‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 63 sur 75 · PREMIER E MOISSON · texte numérisé non relu

PREMIER E MOISSON

Au front des bois berces par les brises flottantes.

Flottantes. . . .comme des bouchons de liège, je suppose.

DERNIER cour DE DÉ :

Montcalm — qui triomphait naguère à Carillon — Se taillant un linceul dans son fier pavillon, Trahi par la victoire, avait donné sa vie, Disant comme autrefois le vaincu de Pavie ; — Tout est perdu, hHa» I hors Vhonneur du drajteaii.

Quatre fautes dans le dernier vers.

Une première, parce que M. Fréchette a répété incorrectement le mot de François premier, qui a dit : fors Vhonneur et non pas : hors Vhonneur du drapeau.

Une deuxième, parce quel'H qui ^mt locrdu n'étant pas aspiré, il en résulte un hiatus.

SANS l'aide de personne 185

La troisième est une cheville représentée par le mot hélas^ interjection qui, à l'endroit qu'elle occupe et avec la ponctuation qui la précède, nous fait voir — quatrième faute — Montcalm regrettant non pas que tout fût perdu, mais que l'honneur fût sauf !

Une dernière citation — empruntée au dernier numéro de gala de la Patrie publié à l'occasion de la Saint- Jean-Baptiste, et dans laquelle il s'agit des exploits des ancêtres :

Ces hardis novateurs sans reproches, sans craintes, Etaient bien de leur temps. Sur Vaffût des canons O était avec leur sang qu'ils écrivaient leurs noms.

Ce qui revient à dire que nos aïeux, qui n'étaient assurément pas de notre temps, s'il leur arrivait de saigner du nez, se trempaient le bout du doigt dans leur sang et écrivaient tranquillement, à l'aide de cette encre d'un nouveau genre, leur signature, avec ou sans paraphe, sur le bois des affûts de leurs canons.

JEAN SAURIOL

Jusqu'à présent je me suis borné, dans l'étude dos vers que M. Fréchette a écrits sans autre inspiration que la sienne, à reproduire de légères bribes prises isolément et au ïiasiird dans ses petits volumes.

Cependant, comme certaines personnes pourraient être tentées de croire que je n'ai fait là que signaler systématiquement des taches quasi-exceptionnelles dans l'œuvre du lauréat ^]q vais transcrire aujourd'hui tout un long poème, que j'emprunte à la Légende (Vun Peuple et qui, selon moi, est une des moins mauvaises pièces de cet ouvrage.

Comme on va le voir, M. Fréchette, en publiant Jean Sauriol^ — c'est le titre du poème en question, — a accompli un véritable tour de force, attendu qu'il a trouvé moyen d'y réunir, comme en un faisceau, ii peu près les mêmes incohérences, les mêmes illogismes, les mêmes fautes de ffançais et les mêmes

niaiseries que j'ai fait saillir dans les nombreuses citations de mes derniers articles.

Mais lisez plutôt cet inimitable poème :

Au détour delà plaine où grandit Montréal,

Dans un site charmant, poétique, idéal,

Que longe le chemin de la Côtc-des-Neiges,

Où du fnatin an soir serpentent les cortèges

Qui vont au rendez-vous de ceux qui ne sont plus,

Dans la dtclivité d'un immense talus^

A Tombre de^ bouleaux et des bosquets d'érables,

Se dressent les pans iioirs, décrépits, misérables,

D'une ancienne masure effondrée et sans toit.

On ne dit pas, M. Fréchette, du matin au soir^ quand on veut être tant soit peu poétique.

Les bons écrivains se permettraient à peine cette locution dans de la prose.

La déclivité d'un iahis, par exemple, ne peut pas se dire ni en vers ni en prose, tout simplement parce qu'une déclivité est une pente et qu'un talus est une pente aussi.

Au lieu de :

A l'ombre des bouleaux et des bosquets d' érables,

il vous aurait fallu, pour être sinon plus harmonieux, du moins plus grammatical et rationnel, écrire :

A Pombre de bosquets de bouleaux et d'érables.

Et puis l'accumulation desépithëtes dans les deux derniers vers de ma citation — noirs, décrépits, misé-

JEAN SAURIOL 180

rables^ ancienne^ effondrée^ qui semblent autant de chevilles, forment une redondance aussi désagréable à Tœil qu'à Toreille.

De plus, il y a dans une ancienne masure effondrée et sans toit un pléonasme vicieux, une masure étant le reste d'un bâtiment en ruine et ne pouvant, conséquemment, être neuve, encore moins intacte et solidement couverte.

C'est là qu'un jour le morne archange dont le doigt Inflige la défaite ou fixe la victoire, S'arrêta pour dicter une page à l'Histoire.

Il va de soi que le dernier alexandrin, étant un bon vers, a dû être volé quelque part.

A l'époque sanglante où nos pères trahis Défendaient corps à corps leurs foyers envahis, Et, groupes de héros débordés par le nombre, Touchaient au dénoûment fatal dti, drame sombre, Dans ce logis, alors presque un petit manoir Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond noir De la forêt encor vierge de la cognée, Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée, Xommé Luc Sauriol, sa femme et son fils Jean.

A part le ridicule .prosaïsme du dernier vers qui laisse entendre que sa femme et son fils Jean fait partie du nom du vieux Luc, à part le vague du drame sombre, à part les voyantes chevilles de presque et de vigoureux, il y a dans la tirade qui précède deux grosses hérésies : le fond de la forêt sur lequel se profilait la silhouette du logis de Sauriol

n'était pas noir, mais vert, — M. Fréchctte a mis là noir pour donner une rime riche à manoir — ; puis cette forêt, si proche de la ville et où le vieux traiteur devait, comme les autres habitants de Montréal, prendre nécessairement son combustible, ne pouvait pas être encore vierge de la cognée.

Celui-ci, gars robuste à l'œil intelligent, Avait pour son pays déjà monté la garde ; Des soldats de Montcahn il portait la cocarde ; C^était un lier tireur, et l'Anglais n'avait point Plus terrible ennemi la carabine au poing.

Je ne vois pas comment M. Fréchette peut dire que Jean Sauriol, le fils de Luc, fut un ennerni si terrible, lui qui n'avait encore fait, au dii:e du lauréat^ que monter la garde pour son pays.

La sevile chose qui pourrait nous induire à croire que le tireur était redoutable, c'est que de tous les soldats de Montcalm il était le seul qui portât une carabine, arme qui ne devait être inventée qu'un siècle plus tard pour les mortels ordinaires.

Ce fusil raj'é, dont Jean Sauriol se servait pour monter la garde en 1760, est bien aussi étrange que les piques des Anglais à la bataille de Saint-Eustache, que les chevaux dont Hébert suivait le pas avant même que les nobles bêtes fussent arrivées au pays.

Les cohortes d'Amherst avaient conquis la plaine ; Et nos derniers vengeurs, campés dans Sainte-Hélène, Attendaient, l'arme au bras, /e nignal de mourir, Lorsqu'un jour Sauriol vit son fils accourir, Et, grave, s'arrêter sur le seuil de la porte.

JEAN SAURIOL 191

Pardon, M. Fréchette.

Ce n'était pas dans Sainte-Hélène que nos •derniers vengeurs étaient canipés, mais bien dans rîle Sainte-Hélène, et jo vous prie de croire qu'ils n'attendaient pas à cet endroit le signal de mourir, mais qu'ils y attendaient celui de livrer un combat suprême, dussent-ik y périr tous.

Il y a là une différence énorme, soyez en sûr.

Et puis, pourriez-vous me dire* sur le seuil de quelle porte le j>ère Sauriol vit son fils s'arrêter ?

— ^Bonjour, père, dit-il, c'est moi ! je vous apporte Un message pressant au nom dn gouverneur.

Ce soir, à la nuit briin€f il vous fera Phonneur De s'arrCter ici pour affaire importante.

Tout cela est simplement de la prose rimée, et à la nuit brune me semble mille fois inférieur à la hrunante do M. Faucher de Saint-Maurice.

On dit, ajouta-t-il d'une voix hésitante.

Qu'il s'agit — le soldat tiUait sesiiistolets — D'une entrevue avec le général anglais.

Allons donc, M. Fréchette, vous êtes toujours trop malin, vous.

Le fils, annonçant à son père que le marquis de Vaudrcuil allait avoir une entrevue avec Amherst, ne devait pas tâter ses armes, et tâiait ses 'pistolets est une chevilles des mieux carabinées.

A propos, Jean Sauriol u'a plus sa carabine : il l'a, sans doute, échangée contre la paire de pistolets dont vient de nous parler le lauréat.

Le soir mcme, en effet, — c'était le huit septembre — Le marquis de Vaudreuil, assis dans une chambre Du manoir isolé dont les derniers lambris Jonchent en ce moment le sol de leurs débris, Le désespoir au cœur et Pâme à la torture, Capitulait, livrant avec sa signature Entre les mains d'Amherst surpris de son succès Le dernier boulevard du Canada français.

L'âme à la torture et surpris de son succès es^ttont ce qu'il peut y avoir de plus grossier en fait de chevilles.

On lui refusait même — affront cVdme vulgaire — Tour nos soldats vainqueurs les honneurs de la guerre.

Mais si nos soldats étaient vainqueurs, comment les honneurs de la guerre leur étaient-ils refusés?

Vous divaguez, M. Fréchctte.

Puis la sottise de votre affront cVâme vulgaire est telle, que, franchement, vous m'inspirez de la pitié, et que je suis h me demander si je n'ai pas tort de vous tenir aussi longtemps sur le gril.

Lo vieux Luc Sauriol, stupéfait, confondu, En se rongeant les poings avait tout entendu.

Mais qu'est-ce que le përe Luc avait donc entendu ?

Et puis, est-ce que c'était pour mieux entendre ce qui se disait qu'il se rongeait les poings, ou bien si c'est ce qu'il entendait qui les lui faisait ronger ?

JEAN SAURIOL 193

Lorsque tomba la plunbey il se leva, farouche, Prit son fils à l'écart, et l'index sur la bouche, Le regarda longtemps un éclair dans les yeux.

— J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vie.ix.

Il fallait qu'ir fut perspicace, ce Jean, pour comprendre ce que son père venait de lui dire sans prononcer un mot, rien qu'en le regardant avec un éclair dans les yeux et l'index sur la bouche !

Et cette plume, que le père Sauriol entendit tomber, qui le fit tressauter et le rendit farouche, d'où venait-elle ?

Puis, prenant son fusil de chasse d'un air sombre, Il entr'ouvrit la porte et disparut dans l'ombre.

Changeait-il assez souvent d'armes, Jean Sauriol ?

Quand on a fait sa connaissance, il avait une carabine, quelque temps après, il tâtait une paire de pistolets, et maintenant le voilà avec un fusil de chasse.

Le père ni le fils n'avaient capitulé.

Tout près, un chemin creux serpentait, accolé Au pied d'un mamelon oà des quartiers de roche Avaient été rangés pour défendre l'approche Des postes avances par cette ro u te- là .

Mais les quartiers de roche n'avaient donc pas empêché l'approche des postes, puisque ceux-ci s'étaient avancés par cette route-là. ■ •

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à celui qui devinera ce que veulent dire les vers précédents qui, aprës tout, forment peut-être un logogriphe.

Les officiers anglais devaient passer par là,

Au milieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes.

Les officiers anglais — dont M. Fréchette ne nous a pas encore parlé — arrivent là comme des cheveux 6ur la soupe.

Pour la première fois infidèle aux consignes, Jean Sauriol y courte prend la chaîne d'un puits, En barre fortement l'étroit 'pansage, et puis Monte sur les hauteurs se mettre en embuscade.

Maintenant, êt^s-vous capables, mes amis, de me dire à quel endroit Saurîol court, quel passage il barre avec sa chaîne, et sur quelles hauteurs il monte ?

Quelques instants après, la noire cavalcade,

Avec un long éclat de rire goguenard,

S'engouffrait au grand trot au fond du traquenard.

JDe la manière dont M. Fréchette a écrit l'avautdernier vers, on croirait que cette cavalcade — dont on n'avait pas plus entendu parler que des officiers anglais — se met à rire en apercevant la chaîne de Jean Saurîol.

Il paraît, cependant, que ce n'était pas la chaîne qui la faisait rire, comme l'indique ce qui suit :

JEAN SAUKIOL 19o

Ce fut terrible.

Au choc, la troupe tout entière, — Chevaux et cavaliers — roula dans la poussière. Pêle-mêle, criant, hurlant, se débattant, Pendant que Sauriol lançait an même indtrntj Par vingtaine t du haut de la ct'tte saillante , De lourds éclats de roc sur la masse grouillante.

Imaginez-vous donc un homme qui lance par vingtaine de lourds éclats de roc !

H fallait qu'il en eût des bras, l'homme à la carabine !

Décidément, Joe Monferrand aurait été uïi manchot à côté de Jean Sauriol.

Quant à la crUe saillante^ qu'on ne soupçonnait pas plus que les officiers anglais et la cavalcade, ça doit être une crête de roc, à moins que ça ne soit «ne crête de coq.

Un double éclair aussi perce l'obscurité.

Mais, M. Fréchette, on n'a pas encore vu que l'obscurité eût été percée.

C'est encor Sauriol qui, dans l'ombre posté, Tire sur les Anglais et les crible à outrance,

H y a ici un hiatus et une niaiserie.

Une grosse niaiserie, pour la bonne raison qu'il n'y a eu — comme le double éclair l'indique — que deux coups de fusil de tirés, et que M. Fréchette prétend que Sauriol tirait à outrance sur les Anglais.

lOG LE LAURÉAT

Enlin, poussant trois fois le cri : Vice la France !

Le soldat, déserteur et héros à la fois,

D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois.

Hélas ! tout cela est bien épais.

Ce fut durant trois mois luie chasse enragée.

Lorsque dans le sommeil la ville était plongée, Un éclnirtout à coup s'allumait quehiue part.

Un éclair qui .^'allume !

Cette répétition d'éclair prouve toujours bien qu'il y avait plus d'éclairs chez Jean Sauriol que chez Louis Fréchette.

Et mainte sentinelle, aux créneaux d'un rempart, Victime sans merci d'une infernale adresse, Tombait le front percé d'une balle traîtresse.

J'ai déjà entendu parler d'un ennemi, d'un vainqueur sans merci, mais jamais d'une victime sans merci.

Vous, non plus, n'est-ce pas, M. Fréchettc,

Amherst, la rage au cœur, lit battre tous ks bois. Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois.

Ceci est toujours moins extraordinaire que lorsque M. Fréchette, dans sa pièce A la Baie d' Hudson^ ne fait tomber à l'eau qu'un seul homme et trouve moyen d'en faire noyer deux.

Je répète la dernière citation :

JEAX SAURIOL 197

Amherst, la rage au cœur, fit battre tous les bois. Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois.

A présent, récitez à haute voix et le plus rapidement possible les vers qui précèdent, et si vous ne riez pas, c'est que vous avez le diable bleu aujourd'hui.

Enfin, l'on n'osa plus se hasarder (pC en 'plaine.

Qu'en pleine.... lune, probablement.

Un vaincu tenait seul une armée en haleine.

Mais l'âpre hiver allait venir ; les massifs nna N'ofl:raient plus désormais, sous leurs dômes chenni<, Au pauvre gif érillai^ de retraite bien sûre.

Tiens ! Jean Sauriol était une guérilla !

Je m'en doutais bien un peu : il a un nom espagnol aussi.

Plaisanterie à part, M. Fréchette, vous avez fait trois fautes dans un seul mot, attendit que guérilla est un nom féminin, qu'il ne s'écrit pas avec un S, et qu'un homme ne peut pas être, à lui seul, une guérilla, troupe de partisans faisant la guerre de montagnes et d'embuscades.

Si jamais vous avez encore à parler d'un tirailleur et que, pour le qualifier, vous vouliez absolument employer un mot qui soit à la fois espagnol et français, servez-vous de guérillero^ et je vous assure que personne ne vous le reprochera.

Et puis l'homme souffrait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite un noir en ricochant.

Je l'ai déjà dit, jamais je n'ai pu lire les vers de la dernière citation sans songer à ceci :

Une halle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en flânant, elle aperçoit Jean Sauriol, il lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, de fait elle y entre, et dit : " Moi, je couche ici."

Au flanc du Mont-Royial, du côté du couchant, Dans le creux d'un ravin où chantait une source, Il avait découvert la tannière d'une ourse Dont un épais fourré dimmulait V abord.

Mais si un épais fourré dissimulait l'abord de l'animal, comment M. Fréchette peut-il dire que c'était une ourse ?

Ah ! j'oubliais

Le lauréat avait besoin d'une ourse pour la faire rimer avec sa source.

D'ordinaire, les sources, à l'automne, sont portées à sangloter.

Laissons chanter la source de l'ourse, si elle aie cœur gai.

Jean Sauriol avait tué l'ourse d'aboixl.

Assurément, d^ahord rime assez richement avec abord.

Pour lui cela n'était rien de bien difficile.

Pas plus difficile que de faire de la prose comme celle-là, je suppose.

JEAN SAURIOL ISÔ

Et puis il avait pris la place au domicile.

De la prose, de la mauvaise prose- Son père venait là lui porter à manger.

C'est un vers, ça !

Que voulez-vous, à tout on ne peut pas songer ;

Ce vers tout entier est une immense cheville, une vraie gournable.

Lui ne s'était muni que d'un baril de poudre Avec du plomb, — assez, disait^ii, pour découdre, Dans les règles de l'art, un régi ineni d'Anglais.

Si Ton en juge par le premier membre de la phrase de M. Fréchette, la poudre et le plomb de l'homme à la carabine étaient dans le même baril.

Evidemment, ce n'est pas ce que M. Fréchette voulait dire, mais sa plume est si malhabile, qu'elle le livre à tous les hasards de la rime ou de la mesure.

Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets, Sauriol leur glissait dans les mains comme une ombre, Et, lorsque les chasseurs qui le traquaient en nombre S'applaudissaient déjà du succès obtenu^ Il s'enfonçait sous terre, et ni vu ni connu.

Ce n'est plus un régiment anglais qui poursuit r homme à la carabine, ce sont des chasseurs.

Et pourquoi M. Fréchette dit-il que ces chasseurs B'applaudissaient d'un succès obtenu^ quand, eu réalité, ils n'obtenaient aucun succès ?

Pour arriver à dire et,.,, ni vu, ni connu^ parbleu !

Cet hémistiche et,,., ni vu ni connu est si poétique aussi.

Cclî ne pouvait pa^ lonjoius durer.

Ça ne pouvait pas plus toujours durer que votre réputation littéraire, M. Fréchette.

La neige, Le cernant dans son antre aiimi que dans un pugc. De tout s( eciur^i humain l'isola tout à eoup.

Il devait eu être tombé, une couche de neige — la bordée de la sainte Catherine, probablement — pour qu'elle pût empêcher Jean Sauriol de sortir de la tanniëre de l'ourse et empêcher aussi son përe d'aller lui porter à manger !

Quant H la neige qui avait cenié Sauriol ainsi que dans un piége^ je vous ferai remarquer en passant, M. Fréchette, qu'un homme est plus que cerné quand il est pris dans un piège.

Le malheuniux ne s'en désola pas beaucoup ; Il avait fait depuis longtemps son sacrifice.

L'homme à la carabine devait être, de fait, bien résigné, pour ne pas trop se désoler dans une situation pareille.

Pourtant, si le regard à travers l'oriiice De la grotte, dans V ombre, eût par hasard plongé. Il eût plus d'une fois vu le pauvre asdéf/c Transi, mourant de faim, yleimr duns les téiûhre.i.

JEAX SAUEIOL 2<)1

Il y a une seconde, Jean San ri ol ne se désolait pas l)eaucoup, et maintenant il pleure.

Avez -vous remarqué cette persistance de M.

Trechette à faire pleurer ses héros ?

Vauquelain, sur le pont de son navire en feu, se •coucha pour pleurer, Chénier pleurait peut-être à ^àfenêtrCj et l'homme ù la carabine pleurniche dans le trou de l'ourse, non seulement dans Vombre, mais encore dans les ténèbres.

Et puis, comment expliquer que le regard aurait pu plonger, par hasard^ dans la 'grotte dont l'entrée était complètement bouchée par la neige ?

Hélas î ce n'était pas pour lui ces pleurs ftnù'hrea ; On va le voir.

M. Fréchette dit qu'on va voir pourquoi et pour qui Sauriol pleurait.

Mui, je prétends que rien n'indique dans le reste de la pièce ce qui pouvait lui faire verser des larmes, et vous verrez que je ne me trompe pas.

Un jour — S€i( pns V avaient trahi — Sauriol vit soudain son reluge envahi.

On le tenait.

Quel logicien que ce M. Fréchette !

Il était tombé assez de neige pour empêcher rhomme à la carabine de sortir du trou de l'ourse, pour faire, par conséquent, disparaître toute

empreinte d'mi pied humain dans les environs, et, malgré tout, Jean Sauriol avait été trahi par ses pas f

Ce qui m'étonne presque autant que cette trahison, c'est que le père Luc Sauriol, qui avait l'habitude de porter à manger à son garçon, n'ait pas pris ses raquettes, et qu'il ne soit pas allé, armé d'une pelle, enlever la neige qui empêchait Jean de sortir de la grotte où, sans se désoler heaucovp^ il pleurait dans les ténèbre''.

Chez lui pas un muscle ne tremble.

— Messieurs, dit-il, avant que nous partions ensemUlc, Ecoutez bien ces mots que je dis sans remord : Je suis un meurtrier, j/e me condamne à mort.

Quelle révélation !

Jean Sauriol se condamnait à mort, et il le disait sans remords.

Il y en a bien d'autres qui auraient poussé la magnanimité jusqu'à se condamner à mort, s'il» eussent été pris au collet, comme devait l'être l'homme à la carabine.

Mais vcus, les agresseurs, vous, nation vorace î Oui, vous, les éternels ennemis de ma race î Bourreaux de mon pays, vous mourrez avec moi. Il dit, et, froidement, sans hâte, sans émoi, Tire non pistolet dans le baril de poudre.

Jean Sauriol a encore lâché sa carabine, et il a dû dépareiller ses pistolets, puisqu'il n'en a plus qu'un seul.

çt

j£Ax sAURioi. 20:

Tout disparut. Ce fut comme un tclat de fondre.

Je n'ai pas de peine à le croire.

Un baril de poudre qui fait explosion, on ne joue pas avec ça.

Un plan pour se faire tuer, quoi !

La dt'toiiation ébranla les rochers ; Les lourds quartiers de roc, de leur base arrachés^ — Dans un imiuensc cii d'indicible épouvante, — Sautèrent dans l'espace, avec la chair vivante De cent hommes hachés, brisés, agonisants.

Mais la détonation n'avait donc pas fait seulement qu'ébranler les rochers, qu'ils avaient été arrachés de leur base et lancés dans Tespace au milieu d'un indicible cri d'épouvante ?

Et puis, que dites- vous de soldats ou de quartiers de roc qui sautent dans un cri ?

Ce que j'admire surtout ici, c'est la vigueur des

soldats anglais qui, bien que lancés dans les

airs parmi les lourds quartiers de roc, bien que

brisés, hachés, ne sont pas encore morts, mais seulement agonisants.

Le lendemain matin, parmi les corps gisants, Sur les débris glacés d^ un désastre qui navre. On trouvait un vieillard penché sur un cadavre (^u'il semblait à son cœur presser avec transport.

Quel commentaire voulez-vous que je fasse sur un pareil galimatias, surtout sur les débris glacés (Vun désastre ?

On s'approcha de lui : le pauvre homme était mort.

Quel pauvre homme ?

Jean Sauriol ou bien un des officiers anglais ?

Ça ne peut toujours pas être le père Luc Sauriol, qu'on a perdu de vue depuis si longtemps, et que la neige avait sans doute empêché de se rendre au trou de l'ourse.

Je crois, moi, que c'était Jean, l'homme à la carabine, qui était devenu, le temps de le dire, blanc comme un vieillard, en se voyant découvert par les Anglais.

Il est évident que c'était Jean lui-même.

Et alors admirez l'incommensurable naïveté de M. Fréchette, qui nous dit que Jean Sauriol tire son pistolet dans un baril de poudre, détermine une formidable explosion dont le résultat est la foudroîment et la mutilation de cent hommes, et qui, prenant ses lecteurs pour des imbéciles ajoute : le pauvre homme était mort.

Il aurait pu être mort à moins.

Et dire que celui qui a écrit le poème que je vien* de transcrire a été considéré comme une de nos gloires nationales.

Vraiment, c'est à faire désespérer de l'avenir des lettres canadiennes.

Le Drapeau fantôme^ dont nous allons nous occuper aujourd'hui, n'est rien autre chose que le pendant de la pièce que nous avons étudiée dans mon dernier article.

En effet, dans le Drapeau fantôme figure un personnage qui refuse, à l'instar de Jean Sauriol, de se soumettre à la domination anglaise, et qui, après avoir longtemps combattu, presque seul, contre cent grenadiers écossais, se trouve tout à coup isolé de

tout secours humain, et, comme lé fils du vieux Luc,

meurt sans avoir capitulé.

Tout ce qui différencie, à proprement parler, la pièce qu'on a lue de celle qu'on va lire, c'est que Jean Sauriol expire dans la tanhière d'une ourse, tandis que Cadot rend l'âme dans un vieux fort en ruine.

Les deux tableaux - où sont peints avec les

couleurs les plus voyantes de la palette du lauréat deux épisodes émouvants de notre histoire—méritent d'être encadrés ; et Ton se demande, après les avoir minutieusement examinés l'un après l'autre, lequel doit avoir le plus contribué à grandir la réputation de leur auteur, de Jean Saurlol ou du Drapeau Jantôme,

Certain que mes lecteurs aimeront à comparer ces deux pièces pourtant incomparables, je m'empresse de transcrire le pendant de Jean Sauriol :

Nous sommes loin, bien loin,

Ces bruits sourds et confus Que le vent nous apporte à tmvers les grands fûts Qui percent les fourrés ou bordent la prairie, Ce sont les grondements du saut Sainte-Marie.

M. Frécliette adore le mot sourde et il se croirait un homme mort s'il n'employait pas ce vocable dans chaque pièce où il veut rendre les bruits de la nature.

Il dit dans le Premier Janvier ; Bruits sovrds et coni'us, rumeurs, plaintes vagues, dans les IHns de Nicolet :

Vos sourds rugissements, vos soes mystérieux,

dans le Rapide :

. Avec de longs cris soirds, rc ulent en tourbillon.

dans Cadieux :

Epouvante les bois de ses hurlements sourds, dans Papineau :

La clianson des oiseaux, la plainte des bois sourds.

J'en passe, et des meilleurs.

Maintenant voulez-vous savoir où M. Fréchette a pris cette sourdiiie-lk ?

Dans Vieille Chanson du Jeune Temps de Victor Hugo, dont la dernière strophe commence ainsi :

Je ne vis qu'elle était belle

Qu'en sortant des grands bois sourds.

Je continue à transcrire :

Là, dons les lointains bleus qui bordent l'horizon,

Où paissaient autrefois Véhn et le bîson^

Par delà' la forôt et la chute qui gronde,

Se balancent les flots du plus grand lac du monde.

Encore la vieille ritournelle.

Dans la Découverte du Mississipi M. Fréchette nous a déjà chanté :

Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux iV élans et de bisons.

Pas fécond, le lauréat, et pas scrupuleux, non plus, comme je l'ai si souvent prouvé et comme je le pi'ouve encore aujourd'hui en vous montrant qu'il a pris ces

lointains bleus et ces lointains brumeux chez Victor Hugo, qui a écrit clans les Voix intérieures : .

Et les bois dans les lointains bleus,

(laiis les Rayons et les Ombres:

Dans les loinialns brumeux, à la clartt!; des soirs.

Mais revenons à nos moutons :

A droite, c'est la Pointe-aux-Pins, endroit laineux, Où; sur le seuil sacré de leurs wigwams fumeux, Les guerriers tatoués des peuplades indiennes Qui hantaient autrefois les forêts canadiennes, Echangèrent souvent k calumet de paix.

Du côté sud, masqués par ûgs fourrés épais, Le voyageur découvre, à deux pas du rivage, Les restes d'un vieux fort nommé le fort Sauvage/

Vous faites erreur, M. Fréchette, et vous pouvez être certain que les peuplades indiennes ne faisaient pas que habiter les bois canadiens, ne se bornaient pas à les visiter fréquemment, mais qu'elles les peuplaient d'une manière permanente.

Et puis?, à partie seuil sacré des wigwams fumeux, qui est unique dans son genre, tout ce qu'on vient de lire a déjà été dit dans Missionnaires et Martyrs de la Légende cVun Peuple :

A travers la savane ou Iqs fourrés épais, Offre le calumet de paix.

LE DRAPEAU FAXTOME 209

Au début de Sur la Tombe de Cadieux des Fleurs boréales :

Sur un îlot désert de l'Ottawa sauvage,

Le voyageur remarque, à deux jm^ dt rivage ,

Un tertre que la ronce, etc.

Si encore M. Fréchette se fût contenté de rabâcher dans les derniers vers, mais il en a pris l'idée et jusqu'aux expressions dans Bonaparte de Lamartine, qui a dit :

Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonnier de loin voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par les flots déposé, Et sous le vert tissu de la ronce, etc.

Continuez à me suivre dans ma transcription :

Foulons avec respect ces glorieux débris !

Louis quinze, en signant le traité de Paris, — Honte qu'il tout jamais répudiera l'histoire, — Avait livré ce vaste et fécond territoire Dépassant les trois quarts de l'Europe en ampleur, Comme un lopin de terre infime et sans valeur.

Est-ce que c'est le territoire occupé, près du saut Sainte-Marie, par les restes du vieux fort Sauvage, qui est plus vaste et fécond que les trois quarts de TEurope, ou bien si c'est celui de tout le Canada ?

Nous étions devenus Anglais comme en un rOve.

Nous n'étions donc pas réellement Anglais, puisque nous ne l'étions devenus que comme en un rêve.

Le vieux drapeau français dut refermer ses plis, E% fier tinicin de tant de liants faits accomplis, Faire place partout aux couleurs ci' Angleterre.

J'allais reprocher à M. Fréchettc les couleurs ^'Angleterre, quand tout k coup je me suis rappelé qu'il avait pris son drapeau témoin de tant de grandes choses chez Victor Hugo, qui a chanté la gloire

De Véiendard témoin des devoirs accomplie.

Proche parent, n'est-ce pas ?

Sur un seul point pourtant il se fit réfractaire. Ce fut au fort Sauvage. Vn brave y commandait. Nommé Cadot.

Si j'avais été a votre place, M. Fréchette, j'aurais Hîssayé à faire disparaître ce nommé qu'on a déjà vu, il y a un instant, dans ce vers-ci :

Les restes d'un vieux fort nommé le fort Sauvage,

et dans cet autre que j'ai cité dans mon dernier article :

Nommé Luc Sauriol, sa femme et son fils Jean.

Si je n'avais pu éviter cette répétition vicieuse, ^'aurais tâché de construire ma phrase de manière à .pouvoir dire : *' Un brave, nommé Cadot, y commandait."

Que dites-vous de ce changement, M. fréchettc?

Malheur à qui se hasardait - A provoquer d'im mot cet homme ^ forte tremje.

LE DRAPKAU FANTOME 211

A en croire M. Fréchette, il y avait un mot, un isobriquet quelconque, qui mettait le feu sur la peau de Cadot.

Il paraît aussi que le bonhomme n'était pas facile ii moucher, à cause cle ^a forte trempe.

Forte tremjye !

Deux mots qui s'harmonisent bien ensemble !

Il cloua simplement [q drapeait sur sa hampe.

Quel drapeau, M. Fréchetto ?

Sans doute, le drapeau que vous avez figurativement fait incliner devant les couleurs de l'Angleterre !

En matérialisant ainsi le glorieux symbole de la vieille mère patrie, vous avez commis, au point de vue de l'esthétique, une gaucherie pommée, M. Fréchetto.

Un envoyé du roi d'Angleterre arriva!

— Passe au large, dit-il, j'en ai vu d'autres, va î

Dites-mol donc, M. Fréchetto, si c'est Cadot ou l'envoyé du roi qui crie : — Passe au large !

— Mais ce fort maintenant est un fort britannique.

— Oui-da !

Le roi de France aurait vendu le Canada !

Eli bien, l'on ne vend pas les Français qu'il renferme. Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme ! Car tant que je serai vivant et lejflnsfjrt, Mon drapeau flottera sur le donjon du fort.

212 LE LAUllÉAT

M. de La Palisse n'est pas mort, puisqu'il fait dire à Cadot que, tant qu'il serait le plus fort, personne ne prendrait son fort.

Tant qu'il serait le plus fort !

Beau dommage !

Durant six mois, Cadot sombre et farouche Fit ses provisions de combat et de bouche.

De combat et de bouche !

Très euphonique, cet hémistiche-là.

Il lui fallut enfin subir un siège en règle.

Cent grenadiers d'Ecosse, âpres à la revanche, Débarqvièrent un jour dans les remous du saut.

Décidément, si ces pauvres grenadiers d'Ecosse,. âpres à la revanche^ n'eussent pas su nager, ils se seraient toujours bien tous noyés en débarquant dans les remous du saut.

Une partie de l'article qu'on a sous les yeux a paru dans la Minerve de 1884.

Depuis, M. Fléchette a tenu compte de mes remarques, et a fait dans le Drapeau janiome plusieurs corrections, entre autres, la suivante, — ^pour faire disparaître âpres à la revanche:

Soixante grenadiers des bords de la Tamise Débarquèrent un jour dans les remous du saut.

Dans la pièce primitive, les ennemis de Cadot

LE DRAPEAU FAXTOÎME 213

étaient au nombre de cent ; maintenant ils ne sont plus que soixante, et encore ce ne sont pas des Ecossais, mais des Anglais.

Comme vous voyez, la vérité historique pour le lauréat n'est pas ce qu'un vain peuple pense.

Le lendemain matin, on marchait à Tassant.

Dix hommes seulement défendaient la redoute.

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