler sa blanclie silhouette.

Que dites-vous <le la silhouette blanche d'un 2)1! qui tremble sur lr> jo}}>l vert des bois ?

A propos, j'ai dit dans mon dernier article que M. Fréchette avait donné un fond noir à la forêt voisine du logis de Jean Sauriol, parce que le lauréat avait besoin de l'épithète noir pour la faire rimer avec mmndr.

-l.S I.K J.AUlîfcAT

Jjejond vert des bois, 4111 se trouve dans le corps et non à la rinie du deuxième alexandiin que je viens de répéter, prouve que j'avais raison.

Et puis, il y a dans la comparaison comme an vol de mouette un gros solécisme, attendu que ce l'ol — s'il est pris ici dans le sens d'essor — n'a pas de silhouette, et que, s'il est synonyme de volée, il aurait fallu que M. Fréchette pluralisât le dernier A'ocable de son liémisticlie, qu'il mît plus d'une mouette là-dedans.

L'espace me taisant défaut pour reproduire en entier le Drapeau fantôme, qui est le plus long poème de M. Fréchette, je laisse de côté un grand nombre de vers où se trouve un })areil nombre de lieux communs, de contresens et de gaucheries, pour reprendre nui transcription par ce qui suit :

L«*8 semaines, les mois et les saisons i)assrr('nt. Les souvenirs sanglants par «loyivs .s'oUai't'riMit ; < >n DiiMia Cadot.

A louf s("rnuMit fulMos, Tous les uns, (jikuhI vetuiit le nioùf des fd rondelles, L< s tri)is héros sonjçcaieut à nnnirir hrarcinrnt.

Los trois héros voulaient nu)urir bravement <lan& le mois des hirondelles.

IjC mois des hirondelles passé, pas d'afi'aire î

Fis vicillin'iil.. I/iin d'eux, on ne «ait troj) eoninii ni, IVrit dans la lorét. Sur sa couche hriilantc, In antre Ruccomha, rongC^ de Ht^vrc lento.

La conversation se laisant rare, il m'oUVit un cigare.

i.i: ])i;ai'kai; iantomk 210

Encore une lois, j'aime autant les dernières riraesi.

Kt Ciulot resta SL'ul.sans csptjir, sans appui.

Vingt ans sont écoulés. Cailot n'est plus (lu'une ombre....

II est tout lilanc ; sa main tremble sur lad/tente De son mousquet roidllt dont la voir éclalnute yévrilleplKi^ VIcIid des grands l»ois giboyeux.

Mais si le fusil à la voix éclatante de Cadot ne pouvait plus tirer, — à cause de la rouille probablement,— pourquoi donc celui-ci pcrsistait-il k se tenir le doigt sur la détente?

Ça le faisait trembler inutilement.

Seul avee un vieux eliien sauvage au poil »o.'/«».r,

Fidèle cojiipagnon de sa vie isolée,

Il montait (|Uel<iuel"ois sur la tour tbranléf.

N'est-ce pas qu'il est important que le vieux chien de Cadot ait le poil fin pour la rime?

Et puis, le bonhomme était donc bien pesant, qu'il ébranlait la tour, rien qu'à monter dessus ?

Il regardait longtemps du côté de la France, Kt puis s'agenouillait, pendant que de ses yeu.x J>e hiKji pleAirA ils vieillM'd c allaient silencieux.

Il est bien étonmmt que Oadot, à l'îîge qu'il avait, ne versât point de longs pleurs «l'enfant.

Il vivait de gibier, de poisson, de racines.

Le bonhomme n'était toujours pas à plaindre pour la nourriture.

220 IF. i.An.'K.vT

Il mangeait probablement de la perdrix, du canard, du saumon, de la truite, etc., — et soignait sa digestion avec du sang-de-dragon.

Seulement, on ne s'explique pas comment il abattait le gibier, quand. on sait que son fusil à la voix éclatante ne tirait plus.

Quelquefois li's Indiens des l»uurgades voisine? Venaient le visiter, et, dans son abandon, D' un peu de pémican grossier luifaixaient doit.

Le dernier vers, que Grosperrin n'eût peut-être pas voulu signer, nous porte à chanter :

Regarde» moi donc

Ce dindon.

Ce dindon.

Ce dindon,

Dont

Je vous lais don !

Un jour, — c'était par un de ces hivers si rudes

Qui désolent soinrut cos/rindcx latitudes,

Trois Santenx, «lui venaient de chasser l'orignal,

Ne tirent pas — Hrant/e et finir (or xiijnal —

Le vieux drapeau flotter à son niât 7"/ hnlaiur.

L'absence du vieux drapeau n'était pas un sifjnal, M. Fréchctte, mais était un .s///ne iiuliqtuiut que ("'adot devait être mort.

Ils entrèrent au fort.

In hignlirc silence Itégnait partout. S<»udain, dans un ohseur rédiiit. Où le iiressentiinent d'un malhetir les conduit.

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