I. Les Poèies du Clocher
]*24 LE LAUUÉAT
Encore n' est-il arrivé à ce résultat que tout simplement parce que, dit Jules Lemaître, il " connaissait à fond la pure antiquité, il S3 détachait de lui-même et de son temps, s'éprenait tout naïvement des grâces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une ame grecque ou plutôt, mystérieux atavisme, retrouvait cette âme en lui.''
Et M. Fréchettc, qui n'a pas, lui, le mérite d'avoir traduit ni Théocrite ni Homère, qui a pillé presque tous ceux qui ont écrit dans sa propre langue, qui vient après les trois cents faiseurs dont parle Charles Fuster, qui imite Victor Hugo comme le serin jjourrait imiter l'aigle, voudrait être considéré comme un pofete !
Quand M. Fréchetto ne pille pas les poètes français et canadiens, il se i:)ille lui-même.
Croit-il avoir fait un bon hémistiche, ex j) rimé passablement l'idée d'un confrère, il les répète à satiété.
Quelf|uefois il promène des vers tout entiers d'une pièce à l'autre.
K'y aurait-il que ces répétitions pour prouver l'infécondîté du poète national^ cpie cette preuve serait déjà accablante.
On pourrait, à la rigueur, pardonner à Victor Hugo, qui a écrit quatre-vingt-dix gros volumes, de s'être répété, — ce qu'il n'a cependant pas fait, — tout simplement parce qu'il aurait, pour ainsi dire, épuisé la somme d'idées qu'un cerveau humain peut contenir, et qu'il n'aurait pu se rappeler tout ce qu'il a disséminé dans des ouvrages si nombreux et si disparates.
Mais peut-on pardonner à M. Fréchette, qui n'a publié que quatre volumes, — dont on pourrait facilement ne faire qu'un seul, — de rabâcher sans trêve, de se servir toujours des mêmes expressions, des mêmes hémistiches, du même vocabulaire ?
Je n'en finirais pas si je mettais sous les yeux de mes lecteurs toutes les répétitions qu'on remarque dans les vers du lauréat^ et quelqu'un qui se donnerait la peine de cataloguer ce musée littéraire ferait un travail sinon intelligent du moins très drolatique.
Je me bornerai donc à mettre ici en relief les rengaines qui se rencontrent le plus communément chez M. Fréchette, et ce que j'en ferai voir prouvera surabondamment qu'il n'est qu'Hun rimeur toujours à l'étroit, toujours à bout d'haleine.
Je cite :
LOUIS-HONORE FRECHETTE
La France ! elle éclipsa tous les héros cV Homère
LOUIS FRECHETTE Tes fils ont éclipsé tous les héros cVHûmv.re
IX)UIS-HONORE FRECHETTE Le voyageur remarque, à deux pas du rivo(/e
LOUIS FRECHETTE Le voyageur délboiivre, à deux pas du rivage
LOUIS-HONORE FRECHETTE Le lendemain matin, deux pêcheurs du village
LOUIS frechettp:
Le lendemain tnatin, au front de la montagne Le lendemain matin, les nionstruçnx bourreaux Le lendemain matin, alerte et reposé Le lendemain malin, parmi les corps gisants ic lendemain matin, on marchait à l'assaut Demain 'ntatin, dit-il, je traduis son récit Zf? lendemain, hélas !^— ici-bas tout s'efiuce — Enfui, le lendemain, ces nobles Alexandres Que le lendemain njéme, au lever de l'aurore C'était le lendemain ']o\\y de grande assemblée
LOUIS-IIONORE FRECHEÏTE Mais, comme une aile blanche ouverte dann le vent
LOUIS FRECHETTE Et que ton aile immense ouverte dans le vent
LOUIS-HONORE FRECHETTE
O coupe d^ ambroisie, De nectar et de miel
Coupe d' amirroisie et de miel
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Ali ! comment voulez-vous que je voua reconnainxe, Chastes illusions de mes jours de jeunesse
Chambly ! le vieux couvent î Que je vous reconnaisse, Théâtre inoublié de mes jours de jeunesse
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés
Quelques indants plus tard, on trouvait en efiet Quelques instants plus tard, quand, pour s'en emparer Trois Jours plus tard, quand, après maint échec Trois jours après, du haut de ses mâchecoulis Quelques instants après, la noire cavalcade Ciiiq minutes après, nous dansions sur la vague Quelques instants après, vers le plateau lointain
LOUIS-HOXORE FRECHETTE Talisman de Tamour, symbole d^espérance
LOUIS FRECHETTE Flottait près d'une croix, symbole d^espérance Auprès du vieux drapeau, symbole d'espérance
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Il se nommait Robert Cavelier de La Salle Déjà l'esprit hanté par l'ombre colossale
Où serpente déjà la route colossale Qu'avait rêvée un jour Cavelier de La Salle
LOUIS-HOXORE FRECHETTE
Par de vils brocanteurs vendu comme un troupeau
LOUIS FRECHETTE Sur son orps les vainqueurs passant comme un troupeait Nos défenseurs parqués comme de xils troupeaux
LOUIS-HOXORE FRECHETTE
Entendre un^ c'ameur immense et tiinnphale
LES KABACHAGES
LOUIS FRECHETTE M'apportent des lambeaux de clameurs triomphales Non, jamais, mtme aux jours de clameurs triomphales LOUIS-HONORE FRECHFTTE
Et puis, pendant les nuits froidement idéales, Quand, au ciel, des milliers ^aurores boréales
Quand ton mouvant r<?seau d^aitrores boréales Rév(?la les splendeurs de tes iiuits idéales
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Merci ! si de ces jours de deuil et de souffrance
Qu'ils furent longs, ces jours de deuil et de souffrance
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Toi que mon cœur aimait avec idolâtrie
Sol canadien que j'aime avec idolâtrie
LOUIS-HOXORE FRECHETTE
Tout disparut. Ce fut comme un éclat de foudre
Répercutée au loin comme un éclat de foudre
LOUIS-HONORE FRECHETTE
A chaque baïonnette allumant un éclair
Partout la fleur brûlante allume son éclair
Un éclair tout à coup s\i Humait quelque part
LOUIS-HONORE FRECHETTE
La cathédrale a mis ses habits les plus beaux
LOUIS FRECHETTE Ayant mis le matin leurs habits les plus beaux
LOUIS-HONORE FRECHETTE Et, vieillard vénéré, sans reproche et sans crahite
LOUIS FRECHETTE Humbles soldats de Dieu, sans reproche et sans crainte Ces hardis novateurs sans reproches, sans craintes
LOUIS-HONORE FRECHETTE Qnand, du haut du vaûseauqui m'emportait loin d'elle
LOUIS FRECHETTE Quand, du haut du vaisseau qui s'ancre dans nos ports
LOUIS-HONORE FRECHETTE Toujours prêts à venger toutes les causes justes
Flétrir ce défenseur de toute cause juste A ces jours où martyrs de tant de saintes causes Tombés en défendant la plus saitite des causes Les hardis défenseurs de notre sainte cause Le premier des martyrs de notre cause sainte LOUIS-HONORE FRECHETTE Adieu le faux éclat des idylles d'autan
LOUIS FRECHETTE Donner une revanche aux défaites d'autan Brisant ses ailes d'or aux légendes danian A punir ton pays de ses froideurs d'anian De tes combats dantan nous recueillons le prix Et les barons dantan, de leur^ archers suivis
LES RABACIIA.GKS 131
LOUIS-HONORE FRECHETTE
Voit poindre à l'horizon la colombe de V arche
LOUIS FRECHETTE Comme la colombe de l'arche France ! soLs maintenant la colovibe de V arche
LOUIS-HONGRE FRECHE'^TTE Enfin, poussant trois f où le cri : Vive la France !
LOUIS FRECHETTE Trois foU aux quatre vents cria : Vive la France !
LOUIS-HONORE FRECHETTE 'Québec était tombé. Sans honte et sans mystère
LOUIS frechî:tte
Québec était tombé ; sur ses cendres fumantes
LOUIS-HONORE FRECHETTE Pour couvrir de leurs corps la patrie en détresse
A couvrir de son corps la terrible descente Couvnraient de leurs corps le drapeau de la France
LOUIS-HONORE FRECHETTE -Comme des spectres noirs rôder dans les ténèbres
LOUIS FRECHETTE Comme des spectres noirs s'enfoncent dans la nuit
LOUIS-HONORE FRECHETTE La grande main dans l'ombre orientait la voile
LOUIS FRECHETTE S'empare de la barre, oriente la voile
LOUIS-HOXORE FRECHETTE Dans une nuit de paix douce et réconfortante
LOUIS FRECHETTE Par une nuit d'été fraîche et réconfortante
LOUIS-HONORE FRECHETTE Mais son œil brille encor dans les brumes du soir
LOUIS FRECHETTE Glissant dans les brumes du soir LOUIS-HONORE FRECHETTE Heurtant sur les rochers sa eourse vagabonde
LOUIS FRECHETTE Où l'avait promené sa course vagabonde
LOUIS-HONORE FRECHETTE Le désespoir au cœur, avait capitulé
LOUIS FRECHETTE Le désespoir au cœur, et l'ûme à la torture
LOUIS-HOXORE FRECHETTE Le« rocs ont tressailli Jusque dans leurs vertèbres
LOUIS FRECHETTE Le vieux monde Mnnt jusque dans ses vrrttbres LOUIS-HONORE FRECHETTE
Ces drapeaux dont chacun des sublimes haillons
LOUIS FRECHETTE Nos pères, secouant ces sublimes haillons Où flottaient les haillons troués du drapeau blanc Oui, ce haillon trouéf mais que la gloire inonde
LOUIS-HONOKE FRECHETTE
Ah ! montre qu'en dépit de tant d* apostasie. Le courage des preux chantés par Créniazie
Ce drapeau glorieux que chatUa Crtniazie, Drapeau qui n*a jamais connu à^apostasie
LOUIS-HOXORE FRECHETTE
Semble veiller, debout comme une sentinelle
LOUIS FRECHETTE On le voyait debout comme une sentinelle
Il me faudrait vingt pages pour citer tous les rabâchages et les rengaines du lauréat.
J'en prendrais une rien que pour loger les épithètes sourd, vague, farouche et féerique qui pullulent dans ses livres.
Mais ce qui est plus étonnant que tout cela, c'est que M. Fréchette, qui connaît pourtant les modernes sur le bout de sou doigt, qui saifleur religion de l'extrême diversité des désinences, se sert constamment des mêmes rimes, et encore de celles qui étaient déjà vieilles du temps de Marot.
Il y a surtout sauvage, rivage et servage qu'il ne lâcbe jamais, probablement parce que ces mots riment richement ensemble.
Aussi je parierais qu'il n'y a pas une seule piëce des Fleurs boréales, de la Légende d^un Peuple et des Feuilles volantes qm ne contienne des sauvages.
Bien que les citations de ces rabâchages soient fastidieuses, je ne puis résister à l'envie de vous faire les suivantes, qui pourraient être vingt fois plus^ nombreuses, si je ne prenais en pitié ceux qui vont les lire :
Nous sommes sur le bord du Saint-Laurent sauvage. Le fleuve, déployant l'orbe do son Hvage ,
Tout retombe en oubli, tout redevient sauvage^ Nul pas civilisé ne foule le rivage
Hémisphère aux rives sauvages Libre des antiques servages
Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage ; Son courant roule un flot plus <»alme; le rivage
Pour arracher ces bords aux primitifs servages^ Pour la première fois sur ces fauves rivages
O fleuve, qu'ils sont loin les jours où nul servage N'avait encor dompté ton orgueil éclatant ; Où de pauvres wigwams ornaient seuls ton rivage^ Où tu n'avais bercé sur ta houle sauvage
Quelle joie M. Fréchettc a dû avoir le jour où il a réussi à mettre les trois fameuses rimes dans la même strophe !
Prenez patience, et voyez jusqu'à quel point il aime les sauvages , ^
Qu'elle chante nos lacs, notre climat sauvage
Sans que son blanc drapeau que gardent nos rivages
Que Viriathe, à lui seul, rebelle à tout servage, Acculé comme un loup dans la sierra sauvage
De temps en temps sur le rivage, Au cri de quelque oiseau sauvage
LES BARACHAGES 135
Sur un îlot désert de l'Ottawa sauvage,
Le voyageur remarque, à deux pas du rivage
Le voyageur découvre, à deux pas du rivage.
Les restes d\\n vieux fort nommé le fort sauvage
Par un dernier efibrt cramponnés au rivage,
Les vieux troncs rabovgins penchent leur front murage
Et pourtant qu'allaient-ils chercher sur ncs rivages. Sinon, après la vie errante des 9aui\iges
Si souvent harassés par les hordes sauvages, Que, voulant couronner Icur^ incessants ravages
Puis, sanglants et repus, lourds de butin, sauvages. Harassés d'une nuit de meurtre et de ravages
C'était bien avant nous, au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages
Quand ou pense que les rivages et les servages ont bien échappé à M. Fréchette.
Il a dû en éprouver un grand chagrin.
Néanmoins, comme ravage rime richement avec sauvage^ il s'en est peut-être consolé assez vite, après tout.
Mais continuons h nous occuper des sauvages :
Elle se retira dans un antre sauvage,
Pour pleurer sa grandeur et mourir au livaje
Aussi raconte-t-on qu'une femme sauvage.
Pendant que ks canots s'éloignaient du rivage
Il brille sur tous les rioages.
Au bout des mers les plus sauvages
Il part. De noirs boyous côtoyant les rioages, A travers les grands bois ou les pampas SMivages
Son ombre avait couvert bien des bivouacs miivagea Tandis que le grand fleuve à ses mornes rivages
L' s échos se taisaient au fond du bois sauvage, Et sur le sable du rivage
Telle encore, un jour de tempête et d'orage, La foudre sur un roc sauvage
fleuve! sur ton beau rivage Ts^ 'as-tu pas gardé son image?
Le gnome du rivage Fuit sauvage,
Savez-vous que la déclamation des vers qui précèdent, dans les fêtes de charité, remplacerait avantageusement les monologues et les chansons comiques !
Quelqu'un à qui je les ai communiqués et qui les a déclamés, l'autre soir, dans un salon de la rue St- Louis, me dit que l'effet a été irrésistible.
Après les sauvages, ce que M. Fréchette aime le
mieux, ce sont les oranges les mésanges. . . les
anges.
Si beaux sous vos robes oranges, Que l'on dirait un groupe iVavgei
Après avoir au front baisé vos petits aiiges
Frais comme des lilas, doux comme des mésanges,
Elle a les accents des mésanges,
Et son souris Nous fait toujours rêver des anges
Tu ne dois, douce mésange.
Même eflleurer notre /an<7e
LES BARACHAGES 137
Sous tes frais bosquets qu'embaume Vorange Il t'attend au banquet des anges
Les enfants, les fleurs, les mésanges
Voix de mésange, Sourire d'ange
Dans les nids les mésanges Aux voix d'anges
Avec toi j'admirai les bords sacrés du Gange Et les riants pays où se cueille Vorange
Blanche comme une fleilr d'orange
Souffle divin des anges, Voix des douces mésanges
Madame, au Dieu d'amour qui féconde le nid, Le doux nid des mésanges
Ton épouse t'attend ; cueille les fleurs d'orange
Baignfint la steppe aride et les bosquets d'orange
La beauté sur ta joue a posé sa main d'ange
Dors, mon doux ange
Garde tout pour toii bon ange
Où donc étaient les doux anges
Dont la voix Ici charmaient les mésanges
Et c'est ça qui est la fécondité du poète national : la fécondité de Torgue de Barbarie qui dévide, du matin au soir, les mêmes ritournelles.
Pour achever de prouver que M. Fréchette n'est pas un poète, je vais reproduire, dans une deuxième série d'articles que je commence aujourd'hui, des fragments de pièces qu'il a faites à l'aide de sa seule imagination, de sa seule logique et de sa seule philosophie, des fragments qu'il n'a certainement pas filoutés ni à Lamartine, ni à Victor Hugo, ni k François Coppée.
Sans autre préambule, je débute, dans ce nouveau genre de reproduction, par la citation suivante prise dans un petit poème qui raconte le naufrage de la flotte de l'amiral Walker :
Ne soyez pas surpris si mes pas sont tremblants ; C'est depuis ce jour-là que mes cheveux sont blancs.
M. Fréchette a l'air de prétendre qu'il n'y a rien d'étonnant qu'un homme tremble sur ses jambes du moment qu'il a les cheveux blancs !
Comme logique, c'est grand comme la superbe du lauréat.
Voulant décrire le dernier acte de sublime folie du héros de 1660, l'auteur de la Légende d'un Peuple a écrit :
Un soir que le combat triplait de violence, Daulac prend wn baril plein de poudre, et le lance, Mèche allumée, enpW» milieu des assaillants.
Malheur! un accident Tatrôte, et nos vaillants Voient retomber sur eux la machine infernale.
A part la césure qui n'est pas observée au troisiëme vers, il y a dans la citation que je viens de faire la répétition vicieuse du mot pleiriy — plein de poudre, en plein milieu, — une faute de français et un contresens.
Une faute de français, parce qu'en plein est synonyme d'cat milieu^ et qu'on ne peut pas dire au milieu du milieu.
Un contre sens, attendu que le baril de poudre, ayant été lancé au beau milieu des assaillants, — M. Fréchette a précisé, — ne peut pas être retombé sur les assiégés.
Parlant de l'héroïque résistance de Daulac et de ses compagnons, Charles Fuster, au cours de la critique qu'il a faite de la Légende d'un Peuple dans une étude sur les poètes qui ont écrit en dehors de Paris, a dît :
" Crânes fendus, mains hachéeg, yeux crevés, brandons jetés, hurlements de rage, — ^je vous épargne le détail. Seulement, un soir, il n'y a plus que deux ou trois hommes valides. Daulac prend un petit baril plein de poudre :
Il le lance, Mèche allumée, au beau milieu des assaillants.
*' C'est à côté des assiégés que le baril retombe. Il éclate. Un seul des colons est resté debout. Et que fait-il ? Les yeux hagards, l'écume à la bouche, une hache à la main, il achevé les blessés. Puis il tombe, le crâne entr' ouvert, la poitrine toute trouée de balles."
Comme vous voyez, le poëte parisien a été obligé de se borner à une petite analyse des vers de M. Fréchette, qu'il ne pouvait reproduire à cause des défauts que j'ai signalés, il n'en a cité qu'un seul tout entier, — encore a-t-il été obligé de le corriger en remplaçant en plein par au beau, — et surtout il a eu le soin de faire retomber la machine infernale à côté des assiégés, et non pas sur eux, comme l'a dit invraisemblablement le poëte national.
Je continue à citer :
Sur le calme des eaux une voix nous arrive.
C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive, Dans l'éclat radieux d'un soleil llambovânt, La petite flottille envoie en pagayant.
Que dites-vous d'une petite flottile qui envoie un ... cantique ?
Et puis, comment ime flottile peut-elle n'avoir qa^une voix pour envoyer un chant religieux ou profane?
Dans une pièce au milieu do laquelle le lauréat dit à M""' Albanî que tout le pays l'acclame on trouve les vers suivants :
Oh ! oui c'est La Patrie ; et même plus oicor ! Car sur ton front nimbé que la gloire environne. Tu vois Québec, la ville au merveilleux décor, Venir poser ce soir sa plus fraîche couronne.
C'est plus que la patrie qui applaudit la grande cantatrice, c'est Québec !
La pensée de M. Fréchctte me fait songer à cet orateur qui, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, dans un élan d'enthousiasme à tout casser, s'écriait :
— Messieurs, la paroisse de Sainte-Cécile de Valleyfield est la plus belle paroisse de ce continent, je dirais même, messieurs, je dirais même du. . . . comté.
Et je crois ouïr encore la remarque que fit, à mon côté, un brave cultivateur en entendant la réflexion sur Sainte-Cécile :
— L'animal ! • s'il continue, il va dire que Valleyfield est la plus belle paroisse du . . . .rang !
Voulant jusqu'au bout vanter Québec dans sa pièce ÀM"* Albani, l'auteur des Feuilles volantes ajoute :
Des plaines d* Abraham aux clochers de Saint-Iioch, On la verra toujours, par nulle autre éclipsée, Superbement drapée en son mmdeau de roc, Du pays des aïeux sentinelle avancée.
Ecrire que Québec est superbement drapé dans un manteau de roc, pour dire qu'il est bâti sur la pierre, c'est peut-être faire une figure de rhétorique un peu hardie.
Mais là où M. Fréchette exprime avec justesse une grande vérité, c'est quand il affirme que la vieille capitale ne sera jamais éclipsée par aucune autre ville, des plaines d' Abraham aux clochers de Saint'Ilochy entre les Buttes-à-îsTcveu et la rue Saint- Joseph, et qu'elle sera toujours la sentinelle avancée du pays des aïeux entre ces deux derniers endroits.
Au début d'une pièce écrite sur Jean Sauriol, le magnanime révolté qui, après la cession du Canada, s'obstine à ne pas reconnaître la domination anglaise, on lit ces deux vers :
Et puis riiommc souflVait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite, un soir, en ricochant.
Franchement, je n'ai jamais pu lire le distique qui précède sans songer à ceci :
Une balle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en flânant, elle aperçoit Jean Sauriol, il
lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, de fait elle y entre, et dit : " Moi, je couche ici" !
Je détache les alexandrins ci-dessous de VAtalantey poésie dans laquelle est racontée la résistance de Vauquelain, qui, bien que vaincu et resté seul sur son navire qui vient de prendre feu, refuse d'amener pavillon devant les Anglais :
L'incendie attaquait le vaisseau par l'avant. Alors, du grand désastre unique survivant, Au pied du tronçon noir où la bannière blanche Claquait encore au vent de la sombre avalanche, Le vaincu du destin se coucha pour pleurer.
Si Ton en croît M. Fréchette, c'était un drôle de type que ce Vauquelain, qui prenait le temps de se coucher pour pleurer, qui s'étendait tranquillement au pied d'un mât, à seule fin de larmoyer à son aise, au moment même où Vincendie attaquait son vaisseau j)ar V avant.
Le vaincu du destin se coucha pour pleurer me rappelle la réponse de cette femme à qui l'on était venu annoncer — avec les précautions oratoires que la gravité d'un pareil cas exige — ^la mort subite de son mari tué par la chute d'un arbre.
— Laissez-moi, dit-elle, finir mon ménage, après ça, si vous voulez voir une femme qui braille, ça va ête moé.
Et puis — soyons sérieux — voulez-vous voir la
dissemblance entre deux poètes qui ont traité un sujet analogue ?
Lisez M'"« Felicia Hemans qui peint l'attitude d'un enfant de quinze ans resté seul sur le pont d'un navire en flamme et jonché de morts, parmi lesquels g\t, à ses pieds, le cadavre de son père criblé de balles :
The l)oy stood on the hurninj;' dcck
Whence ail but ho had Hed ; The flanie tbat lit tho battle's Avreck
Shoiie round him o'er the dead.
Yet bcautiful and bright he stood
As boni to rule the storni — A créature of heroic blood,
A proud, though child-likc fonn.
And but the booming shots replied, And fast the H âmes rolled on.
Upon bis brow he felt their l)reath,
And in bis waving liair, Andlooked froni that lone post of doath
In still yet brave despair.
Le héros de M""" Hemans, malgré son jeune âge, malgré son désespoir, ne pleure ^as, lui ; encore moins songe-t-il à aller se coucher ; et le contraste des dernières strophes que je viens de reproduire est d'une ironie sanglante pour le lauréat
D'ailleurs, M. Fréchette assurément fausse l'histoire, et commet une injustice envers Yauquelain
l-iO LE LAURÉAT
quand il le représente pleurant au pied d'un niât; et rinvraiscHiblance manifeste d'une pareille défaillance chez un marin prêt à mourir plutôt que de se rendre à Tennemi, fait croire que c'est l'exigence seule de la rime qui a dû forcer l'auteur de VAtalante à écrire une telle niaiserie.
Mais revenons aux vers de M. Frécliette, et examinons de près quelques unes des inversions qu'il aiFectionne :
Au boni des ruisseaux, d'indolents pêcheurs Des saules pensifs donnent sous le dùnie.
Quekiues instants plus tard, quand, pour s'en emparer, I^'aniiral ennemi, du pont de sa chaloupe, De VAtalante en feu se hissa sur la poupe.
On lui fit du Calvaire alors prendre la route,
C'est l'occident clirétien avec l'Asie aux prises.
De leur mère, tarrachés aux suprêmes étreintes, On jette en pleins l)rasiers 1rs petits aux berceaux.
De tous les dévoûnients possédé du délire,
Ils sont là du pays pour défendre la porte.
La dernière inversion vaut bien celle qui est si souvent citée :
Seul mon père à manger m'apporte.
Laissez-moi vous faire une dernière citation — empruntée à une pièce qui est la glorification des exploits d'Iberville :
Quelquefois il leur faut descendre en 'pagayant Quelque effrayant rapide aux remous tournoyant.
SA rKorKE ixsriEATiox 147
Pagayant^ effrayant, tournoyant, tout cela est bien égayant, et la suppression du pluriel, pour la rime, a tournoyant est d'un effet flaynboyant.
Nul no recule ; un jour, dans un torrent qui gronde, D'ihcrvillo lui-inênic est enj^louti sous l'onde. Il s'échappe, mais deux des braves sont noyés.
D'après les vers du lauréat, il n'y a que d'Iberville qui soit englouti sous l'onde, et cependant deux braves sont noyés.
C'est un désastre encore plus étonnant que celui •dont parle la chanson :
Ils étaient quatre, ils se sont noyés cinq, Cinq à la fois, ils se sont tous perdus.
Comme il est facile de le voir, tous les vers que je viens de citer sont bien de Aï. Fréchette, et les héritiers de Victor Hugo & Cie qui voudraient réclamer en justice quelque chose ici en seraient, bien sûr, pour leurs frais.
Le premier vers de la première poésie que M.
Fréchette livra à la publicité, et qui parut dans les ■Soirées Canadiennes de 1861, contenait une faute de
français :
Fée aux ailes de soies
Ces soieS'\k faisaient déjà pressentir les compagnons de saint Antoine dont j'ai parlé récemment.
Dans la préface de son premier volume s'épanouissait cette fleur :
...et ce pas, tout petit qu'il soit...
Ce temps du verbe, dont l'assonance rappelle encore les soies de la fée et celles des intéressants quadrupèdes que Chicago fournit en si grand nombre, prouve que pour M. Fréchette l'indicatif et le subjonctif sont une seule et même bete.
La septième strophe de la première pièce de 3Ics Loisirs était un véritable défi à la syntaxe :
Alil c'est que ses petits, ses petits qu'elle adore,
Depuis un instant l'ont quitté^ Ouvrant au vent du ciel son aile faible encore
Pour jiçoûter à la liberté.
Après un pareil début, M. Fréchette devait aller loin, et, de fait, il est allé si loin, que, à l'instar dece grand voyageur qui avait, selon un Marseillais, franchi les limites du monde, il est tombé dans rien.
Il est tombé dans rien, et, pour mieux prouver cela, je vais continuer A reproduire quelques uns des^ bijoux dont la lourdeur l'a entraîné dans le vide où il se débat.
Pour éviter la monotonie des petites introductions que j'ai l'habitude de mettre en tête des choses^ que je veux rendre saillantes, je ferai mes citations au fur et à mesure qu'elles me viendront à la mémoire ou qu'elles me tomberont sous les yeux, sans m'occuper si tel ou tel fragment de Mes Loisirs doit se trouver voisin de tel. ou tel autre de la Légende d\in Peuple ou des Feuilles volantes.
Toile et lege: