LE DÉDAIN D*UN PLAGIAIRE
Je me permettrai, toutefois, de répéter mon dernier quatrain, pour voir si je ne pourrais pas trouver par cette répétition quelque chose de plus grave contre vous :•
CHAPMAN
Sur le cristal glacé des fleuves gigantesques. Les 'patineursy montés sur leurs lames d'acier, Tracent en tournoyant àe folles arabesques, Ou luttent de vitesse avec quelque coursier.
FRECHETTE
Au feu du soleil ou des girandoles, Emportée au vol de son patin clair, Mainte pa/inewse, en ses courses /o//e5, Sylphe gracieux, fuit comme V éclair.
Ah ! par exemple, ici, Maître, c'est effrayant comme vous m'avez tailladé ! Ju2i, patineuse pour les 'patineurs^ lès courses folles pour les Jolies arabesques. . . .
TJn peu plus, et vous enleviez le. .. .morceau.
Et puis, comme V éclairée' est vieux,ça, M. Fréchette. La rue Saut-au-Matelot est d'hier à côté de ce lieu commun-là.
A part cela, vous rabâchez. Maître, vous rabâchez, attendu que vous avez déjà dit dans Janvier des Oiseaux de neige :
Dans les salons ambrés, nouveaux temples d'idoles, Aux accords de l'orchestre, au feu d^s girandoles
I-A promeneuse, loin de son boudoir tépide, Bravant sous les peaux d*ours le« morsures de Pair, Au son des grelots d'or de son cheval rapide, A nos yeux éblouis passe comme un éclair.
En tout cas, j'aime mieux votre patineuse que votre promeneuse, parce qu'en faisant passer celle-ci comme un éclair^ vous dîtes, Maître, quelque chose qui frise les vérités de M. de La Palisse, puisque son cheval est rapide.
Mais tous ces commentaires retardent inutilement les citations, et je prends la ferme résolution de n'en plus faire.
Au demeurant, ai-je besoin de mettre plus eu relief les escroqueries de M. Fréchette ? J'ai été volé comme dans un bois.
Reprenons donc le fil de nos comparaisons, et suivons-le sans nous arrêter un seul instant :
CHAPA^AN
Au théâtre, le soir, chaque stalle csk g;^rnve, Et la foule, l'oreille ouverte à l'harmonie, Des saints enivrements boit les flots parfumés,
l^endant» que, dans le bal, la valse étourdissante Sur le parquet baigné de flamme éblouissante Emporte dans ses bras bien des couples
FRECHETTE
Un rayon, là-bas, aux vitres rougeoie ; L'on ehteiul des sons iVorchestre lointain ; Ce sont ces deux sœiirs, la danse et la joie, Qui vont s'amuser jusques au matin.
LE DÉDAIN d'un PLAGIAIRE 15
C'est plus fort que moi, je ne puis résister à la démangeaison de souligner davantage rorc7?65^r«5 qui rappelle le théâtre^ la danse qui remplace la valse^ et Burtout la joie et la danse qui vont s'amuser jusques au matin.
La danse et la joie qui s'amusent !
Ça, c'est grand comme le chêne Fréchctte, avec ou sans compagnons de saint Antoine à ses pieds !
Je profite de cet arrêt, puisque je n'ai pas eu la force de l'éviter, pour vous apprendre, me» amis, qu'après avoir contemplé la médaille du Bonhomme Hiver ^ vous allez en voir tout de suite le revers^ et cela, ma parole !sans plus d'interruption : CHAPMAN
L*immensit<3 des cicnx est nuageuse et blanche ; De fauves tourhillom les monts sont couronnés ; Le vallon aux abois râle sous Tavalahche, .
Et les venis'horéaux sont partout déchaînés.
FRECHETTE
Il fait froid. Regardez, sous le ciel lourd et monte, S'envelopper de blanc les horizons sans borne. Sur le flanc désolé des grands monts orageux Voyez plier au loin ces pins au front neigeux Fatiguant sous Petiort glacé des vents polaires»
Et partout où l'hiver roule ses tourbillons^ etc.
L'immensité blanche^ le blanc des horizone, les monts^ les vents boréaux, les veyits polaires, les tourbillons. . . •
Mais j'ai promis. . . •
CHAPMAN
Tout couvert de glaçons énormes, acharn^'s.
licfleitre délirant avec fracas s'épanche.
FKECHETTE
JjC fleuve gigantesqve a de sourdes colères ;
Il gronde dans la nuit sauvage,, et par moments
Tourmente la banquise avec des craquements, e^tc.
Tonnerre de Brest ! Vous n'y allez pas par quatre ■chemins, vous, M. Fréchette.
TjQ fleuve gigantesque supplante las fleuves gigantesques de mon second quatrain, la banquise culbute mes glaçons énormes. . . .
Encore un peu, et j'étais déshabillé— pardonnezmoi ce rapprochement — comme François Coppée dans votre Vive la France !
Un brigandage en règle, quoi !
Et nous ne sommes pourtant pas au plus creux, comme vous allez voir :
CHAPMAN
Les arbres du chemin, que la rafale penche.
Tendent vers les passants leurs loiigs bras décharnés.
FRECHETTE
Au fond du bois qui tend ses longs bras dépouillés, etc.
CHAPMAN
La souffrance est venue avec les froids d'hiver ; Le pauvre, sous son toit à tous les vents ouvert, Se lamente, et sa voix a des accents étranges.
LE DÉDAIN d'un PLAGIAIRE 17
FRECHETTE
Au bord des lacs glacés dont le flot se lamente j etc.
Et peiid#it ce temps-là, les paniyreSj ces maudits^
Sans feu, souvent sans pain, souffrent dans leurs taudis.
Assurément, M. Fréchette, si les pauvres sont maudits^ vos vers doivent bien l'être septante et septante fois plus.
En tout cas, si, après ce que je viens de taire voir, il y a encore des gens qui persistent à dire — comme je l'ai entendu de mes oreilles — que c'est par une singulière coïncidence que M. Fréchette a plagié les idées, les expressions et jusqu'aux rimes qui se trouvent dans mon Erable^ ]e reviendrai à la charge et je leur crèverai les yeux avec des. ...preuves.
Une autre fable, M. Fréchette !
N'oubliez pas-r4es bons comptes font les bons amis — que c'est la deuxième que vous me devez.
M.>rFrécliette, écrasé sous les accusations que Ton «ait, n'osant n!e répondre sous sa signature, se cache derrière Carlos pour faire dans le National l'éloge de ses vers et tenter de démontrer qu'il ne m'a pas plagié.
Et savez-vous comment il s'y prend pour prouver son innocence ?
Il met en regard son Chhie et mon Erable^ — où se trouvent, de son propre aveu, bien des mots imprévus^ — mais il a le soin d'écarter une de mes strophes, celle qui frappe le pluspar8are8semblance avec une des siennes, et il me reproche des fautes de langue qui n'en sont pas.
Jugez :
" D*abord on ne dit pas, en français, Pouragan ne peut lo flier : c'est phyer qui's*impose.
On voit, M. Fréchettc, que vous vieillissez, que votre mémoire s'en va.
Eififectivement, si vous aviez conservé cette prodigieuse mémoire qui vous a fait retenir — je dis retenir^ M. Fréchette — tant de vers exotiques et indigènes, vous vous seriez souvenu du Chêne et du Roseau, au moins du chêne auquel vous vous êtes récemment comparé avec tant de modestie, du chêne au pied duquel le roseau dit :
Je pli€j et ne romps pas,
Mais M. Fréchette aurait-il cent fois raison de m'imputer la faute signalée, qu'il n'^n serait pas moins la pelle qui se moque du fourgon, témoin, ce que je trouve dans ?on Painneau^ pièce filoutée à Lamartine et à Crémazie :
Où l'aigle canadien avait plié son aile.
Ce pli est d'autant moins excusable que M.
Fréchette, malgré le peu de mémoire qui lui reste, saura toujours par cœur Victor Hugo qui a dit :
Les antitnnes du soir, dont autrefois saint Paul
Réglait les chants tklèles, Sur les suilles du chœur, d'où s'élance leur vol, Avaient ployé leurs ailes. ^
M. Fréchette, debout à la barre de l'opinion publique, continue son plaidoyer avec la mêjne adresse :