UN CONCOURS
Regardez autour de vous: tout ce qui palpite, murmure, gazouille, cliaute, est frêle et délicat.
Le roseau qui, sous les baisers de l'onde ou du vent, vibre avec tant de douceur et d'harmonie, est un arbuste grêle ; le blé, auquel la brise donne des ondulations si mélodieuses, est une plante fluette ; le rossignol est un des plus petits maestros de la forêt ; le stradivarius, sur les cordes duquel frissonnent tour à tour la voix humaine, le gazouillis des sources, la chanson des nid?, est un instrument que le moindre choc peut briser.
Et pourquoi le divin ouvrier a-t-il fait la femme plus fragile que Thomme ?
Sans doute, pour que son cœur, débordant de passion, d'extase et d'amour, vibrât plus spontanément et plus largement aux souffles des sentiments les plus délicats, les plus purs, les plus enthousiastes et les plus généreux.
Il en est ainsi des poètes et des artistes qui sont, presque toujours, faibles comme des femmes, vibrants comme des roseaux que le moindre souffle agite, et dont la sensibilité en fait, pour ainsi dire, des êtres à part.
Edouard Turquety, faisant allusion ;i la nervosité inhérente au tem[>érament des poètes, a écrit :
^'e vous étonnez point, oréîitures <livincs, Qi.c lîi sève bouillonne et batte vos poitrines Jusqu'à tuer VuajonT^i. 1
Théophile Gautier, s'ad ressaut à la pléiade des poètes de 1830, ces révolutionnaires de la forme qui ont accompli de si merveilleuses choses, disait :
C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sonnncs.
Dans cet iige mauvais, austères jeunes lionjmes,
Nous fait le teint livide et nous cave les yeux ;
La passion du beau nous tient et nous tourmente,
La sève sans issue au fond de nous fermente,
Et de ceux d'aujourd'liui bien peu deviendront vieux. -
Assurément, ce n'est pas en parlant de M.
Fréchette que Gautier et Turquety eussent écrit les vers que je viens de citer.
N'en, il n^y a pas à craindre que la sève poétique qui lui bat la poitrine n'aille j«&7y?(M tuer ses jours.
D'ailleurs, l'enveloppe qui le cuirasse peut endurer bien des coups de cette sève avant qu'elle se rompe,
I. Amour et Foi, lère strophe de VAnu' dts P.K-fes, 2 Poésies Complètes, 3ènie strophe de Dél.jin.
rx CONCOURS 105
avant que le lauréat ait les yeux caves et le teint livide.
Plaisanterie à part, M. Fréeliette n'a i)as le tempérament du poète ; bien au contraire, il est replet, sanguin, et rien chez lui n'indique la nervosité du rossignol, bien qu'il chante au clair de la lune, la fragilité du violon, bien qu'il soit ronflant, la sensibilité du roseau, bien qu'il sonne creux.
M. Fréeliette est flegmatique et ressemble à un bon gros bourgeois enrichi dans le commerce des sucres ou des cotonnades.
Aussi, le lauréat a-t-il l'état que lui assignait su carrure de rentier: il est cossu, et il est — tout le raonde le sait — incessamment tourmenté de Vauri sao^a famés, une autre anomalie chez un poète.
Il aime l'argent, et son ambition d'en faire ne connaît pas de limites.
Malheureusement, la soif du lucre lui a causé bien des mécomptes et bien des déboires.
Eu effet, c'est son amour du sonnant qui lui a fait plagier Elie Berthet pour dramatiser V Exilé dont les représentations, qui devaient lui rapporter de gros bénéfices, se sont terminées d'une façon si tragique et si humiliante ; c'est encore son amour du quibus qui l'a poussé à copier d'un roman louisianais Thunderbolt - -un autre drame — qui a eu à New- York le même succès que V Exilé a Mont-
lOr» Li: LAUEÉAT
réal, — a écrire sur Grelot, dont le nom commence à s'identifier avec le sien, a Ynihiiev Jeaii-Baptiste de la Salle sur du carton ù boîtes pour en grossir Tédition, ù lancer les Feuilles vol. . . .antes, qui ont achevé de Taplatir comme auteur.
Les Feuilles volantes !
Voilà un livre qui a eu le sort de toutes le^ feuille» qui volent ou qu'on vole, et sa publication a donné lieu à un incident dont je nie suis bien amusé et que je me hâte de vous faire connaître.
En 1890,- chose inouïe dans les annales de la littérature canadienne, — on offrît à M. Fréchetle de lui acheter quinze cents exemplaires d'un recueil de poésies inédites qu'il était censé avoir dans ses cartons.
. Enchanté de cette offre si libérale, le lauréat réunit à la hâte tous les vers plus ou moins anodius qu'il avait disséminés, depuis cinq ou six ans, dans les journaux et revues du pays, — à l'exception, par exemple, de sa pièce à Sarah Bernard t, — en fit un manuscrit de deux cents pages, et conclut des arrangements pour l'impression immédiate de cette immeur.
Mais, au moment de livrer sa copie à l'éditeur, il hésita ; il se dit qu'il était bien hasardeux de risquer
UX COX( OUKS 107
sa réputation sur un volume aussi faible, et il résolut (le faire une pièce de résistance qui pût soutenir ses futures Feuilles volantes.
Sachant, néanmoins, qu'il était incapable de créer seul quelque chose d'assez fort pour faire passer sa marchandise et sauver ce qu'il appelait sa réputation, il voulut tenter une nouvelle hardiesse de maître : il adressa aux principaux poètes canadiens une circulaire les invitant h écrire sur un sujet donné une pièce qui ne devait pas dépasser cent vers, ]X)ur voir-— disait la teneur de l'étrange invitation — les couleurs que chaque artiste pourrait tirer de sa palette.
C'était M. Fréchette (|ui devait, naturellement, être le juge Je cette espèce de concours, et il s'engageait à concourir lui-même, c'est-h-dire à se mettre dans l'obligation de s'en rapporter, quant au mérite de ses vers, à la décision de l'auteur de la Légende dhin Peuple !
Est-ce un comble assez comble, celui-là ?
Le thème que M. Fréchette donnait à ses confrères Jui avait été inspiré par le souvenir d'une soirée charmante qu'il avait, lors de son dernier voyage en Europe, passée, en compagnie d'une dame de Nantes, à faire la chasse aux vers luisants sur le bord d'une grande route de la Bretagne.
Ainsi donc, M. Fréchette ayant été acteur dans
la scène de la chasse aux lampyres, il ne lui avait pas fallu un grand effort d'imagination pour faire la charpente sur laquelle ses amis et lui devaient simultanément travailler.
En tout cas, les concurrents soumirent au censevir ce qu'ils avaient élaboré §ur la chasse aux vers luisants, — le lauréat^ frelon pillant les abeilles, prit le meilleur de ce qui lui était confié, et il en fit une idylle qui, malgré un hémistiche atroce, — nous vînmes éprendre place, — figure avec avantage dans les Feuilles volantes.
Seulement, les invités qui avaient pris part au concoiîirs n'entendirent jamais parler de leurs vers, et attendent encore le jugement du censeur.
Le public allait probablement toujours ignorer le concours en question, quand, un bon matin, un des compétiteurs, M. le docteur Morisset, se décida u publier le travail qu'il avait soumis à M. Fréchettc.
La poésie de M. Morisset, qui est, sans conteste, une des plus belles choses qu'ait produites la littérature canadienne, parut dans l' Union Libérale le 31 décembre 1890, et était accompagnée du commentaire suivant :
Cette pièce a Hd composKfîC à rinstigation de Louis Fréehette qui, en février dernier, invitait neuf de ses confrères, Routhier, Gingras, Leniay, Logendre, Beauchemiii, Poisson, Désaulniers, et moi, à traiter avec lui, dans des Jiihites qui ne devaient pas cire dépassées — cent vers — ^le
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sujet que voici : " Nous soirinics en France : il faut mettre Ja scène en France, parce que nous n'avons pas de vers luisants en Canada. Le poète se promène, le soir, avec une amie, sur une grande route bordée do haies où les vej-s luisants foisonnent. Il leur vient à l'idée d'en faire une cueillette. L'amie prête son voile, et les voilà en chasse. Revenus au logis— au château— ils sèment ces vers luisants dans un parterre, au milieu do géraniums et autres fleurs, puis ils vont s'asseoir, causer et rêver, en regardant ce parterre d'étoiles. Le lendemain soir, ils reviennent au même endroit pour jouir, du. même spectacle. Hélas! les vers luisants sont dispersés, perdus dans les vignes et les charmilles Réflexions
Réflexions ! ! !
Eh ! oui, c'étaient les réflexions de ses confrères dont M. Fréchette avait besoin pour le clou des Vers luisants, et vous verrez qu'il a été bien servi.
Mais laissons M. Morisset continuer son commentaire :
*' C'est le poète qui doit parler et rappeler co souvenir à son amie, en moins do cent vers.
Ce n'est pas un concours, mais simple matière de curiosité : (luestion de voir ce que chaque talent trouvera de couleurs spéciales sur sa palette pour peindre ce petit tableau.
Tous ont accepté, à l'exception do Routhier et do l'abbé Gingras qui ont refusé pour raisons spéciales ; mais, à l'heure «lu'il est, Fréchette et moi sommes les deux seuls qui ont tenu promesse. La pièce de Fréchette paraîtra sous peu dans un beau volume qu'il nous prépare à la sourdine, (i\ la sourdine était bien là le mot juste,) et j'espère (lue les autres confrères ne tarderont pas, non plus, X s'exécuter.
J'ignore ce que les autres poètes ont foiirni à
M. Fréchette pour le commencement et le milieu des Vers luisants, mais les citations que je vais faire ci-dessous prouveront de la façon la plus concluante que le censeur a construit la fin de son idylle avec la fin de celle de M. Morisset.
Qu'on en juge :
MORISSET
Jeanne, le lendemain, que nos cœurs avaient froid, Quand, croyant retrouver nos luisantes idoles Sur les pistils dorés et les riches corolles. Elles avaient quitté notre édon merveilleux, Pour aller s'ébaudir dans lestrèlks soyeux.
FRECHETTE
Le lendemain, hélas \— ici-bas tout s'eflace — Lorsque, le soir venu, pour savourer encor Le spectacle charmant, nous vînmes prendre place, Il ne restait phw rien du féerique décor.
Je ne fais certainement pas un crime au lauréat d'avoir imité son confrère dans ce qui précède, et je n'ai mis les deux strophes ci-haut en regard que pour préparer les comparaisons qui suivent :
MORISSET
Ces vers luisants du soir, ô Jeanne î c'est la vie.
Le bonheur, ici-bas, n'élit pas de séjour, . Et, comme le lampyre, il ne brille qu'un jour.
Nos trésors, entassés sur nos illusions,
Sont tombés dans le gouftrc où vont les visions.
FRECHETTE
Voilà bien le symbole et l'image de l'a me, Avec ses songes d'or et ses illusions.
UX DISCOUKS 111
MORISSET
Et nos rêves brillants, phosphorescents nymholes^ Qu'on jetait, pleins de flamme, au gré des brises folles ? — 'Des «oiiflles violents, hélas î les ont éteints^ Connno on lait ào^ flambeaux, après les grands fesiim.
FRECIIETTE
Tout te sourit d'abord, jeunesse inassouvie ; La lumière et les fleure couronnent tcsfestùis, Mais pour le cœur qui veut recommencer la vie, S*il reste encor des fleurs, ivs flambeaux sont éteiiU.i,
Exactement les mêmes réflexions dans les deux pièces, avec les mêmes Ulusions^les mèmcQ symboles^ les mémos festins et les mornes flambeaux éteints.
On en croit à peine ses yeux.
Sans doute, le fait d'avoir volé son frère, Victor Hugo, Lamartine, Coppée, Leconte de Lisle, Crémazie, Elie Berthet, etc. est une chose qui est loin de grandir M. rr*5chette.
Cependant, on peut dire que le lauréat, en pillant ces auteurs, a peut-être agi inconsidérément, prenant son bien au hasard, à mesure qu'il lui tombait sous la main, sans songer qu'il pût déplaire ou nuire à quelqu'un.
Mais dans le, cas qui nous occupe aujourd'hui il n'y a évidemment aucune excuse possible.
M. Fréchette, en invitant des poètes à travailler de concert avec lui sur un sujet imposé, a opéré délibérément, avec préméditation ; il a trompé des
amis de la façon la plus outrageante, la plus odieuse, — et pareil exemple de duperie est sans précédent dans l'histoire de la littérature française.
Et n'y eût^il que le vol des Vers luisants pour ternir sa réputation d'écrivain, que le lauréat ne parviendrait jamais à lui redonner son faux éclat d'antan.
En 1880, au moment où M. Fréchctte reçut de l'Académie française un des prix Montyon, j'étais assez vieux, je connaissais assez les écrivains du jour, j'étais suffisamment renseigné sur le mouvement littéraire à Paris, pour savoir à quoi m'en tenir fiur le méritii des Fleurs boréales et des Oiseaux d^ JVeige et sur l'importance de leur couronnement par M. Xavier Marmier, à la tête d'un petit comité d'académiciens sympathiques au Canada.
Je savais parfaitement que les Fleurs boréales et les Oiseaux de Neige n'étaient que des imitationsplus ou moins subtiles des modernités parisiennes, que Papineau^ la meilleure pièce du volume couronné, était un double pastiche de Bona'parte de Lamartine et d' Un soldat de V Empire de Crémazie, comme j'avais aussi la certitude qu'en France il n'y a que les jeunes gens, les débutants, qui acceptent^
des prix Montyoïi — des prir de vertu, disent les Parisiens — comme eouronncment de leurs essais.
Toutefois, malgré le peu de signification élogieuse que je voyais dans le couronnement du volume du lauréat^ bien que je fusse convaincu du manque d'originalité dans ses vers, je croyais M. Fréchetto un véritable poète.
Je l'excusaîs d'avoir imité Lamartine, Victor Hugo et leurs disciples, parce que, me disais-je, M. Frécliette, ne vivant pas dans un milieu propice au développement de ses aptitudes, manquant d'émulation et d'encouragement, n'ayant peut-être pas assez de lonfiance dans ses propres forces pour voler de ses propres ailes, avait cru erronément devoir toujours appuyer son essor sur quelqu'un.
Le vol de la Bastide rouye d'Elie Berthet, arrivé en même temps que le couronnement des Fleurs boréales et des Oiseaux de Neige^ avait bien, il est vrai, ébranlé quelque peu ma foi en son talent ; mais j'avais fini, malgré tout, par croire que si le lauréat s'était rendu coupable d'un tel plagiat, c'était plutôt la paresse que le manque d'inspiration qui le lui avait fait commettre.
Evidemment, je cessais d'admirer l'homme, mais je continuais d'admirer le poète.
Or une pièce de vers, qui suivit d'assez près les représentations si brusquement interrompues de
VIVE LA FRANCE î llô
VExilé^ vint me convaincre que j'avais eu raison de croire au talent de M. Fréchette.
Cette pièce, qui portait pour titre Vive lu France et avait trait à un épisode supposé de la guerre franco-prussienne, eut beaucoup de succl^s et devint ^bientôt très populaire.
Aussi, combien de fois n'ai -je pas entendu déclamer Vive la France dans les banquets, les s.ilons, les concours de charité !
Combien de fois, l'avouerai-je, j'ai envié le talent de celui qui avait su inventer une si belle chose !
La pièce en question, écrite dans le genre de la irrève des Forgerons^ que tout le monde sait, me faisait connaître le poète canadien sous un nouveau jour, et j'y trouvais un progrès très marqué sur ses aînées.
Sachant que l'événement qu'elle relatait n'était pas arrivé, et que, conséquemment, M. Fréchette devait l'avoir inventé, j'en admirais beaucoup l'ingénieuse inspiration.
Et puis, à cause des sentiments patriotiques qu'elle exprimait, — parce qu'elle évoquait dans les cœurs canadiens le souvenir de la vieille France, encore saignante des blessures du Teuton, de la vieille France que nous aimons toujours avec toute la tendresse éplorée de l'enfant arraché aux étreintes de sa mère, — ^la dernière poésie de M. Fréchette
était pour moi, sinon au point de vue strict de- Testliétique, du moins quant à l'originalité, une production digne de figurer à côté des plus belles inspirations de Crémazic.
Malgré la publication tardive de quelques autres poésies qui ne ressemblaient aucunement, sous le rapport de Toriginalité, à Vive la France, je persistais à croire que celui qui avait pu faire une pareille pièce n'était pas un vulgaire rimeur.
J'espéraiB donc que, tôt ou tard, le lauréat doterait la littérature canadienne de quelque nouvelle œurre originale et typique, quand, un jour de l'été 1888, dans une promenade que je fis à Sorel, je rencontrai, sur le bateau, un littérateur de mes amis qui, après m'avoir longuement entretenu du fiasco de la Légende d/un Peuple, me demanda brusquement :
— As-tu lu Pour le Drapeau de François Coppée ?
— Non, répondis-je, un peu confus de mon ignorance.
— C'est un petit poème qui t'étonnerait, ou je me trompe énormément.
Le littérateur avait prononcé cela sur un ton goguenard qui semblait en dire long, mais que je ne comprenais nullement.
Et, comme j'allais demander des explications, l'ami tira de son habit une petite brochure sur la couverture de laquelle je lus : Contes et Bécits en vers.
— Page 31, dit-il, eu me tendant l'opuscule.
Je mis tout de suite le doigt sur la page indiquée. J' avais à peine lu la moitié de Four le Drapeau, que j'interrompis tout à coup ma lecture ; et, mettant de côté le petit volume, tapant d'une main sur l'épaule de l'ami, de l'autre agitant mon chapeau, je criai : Vive la France !
Et nous partîmes tous deux d'un éclat de rire, que M. Fréchette, s'il eût été présent, aurait probablement trouvé très irrévérencieux.
Ma dernière illusion sur le lauréat venait de s'évanouir.
Cette révélation inattendue, suivie presque aussitôt <le la découverte de trois ou quatre vers volés tout entiers à Victor Hugo, me fixa définitivement sur la valeur de M. Fréchctte comme poète lyrique, — la Bastide rouge m'avait fixé sur son mérite comme prosateur et dramaturge ; — je me mis à comparer ses autres poésies avec celles des écrivains modernes, et j'en vins au résultat que vous connaissez.
Vive la France étant ce que le lauréat a fait de mieux comme imitation, il me suffira, pour prouver que les autres poésies les moins mauvaises de M. Frécliette sont des pastiches qui équivalent à des plagiats, de me servir de l'analyse et des comparaisons faites récemment de cette pièce et de celle
de Coppée par le Bon Co7nhat^ que je cite presquetextuellement :
Voyous (l'abord l'analyse de Pour le Drapeau.
Des Arabes, en Algérie, attaquent un blockhaus. Les prisonniers, avertis, s'émeuvent. Les voilà devant le gouverneur du bagne, et l'un deux, grand gaillard, demande, au nom de ses compagnons, de» fusils, pour repousser les assaillants. L'officier cour sent. Les Bédouins sont battus. Les forçats remettent leurs fusils. Lo commandant, profondément touché, le» remercie pour. ... le drapeau.
Quel est le sujet de Vive la France ?
Paris, en 1870, est assiégé. Les habitants de Saint-Roch de Québec, guidés par un grand gaillard, vont offrir au consul français leurs services pour aller combattre les Allemands. Le consul, j)rofondément ému, les remercie pour la France.
Lisons maintenant les vers de Coppée :
.1 prh qu a ra n t c-l m i t
T.^n jour, à l'iioure où l'aubo, en déchirant ses voiles, Fait taire les lions et pillir les étoiles ^
En ce nionient, sorti des rangs des prisonniers, L'un d'eux, c^u'on avait vu parler, dans le tumulte, A ses amis, de l'air d'un homme qui consulte, Un grand gaillard, portant sur ses traits amaigris La trace de vingt ans de misère à Paris, Et dont les yeux profonds, sous leurs sombres arcades, Conservaient un reflet du feu des barricade?!. S'approcha lentement du vieil Algérien,
Et dit, îivcf. le ton traUwnt du fanbou.r.on :
— Mon capitaine, on vient vou^ dire qu} nous noènp, t'
Cent condamnés, c'est vrii, cent força tp, maie c 'nt hommes.
Tous du faubourg Antoine et tous gens bien choisi*,
îîous savons que le fort est bondé de fusilt».
Sur tous ces nioricaudp», si vous voulez qu'on cogne,
Armez-nous donc, etc
Et le vieil officier, contenant njul ses larmes,
A ses soldats d'un jour «jui déposaient leurs armes, Etreignait les deux mains à leur rougir la peau, Et disait rudement :
Merci... pour Je drapeau.
Les vers de M. Fréchette répondent comme un
écho :
Cotait n'prra les jour^
Un soir, Un de ces soirs brumeux et sombres de l'autonme, etc.
L'époque et l'heure sont préeisce^ comme dans Pour le Drapeav.
Celui qui conduisait la nnvrche, un (/an au torse D'Hercule aiiiiyne
J'aime bien antique avec Hercule^ qui, on le sait, n'est pas d'hier.
Et puis ce gars au torse d'IIercule vous rai>pelle» t-il assez le grand gaillard de Coppée?
Je reprends ma eitition:
Celui qui conduisait la marche, un gars au toise D'Hercule antiqui», avait, sous sa rustique écorce, Comme nn lion capflf, grandi sous les barre.iux
M. Fléchette n'a pas trouvé que c'était r.ssez de piller Coppée, il a filouté un hémistiche à Victor Hugo qui a dit :
120 LE LAUnÉAT
Covnne tni ilrn cajïtif qui secourait sa chaîne.
Je contiiuie à citer :
Je y.c saii qiel as2:ect farouche de hcros.
M. Frécliette a donc puîné dans deux volumes du «naître pour faire deux vers voisins, puisque Victor ïlugo a écrit:
On ViC mit quel aspect farouche et menaçai it,
Citons toujours M. Fréchette :
11 s'avança tout seul vers le fonction naii*e,
Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre,
Dit :
Le gars de M. Fréchette n'avance-t-il pas et ne parle-t-il pas comnie le gaillard de Coppée ?
La seule diiFérence qu'on observe ici, c'est que le faubourien de Coppée a la voix traînante et que le faubourien du lauréat Ta tranquille.
Monsieur le consul, on nous apprend là-bas
Que la France trahie a besoin de soldats
Nous ne aowme»
Que cinq ceMs aujourd'hui, mais, tonnerre! des hommes, Xoui en aurons, allez.
François Coppée, lui, dit :
On vient vous dire que nous so)nmes Cent con( amnés, c'est vrai, cent Ibreats, mais cent hommes.
VIVE LA FRANCE î 121
On voit donc que M. Frécliette avait son modèle sous les yeux quand il a écrit ses vers, car non seulement il s'est servi des idées de Coppée, mais jusque de ses expressions, et Monsieur le consul qui, en apostrophe, remplace Mon capitaine^ — nous sommes cinq cents hommes^ qui remplace nous sommes cent hommes^ est tout à fait charmant comme • . . .imitation.
Coppée a Uni ainsi sa pièce :
Et le vieil oflicier, coiiten.int mal ses larmes, A ses soldats d'un jour qui déposaient leurs armes, Etreignait les deux mains à leur rougir la peau, Et disait rudement :
— Merci pour le drapeau.
Et M. Fréchette a terminé V'tve la France de la même façon :
Et le consul, (iui m'a conté cela souvent,
En leur disant merci, pleurait comme un enfant.
Le consul remercie comme le commandant du bagne, avec cette diifércnce que le consul pleure et que l'autre contient mal ses larmes.
Il y a donc dans Pour le Drapeau et Vive la France le même thème, c'est-à-dire les mêmes fonctionnaires représentant la France, les mêmes braves prêts ;i verser leur sang ])Our l'honneur du drapeau, les mômes offres, les mêmes larmes et les mêmes remerciements.
Et sarez-vous ce que M. Fréchette a réponctu au
Bon Combat^ qui lui reprochait de s'être servi trop copieusement de Coppée pour digérer Vive la France f
Lisez :
Une toute petite remarque en terminant, monsieur Tabbér vous croyez m'humilier en disant que j'imite Victor Hugo et Lamartine. Je vous avouerai que j'aime mieux imiter ces grands maîtres qui ont alimenté la littérature du siècle que de signer du Chapman.
J'aimerais bien savoir ce que Lamartine peut bien avoir ii faire avec une pièce qu'on accuse M. Fréchette d'avoir imitée trop crûment de Coppée.
Si encore le lauréat n'eût parlé que de Victor Hugo, — à qui il a pris un alexandrin pour le glisser dans le thème de Coppée, — il y aurait eu presque du bon sens.
Mais amener là Lamartine, c'est très cocasse, et surtout c'est très fort comme. ...défense.
Du moment que M. Fréchette est forcé d'admettre qu'il imite Lamartine et Victor Hugo, il fait l'aveu, n'est-ce pas, qu'il n'a point d'originalité.
Or l'originalité — qui seule constitue la véritable poésie — faisant défaut chez le lauréat^ il n'est doae qu'un simple versificateur.
Il n'est qu'un versificateur sans virtuosité, et, même s'il ne plagiait pas, il serait en France à la
queue des imitateurs de l'époque, dont le nombre est pourtant si considérable.
Parlant de ces imitateurs, Charles Fuster dit :
Il y a en France et en Navarre, à l'heure où j'écris, troig cents faiseurs, trois cents virtuoses sûrs d'eux-mêmes.
Et le plus lamentable, c'est que tous ceux-là se ressemblent. Les uns procèdent de Leconte de Lisle, les autres de Sully-Prudhomme, quelque-uns de M. Banville ; tous ont la même aisance dans le rythme, le môme ver» sonore et nombreux, le môme vocabulaire, l'exploitation des mêmes sujets, le monopole des mômes gentillesse?. Qui a lu l'un, \ a lu les autres ; ejitre les Colères de Jules et les Jt^rettses de Léopold, la difl*érence est nulle ; c'est l'uniformité du joli, c'est même — si vous y tenez — la banalité du beau ; ce n'est plus de l'art personnel, ce ne peut être de l'art qui dure. ^
Xon, rimitation, quelle que savante qu'elle puisse être, ne peut tenir lieu d'inspiration.
Le versificateur ne peut pas plus imiter la poésie des grands maîtres que ralchimiste ne peut avec profit imiter Vor, pas plus que le peintre ne parvient à rendre d'une manière satisfaisante les couleurs du prisme, les ondulations insaisissables et mystérieuses de l'aurore boréale.
Parmi les écrivains français qui, depuis Molière et Lafontaine, ont voulu imiter les Grecs et les Latine, André Chénier est certainement le seul qui ait travaillé avec succès — dans ses pastiches d'Homère et de Théocrite. ^