‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 64 sur 75 · A victoire fut rude^ et coûta cher sans doute · texte numérisé non relu

A victoire fut rude^ et coûta cher sans doute

Ce n'est pas la victoire qui fut rude^ M. Fréchette, mais bien la bataille qui l'assura aux dix défenseurs de la redoute.

La victoire, il est vrai, coûta cher ; mais elle fut, comme le sont toutes les victoires, bien douce et bien agréable.

Mais Cadet, héroïque en sa rébellion,

Du haut de ses remparts^ lutta comme un lion,

Tout à l'heure Cadot était dans un fort, et maintenant il est sur des remparts, levées de terre, généralement revêtues de pierres, qui entourent et défendent une place.

Et les troupes du roi reculèrent hachées.

Pour M. Fréchette, cent grenadiers d'Ecosse — parmi lesquels il y en avait plusieurs de tués— sont des troupes !

Pas exigeant, comme vous voyez.

214 Î.E LAUPwÉ-iT

On investit la place ; on creusa des tranchées ;

Et ces fiers conquérants résolurent enfin

De vaincre à temps perdu l'assiégé par la faim.

A temps perdu est là, comme cheville, un vrai poteau de télégraphe.

Mais les précautions de Cadot sont bien prises. Toujours sur le qui-viie, à Vaffât des surprises. Près du cercueil des morts, au chevet des mourants, —Car les mousquets anglais ont éclairci ses rangs, — L'étrange révolté veille et se multiplie.

Sans doute, si Cadot était toujours sur le qui-vire^ il devait veiller.

Ce qui est faux, par exemple, c'est qu'il ait été k. l'affût des surprises, qu'il les ait recherchées.

Ce sont encore les exigences de la rime qui ont forcé M. Fréchette à se servir de cet affût-là.

Je transcris de nouveau le commencement de la . tirade que je viens de mettre en relief:

Toujours sur le qui-vive, à l'aft'ût des surprises, Près du cercueil des morts, au cJwvet des mourants, — Car les mousquets anglais ont éclairci ses rangs.,,,,.

Il y avait, au commencement de la lutte, dix hommes dans le fort Sauvage, et comme sur ce nombre les mousquets de marque anglaise en avaient mis hors de combat, les rangs des soldats devaient être clairs, en effet.

Et puis, des rangs dans un fort !

Ce qui m'étonne surtout, c'est que Cadot, barricadé

LE DRAPEAU FAXTOME 215

dans une redoute, toujours sur le cjui-vlve, se battant en désespéré, ait été capable de faîra des cercueils pour les compagnons d'armes qu'il avait perdus, ait eu le temps de passer de la tisane à ceux qui gardaient le lit.

A (le forts ennemis croyant nvoir affaire,

Les assi^'geants honteux et ne saehant que faire

N'osaient plus ha-utrcler un combat désastreu \

Sapristi Tils faisaient bien, et personne n'aurait pu les blâmer.

M. Frécliette a voulu dire que les Ecossais n'osaient plus engager un combat hasardeux, un combat qui pût leur être désastreux.

Maudissant le jïuignon, se querellant entre eux, Ils passèrent Tété, sans que ni violence Xi ruse, un seul instant, trompât la vigilaniîo De Cadot (]fwe jamais rien ne pat assoupir.

Je suis bien certain que si ce pauvre Cadot eit pu lire de pareils vers, il n'aurait pas pris grand temps à s'assoupir, par exemple.

Or, l'automne arrivée, il fallait déguerpir.

U)i beau maiin^ plus lien ! Sa is tambour ni trompette,

Les Anglais avaient ptis la poudre d^ escampette.

La difficulté vaincue dans les deux derniers vers me rappelle ceux qu'un abruti a faits, l'autre soir^ devant moi :

La conversation se fais nit rai e, Il m'offiit un ci c are.

2î(i LE LAURÉAT

A vrai dire, j'aime autant les rîmes de Tabruti.

Battus, manquant de tout et craignant pour leur peau, Us avaient laisse là Cadot et son drapeau, Et regagnaient Québec par la route du fleuve.

C'étrâent huit mois au moins de gagnés.

Croyez-moi ou ne me croyez pas, les lignes d'inégale longueur qui précèdent sont des vere.

Mais l'épreuve Avait été terrible et fatale au vainqueur.

Sur ses neuf compagnons, tous des hommes de co'nr, Cadot ne comptait plus que deux soldats valide??.

M. Fréchette prétend que des soldats qui se battent volontairement pour le drapeau, neuf contre centj sont tous des hommes de cœur.

C'est incroyable.

Mais c'étaient comme lui iIqux paroissiens solides,

Qui n'avaient pai souvent^ comme on dit, froid aux yeur.

En nous apprenant que les derniers compagnons de Cadot n'avaient pas souvent froid aux yeux, M. Fréchette admet donc implicitement qu'ils y avaient froid par moments.

Entre Xoël et les Rois, probablement.

Et puis, le lauréat pourrait-il nous dire de quelle paroisse venaient ces deux individus qui n'avaient pas froid aux yeux, et s'ils avaient jamais été marguilJiers.

LE DKAPEAU FANTOME 217

Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette, Faisait toujours trembler sa blanche silhouette. Dans un serment farouche, étrange, solennel, lis jurèrent tous trois leur salut éternel.

Que, sans faillir, et tant qu^une dernière goutte De sang leur resterait nu cœur, coûte que coûte. Et d'ut le monde entier fondre sur le vieux fort, Tous trois, se raidissant dans im suprême elibrt, Même quand aurait fui tout rayon d^ espérance. Couvriraient de leurs corps le drapeau de la France

Avez-vGus jamais vu pareil galimatias ?

Et que les autres morts, le dernier, resté seul, De son dernier lambeau se ferait un linceul.

Qui aurait pu s'imaginer cela ?

Les autres étaut morts, le dernier allait se trouver à rester seul.

Mais revoyons les premiers vers que je viens de

citer :

Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette, Faisait toujours trembler sa blanche silhouette.

Que dites-vous de la silhouette blanche d'un 2>fi qui tremble sur Ift Jond vert des bois ?

A propos, j'ai dit dans mon dernier article que M. Fréchette avait donné un fond noir à la forêt voisine du logis de Jean Sauriol, parce que le lauréat avait besoin de l'épithète noir pour la faire rimer avec manoir.

lilS LE LAURÉAT

Jjejoiid vert des bois, qui se trouve daus le corps, et nou à la rime du deuxième alexandrin que je viens de répéter, prouve que j'avais raison.

Et puis, il y a dans la comparaison comme un vol de mouette un gros solécisme, attendu que ce vol — S'il est pris ici dans le sens d'essor — n'a pas de silhouette, et que, s'il est synonyme de volée, il aurait fallu que M. Fréchette pluralisât le dernier vocable de son hémistiche, qu'il mît plus d'une mouette là-dedans.

L'espace me faisant défaut pour reproduire en entier le Drapeau faïitôme^ qui est le plus long poème de M. Fréchette, je laisse de côté un grand nombre de vers où se trouve un pareil nombre de lieux communs, de contresens et de gaucheries, pour reprendre nnx transcription par ce qui suit :

Los semaines, les mois et les saisons passèrent. Les souvenirs sanglants par degrés s'eftacèrent ; On oublia Cadot.

A leur serment fidèles, Tous les ans, quand reliait le mois des hirondelles, Les trois héros songeaient à mourir bravement.

Les trois héros voulaient mourir, bravement dans le mois des hirondelles.

Le mois des hirondelles passé, pas d'affaire !

Ils vieillirent. L'un d'eux, on ne sait trop comment, Périt dans la forêt. Sur sa eouclic brûlante, Un autre succomba, rongé de fièvre lente.

La conversation se faisant rare, Il m'ofirit un cigare.

Encore une. fois, j'aime autant les dernières rimes.

Et Cadot resta seul, sans espoir/ sans appui.

Vingt ans sont (5coul(^*s, Cadot n'est plus qu'une ombre....

Il est tout blanc ; sa main tremble sur la détente De son mousquet rouillé dont la voix éclatmite X^ éveille plus r écho dc8 grands hois giboyeux.

Mais si le fusil à la voix éclatante de Cadot ne pouvait plus tirer, — à cause de la roinllè probablem^ritj^ — pourquoi donc celui-ci persistait-il à se tenir le doigt sur la détente ?

Ça le faisait trembler inutilement.

Seul avec un vieux chien sauvage au poil soyeux,

Fidèle compagnon de sa vie isolée,

Il montait quelquefois sur la tour ébranlée.

iS['est-ce pas qu'il est important que le vieux chien de Cadot ait le poil fin pour la rime?

Et puis, le bonhomme était donc bien pesant, qu'il ébranlait la tour, rien qu'à monter dessus ?

Il regardait longtemps du côté de la France, Et puis s'agenouillait, pendant que de ses yeux De longs pleurs de vieillard égalaient silencieux.

Il est bien étonnant que Cadot, à l'âge qu'il avait, ne versât point de longs pleurs d'enfant.

Il vivait de gibier, de poisson, de racines.

Le bonhomme n'était toujours pas à plaindre pour la nourriture. . . . ^

Il mangeait probablement de la perdrix, du canard, du saumon, delà truite, etc., — et soignait sa digestion avec du sang-de-dragon.

Seulement, on ne s'explique pas comment il abattait le gibier, quand on sait que son fusil à la voix éclatante ne tirait plus.

Quelquefois les Indiens des bourgades voisines Venaient le vjsiter, et, dans son abandon, D'un peu de pé\niean grossier lui faisaient don.

Le dernier vers, que Grosperrin n'eût peut-être pas voulu signer, nous porte à chanter :

Regardez moi donc

Ce dindon,

Ce dindon,

Ce dindon,

Dont

Je vous fais don î

Un jour, — c'était par un de ces hivers si rudes

Qui désolent souvetit ces froides latitudes,

Trois Sauteux, qui venaient de chasser Torignal,

Ne virent pas — étrange et funèbre signal —

Le vieux drapeau flotter à son mât qui balance.

L'absence du vieux drapeau n'était pas un signal, M. Fréchctte, mais était un signe indiquant que Cadot devait être mort!^

Ils entrèrent au fort.

Un lugubre silence Régnait partout. Soudain, dans un obscur réduit, Où le pressentiment d'un malheur les conduit.

KE DEAPEAU FANTOME 221

Les trois chasseurs se voient en face d'un cadavre. C'était Cadot, rigide, et — spectacle qui navre — N'aj'ant que son drapeau pour dernier vêtement.

Ce spectacle qui navre est un grossier rabâchage, puisqu'on a vu dans Jean Sauriol:

Sur les débris glacés d'un désastre qui navre.

Enfin, pour le bouquet :

Le héros était mort drapé dams son serment.

Après cela, il ne nous reste plus qu'à tirer l'échelle dont se servait le nommé Cadot pour monter, avec son vieux chien au poil soyeux^ sur la tour ébranlée du fort nommé le fort Sauvage.

M. Fréchette a publié dans le premier numéro de la Revue Canadienne de Tannée dernière une œuvre eu prose portant pour titre : Un Marillo et pour sous-titre : Conle de Noël,

Sitôt que cette nouvelle production du lauréat parvint à Québec, j'entendis plusieurs personnes instruites en dire beaucoup de bien.

On eu vantait surtout la puissance d'invention, et un homme marquant de notre monde politique alla jusqu'à insinuer en ma présence qu' Un Marillo était le chef-d'œuvre de la littérature canadienne.

Poussé par un scepticisme curieux, je me proposais de lire, à la première heure que je serais disposé à perdre, le chef-d'œuvre en question, quand, sur ces entrefaites, je rencontrai un jeune journaliste de mes amis, qui m'assura avoir déjà vu quelque chose en tout semblable à ce que venait de publier le poète national.

Il va sans dire que je crus aisément mon jeun^ ami ; et je venais à peine de le quitter, que, de plus en plus aiguillonné par la curiosité, je commençaisla lecture d' Un Murillo.

Bizarrerie du hasard très amusante pour moi, dès la deuxième ou troisième page du conte de^ M. Fréchette, je crus me rappeler vaguement avoir lu, moi aussi, quelque chose d'identique à ce que^ j'avais sous les yeux ; à mesure que je tournais les feuillets de la Revue., cette conviction grandissait dans mon esprit, et, rendu à la fin d' Un MurillOy, j'aurais juré que je venais de relire l'œuvre d'un romancier français dont j'avais le nom, comme on dit, sur le bout de la langue.

La seule différence, pour moi, entre les deux écrits, c'était qu'une scène représentant un pèlerinage breton dans le roman français avait été remplacée par une messe de minuit dans le conte canadien.

Oui, c'était toute la différence.

Au resLe, quand même j'aurais parcouru pour la première fois l'œuvre donnée comme étrenne aux abonnés de la Revue., il m'eût été facile de voir, par la combinaison des événements qui s'y déroulent, par le poignant des surprises qu'on y rencontre presque à chaque page, que M. Fréchette — chez qui l'imagination, comme on l'a vu, est absolument

UX MUKILLO 22o

null6 — n'était pas l'auteur d'une trame aussi ingénieuse et aussi artistement ourdie.

En outre, l'absence complète de toute couleur locale dans un écrit censé être une légende canadienne me prouvait bien qu' Un Murillo n'était qu'une grossière adaptation à notre paj^s, où il n'y avait probablement de changé que les noms des lieux et des héros mis en scène.

Il est bien évident aussi pour un homme du métier que ce conte est une conception éminemment française, — les quelques choses que M. Fréchette y a ajoutées de son cru font l'effet de morceaux de plomb mal soudés à des lingots d'or, — et l'analyse que je vais en faire suffira pour établir que la Revue a involontairement mis à contribution le travail d'un esprit étranger et autrement inventif que celui du lauréat.

Suivez-moi :

Maurice Flavigny, un jeune peintre canadien,, arrive à Montréal, à la fin de décembre 1871, retour de France, où il a étudié plusieurs années sous les plus grands maîtres de l'art moderne, et où il a été blessé, durant la guerre franco-prussienne, à la prise de Buzenval. Au moment de payer le cocher qui l'a conduit de la gare Bonaventure à un hôtel A^oisin, Maurice laisse inconsciemment choir son porte-monnaie contenant toute sa fortune. Uii

226 LE LAITRÉAT

îné.*cssiteax ramasse l'argent perdu, en enlève quel- 'ques pièces, et, sans se faire connaître, expédie au jeune peintre, dont il sait le nom, le métier et l'adresse, — en même temps que son porte-monnaie qu'il lui rend, — une vieille toile racornie figurant un Enfant-Jésus, qu'il lui donne comme compensation de la somme qu'il s'est appropriée. En examinant cette toile, Flavigny s'aperçoit aussitôt qu'il est en possession d'un original du grand peintre espagnol Murillo. Au bout de quelques jours, il vend le précieux tableau à une maison commerciale de New- York pour la somme de dix mille piastres. Avant de livrer le chef-d'œuvre, il eu veut faire une copie qu'il destine à l'église de Contrecœur, sa paroisse natale, où, durant sa longue absence, son père est mort, après avoir perdu tous ses biens, et où sa mère, devenue aveugle et restée sans ressources, vit chez une jeune institutrice, M"° Suzanne D'Audray, <jui l'a recueillie par charité. Une fois sa copie terminée, Maurice se rend, l;i veille de Noël, à •Contrecœur, et va directement chez le curé de l'endroit, qui l'accueille avec toute la sympathie et tous les égards auxquels lui donnent droit ses talents •et le don généreux qu'il apporte. Le bon abbé apprend au jeune artiste que M""* Flavigny demeure à un quart de lieue du presbytère. Maurice trouve ^a mère seule avec une petite bonne, l'institutrice, qui est en même temps l'organiste de la paroisse,

UN -MLTvILLO 227

étant au village, occupée à exercer un chœur pour la messe de minuit. L'entrevue de la mère et du fils tîst touchante comme le sont toujours pareilles entrevues. Pour remercier Dieu, qui vient de les réunir, la pauvre veuve veut conduire son enfant en face d'un vieux tableau religieux qu'elle ne voit pas, puisqu'elle est aveugle, mais qu'elle croit toujours isur un pan de mur du modeste logis qui les abrite. La petite bonne explique à Maurice qu'un jour, dans un moment de pénurie. M**" Suzanne a vendu pour Rine bagatelle le vieux tableau à un passant, pour acheter des médicaments destinés à M'"" Flavigny ; et, parla description qu'elle en fait,rartiste comprend que la peinture ainsi sacrifiée est la même pour laquelle il a reçu un si haut prix des négociants new-yorkais. A la messe de minuit, M"° D'Audray communie, et, au moment de quitter la table sainte, elle s'évanouit, à la vue du tableau que son curé vient de recevoir et qu'elle a reconnu tout de suite. Maurice court la relever, et un médecin spécialiste, récemment arrivé, lui aussi, de Paris, et établi, delà veille, à Contrecœur, est mandé pour donner ses soins II la jeune fille, que cependant l'air froid du dehors remet aussitôt du choc nerveux qu'elle vient d'éprouver.

L'action, que j'abrège, est, comme on voit, toute palpitante d'intérêt, et se termine par un mariage : Maurice épouse Suzanne, qui a été si dévouée à sa

mère ; et maintenant l'heureux couple vit à la- Xouvelle-Orléans, où le peintre a beaucoup de vogue et travaille eu face du Murillo dont le curé de Contrecœur lui a rendu la copie, et qui lui rappelle de si doux souvenirs.

Tout cela est le comble de l'invraisemblance pour notre pays ; et je ne comprends pas que M. Frécliette,. qui fait de la littérature depuis si longtemps, et à qui ses rapines ont joué de si mauvais tours, n'ait pu réussir à donner, au moins, assez de couleur locale à son conte pour en dissimuler un peu la provenance exotique.

Bien que l'analyse que je viens de faire soit assez probante pour faire condamner M. Fréchette, je me permets de faire ici deux citations qui établiront que le lauréat n'a fait, par endroits, que transcrire le texte même de l'auteur qu'il a filouté.

Qu'on en juge :

Et le jeune médecin, après avoir fait sauter les bouchons et rempli les verres, leva le sien en s'écriant :

— Mes amis, à la santé, d'abord, de M"^® Flavign}* ; et puis, i\ celle de mon brave camarade Maurice, nouveau Messie, (jui nous arrive, comme un Enfant-Jésus, en pleine nuit de Xoël !

— Noël ! noël î crièrent tous les convives en se levant et en choquant leurs verres, d'un côté de la table îl l'autre.

Bénissez-les, monsieur le curé, disait la bonne vieille mère^ en essuyant, elle aussi, ses yeux éteints. Bénissez-les, vou qui pouvez les voir î

Et, pendant que le vieux prêtre levait ses longues mains blanches au-dessus des deux jeunes fronts inclinés, le médecin — qui à la dérobée avait plus d'une fois examiné les prunelles de la malade — s'approcha d'elle et lui dit à l'oreille :

— Vous les verrez, vous aussi, dans quelques semaines, madame Flavigny, prenez en ma parole de médecin spécia- .listc.

Le petit tableau devait porter bonheur îl tout le monde

Et si quelqu'un eût, à ce moment-là, passé sur la route, en face de la vieille maison d'école de Contrecœur, il eût sans -doute entendu, mêlées à de bien joyeux éclats de rire, des -x'oix jeunes et vieilles, claires et sourdes, qui criaient :

— Noël î noël !

Xon, mille fois non, personne n'a jamais entendn, au sein des campagnes des bords du Saint-Laurent, dans les fêtes intimes ou publiques, crier : — Noël ! noël ! — et ce vivat, que le peuple poussait autrefois, surtout au moyen âge, à l'occasion de la naissance d'un prince, de l'arrivée d'un souverain, etc., est dans un écrit canadien tout ce qu'il y a de plus gauchement copié.

Deux autres citations maintenant pour prouver par leur phraséologie comme il est facile de s'apercevoir quand c'est M. Fréchette qui a tenu la plume, et comme j'avais raison de dire tout à l'heure que les choses de son cru semblent dans le texte volé des morceaux de plomb mal soudés à des lingots d'or :

Maurice la trouva seule au logis avec une petite bonne, — la jeune institutrice, qui était en même temps l'organiste de

la paroisse, ayant dû passer la journée au village, chez son cousin — un jeune médecin récemment établi à Contrecœur,, afin d'être plus à portée de l'église pour les répétitions,

Apres avoir constaté qu'il a répété l'adjectif jeune dans une phrase assez courte, que M. Fréchette s'approche de sa bibliothèque, et il verra par Larousse, Bescherelle et Littré, — qui seront alors à portée du plagiaire, — qu'une église n'est à portée de personne, que nul ne peut tenir une telle construction dans sa main. Qu'il consulte ensuite les hommes bien pensants du pays, et il saura que ses vers n'ont plus aucune portée artistique, et que tout le monde se moque de la portée de ses foudres de la Patrie^ qui ne font plus que houm ! boum ! et ne: tuent personne.

Quelques minutes après, on frappait à la porte du médecin,, qui accourait en toute hâte de son côté ; mais, — on a deviné que tétait elle — V)ien inutilement en ce qui regardait Suzanne,. la. fraîcheur du dehors ayant complètement remis la jeune institutrice du choc soudain qu'elle avait éprouvé à la vue du tableau de Maurice.

M. Fréchette avouera qu'il faudrait chez un»

simple mortel une bien grande pénétration d'esprit pour comprendre ce qu'il voulait dire quand il a écrit : mais on a deviné que c'était elle^ en ce qui regardait Suzanne^ etc.] et, en fait de choses confuses et mêlées, je ne connais rien de comparable à la tignasse phraséologique que je viens de montrer.

UN' MUKILLO 2r,l

Et puis la fraîcheur d'une nuit cle lî^oël, dans un pays comme le nôtre, est un mot bien trouvé, n'est-ce pas ?

Il est donc parfaitement inutile d'insister sur l'invraisemblance, au point de vue canadien, de ce qui fait le sujet (T Un MuriUo^ et sur l'impossibiliti qu'il y avait pour M. Fréchette, dont rinfoconditc est notoire comme l'infatuation, d'écrire une chose aussi dramatique et aussi bien imaginée. Et le ridicule de la jeune institutrice de Contrecœur en possession de l'Enfant-Jésus de Murillo, dont l'original est eîi Angleterre et n'a jamais traversé l'Atlantique, le ridicule du prix auquel Maurice Flavigny l'a vendu avant de quitter Montréal, qr.i n'a jamais exporté l'ombre d'un tableau de grand maître, le ridicule de la blessure d'un Canadien à la prise de Buzenval, à laquelle pas un de nos compatriotes n'a certainement pris part, le ridicule d'un jeune médecin oculiste arrivé récemment de Paris et établi dans un village qui compte une trentaine de maisons, tout ce ridicule n'a d'égal que l'inexprimable impudence et l'indicible gauch^^rie du lauréat.

D'ailleurs, la longueur même d' Un Murillo — qui formerait environ soixante pages d*un volume in-12 — est une preuve que AI. Fréchette a pris presque tout fait ce qu'a publié la Bevue^ e: qu'il n'a pu trouver dans sa bibliothëque rien de moins considé»

-o2 LE LAURÉAT

cable qu'un roman français pour fabriquer sa prétendue légende canadienne.

11 suffit de lire les contes de Xoël et autres que publient les poètes et prosateurs français du jour, comme Catulle Mendès, Jacques Xormand, Paul Arène, André Tlieuriet, François Coppée, Alphonse Daudet, etc., pour savoir qii'Ua Marillo est cftectivement trois ou quatre fois trop long pour un conte.

En tout cas, le directeur de la Récite^ un homme fl'aiFaires aussi probe qu'intelligent, avait, comme on le verra plus loin, commandé à M. Fréehette un simple conte de Noël, qui devait rapporter à son auteur vingt dollars ; et M. Leclaire ne fut pas peu surpris de recevoir, à l'approche du jour de Tan, un manuscrit volumineux à l'excès, presque encombrant pour son nuniéro de janvier déjà sous presse, et pour lequel le lauréat réclama, après son impression, le triple du prix convenu.

C'est encore Tamourdu quibus qui poussa M.

Fréehette à demander soixante piastres pour un ouvrage qu'il n'avait fait, à proprement parler, que transcrire, comme c'est son manque de jugement qui lui attira une difficulté que M. Leclaire se charge de nous expliquer dans une lettre qu'il m'adresse et dont je détache les lignes suivantes :

Quelques jours plus tard, dit M. Leclaire, j'écrivis à M. Fréehette, qui était descendu à Québec, pour lui faire

i:n muiîillo 233

connaître la décision à laquelle j'étais arrivé, lui faisant remarquer qu'il m'avait tout s.u moins induit en erreur en me demandant $20 par article, sans faire de réserve pour la quantité et la longueur de ce qu'il devait me donner pour un conte de Noël canadien.

Je reçus une réponse en date du 13 janvier, dans laquelle M. Fréchette répétait une partie des insultes dont ma qualité de marchand avait été l'occasion, et terminait en me disant qu'il avait remis l'aftaîre entre les mains de son avocat avec qui j'aurais à régler.

Assez longtemps plus tard — un après-midi. — je reçus, en effet, la visite de M. Alp. David, qui, je dois le dire, s'est montré très courtois. Il avait, lors de la première entrevue, fait tout son possible pour calmer son client et atténuer ses insultes. Il me conseilla, naturellement, de régler, me disant que M. Fréchette n'était pas un homme commode, qu'il me poursuivrait en justice, qu'un procès est toujours une <4iose incertaine et désagréable, etc.

Voyant, cependant, que j'étais bien décidé à ne pas donner le prix demandé, il finit par me proposer d'ajouter $10 et qu'il prendrait sur lui d'accepter ce règlement.

Pour avoir la paix et me débarrasser de M. Fréchette, je consentis, et fis lui chèque de $10 que je remis A M. David.

De tout cela il ressort — avec une accentuation frappante — que M. Fréchette pouvait obtenir vingt dollars pour un conte de JSToël, si court qu'il pût être, qu'il s'est autorisé, pour grossir sa réclamation, de l'ampleur du thème qu'il s'était approprié, qu'il a floué M. Leclaire comme il en a floué tant d'autres en littérature, et que le lauréat fait ses contes — sans calembour — un peu trop longs.

Quoi qu'il en soit, — -je le répète, — j'ai parfaite souvenance d'avoir lu autrefois le sujet du conte de ÏToëlde M. Fréchette.

Mais OÙ ? il quelle époque? dans quel auteur ?

Je ne saurais le dire.

Trouvcraî-je jamais le volume où \e "poete national a commis ce nouveau larcin ?

Je l'espère, — parce que tous les méfaits d'un imposteur doivent être dévoilés tôt ou tard ; et ce qui me porte surtout à espérer, c'est la découverte que j'ai faite récemment d'un vol q«ie M. Fréchette a perpétré, il y a plus de vingt ans, en signant une nouvelle en prose, — Une touffe de eheveax blancs^ — dont la principale scène était censée se dérouler dans le cimetière de Saint-Joseph-de-Lévis.

Je m'en souviens comme si c'était d'hier, — en lisant pour la première fois Une touffe de cheveux blancs^ qui parut dans V Opinion Publique du 25 avril 1872, j'eus immédiatement l'impression que j'avais vu, quand j'étais enfant, une pareille chose dans un de mes livres de classe.

Je fis même à ce feujet des recherches, qui, mallieureusement, n'aboutirent à rien.

J'avais oublié depuis longtemps cette circonstance de ma prime jeunesse, quand, un jour de l'automne dernier, je me rappelai, — en relisant Un Murillo pour en faire une étude, — les soupçons que j'avais entretenus sur la paternité de la scène du cimetière de Saint- Joseph ; et je songeai que, puisque j'avais lu, sur les bancs du collège, le motif d' Une touffe de

cheveux blancs, je pourrais peut-être, en m'adressant à un ancien instituteur de ma connaissance, M. B.,^ obtenir quelque renseignement propre à me faire retrouver le motif en question.

Cette idée m'entra profondément dans la tête, et, le lendemain, je frappais à la porte du vieux professeur, qui tout de suite me félicita sur la campagne que je poursuivais contre le roi des plagiaires, selon son expression.

Xous causâmes longuement des vols du lauréat, et comme j'étais en train de faire l'analyse (VUne touffe de cheveux blancs :

— Voulf z-vous parler de la Tête de Mort f interrompit le professeur, avec un fin sourire.

— Peut-être, répondis-je, frappé de ce titre qui pour moi était toute une révélation.

— C'est une des dernières dictées que j'ai données à mes élevés, continua M. B., en se dirigeant vers une pièce voisine, et je vais vous la faire voir immédiatement.

Et, en effet, au bout de quelques minutes, je trouvais dans un opuscule intitulé : Cours théorique et pratique de langue française, et signé par P. Poitevin, professeur au collège Rollin, la source où. M. Fréchette avait puisé une de ses plus ingénieuses inspirations-, et les quelques citations que je vous ferai de la Tète de Mort et d' Une touffe de

l'30 Î.E LAUREAT

cheveux blancs vont, une fois de plus, confondre le roi des plagiaires^ si toutefois un audacieux aussi éhonté peut jamais être confondu :

LA TETE DE MORT

Un curé procédait à la sépulture d'un de ses paroissiens ; le corps du défunt était déjà sur le bord de la fosse ; on voyait pêle-mêle les têtes de morts et les ossements que le fossoyeur avait tirés de la terre pour y mettre les nouveaux venus, car jusque dans la tombe il faut céder sa place à d'autres.

UNE TOUFFE DE CHEVEUX BLANCS

Or, précisément à l'époque dont je parle, il se faisait dan« la partie Est du cimetière je ne sais trop plus quelle excavation, on creusait une charnière, je crois. Et, chose qui semble étrange d'abord, mais qui s'expliqua facilement par la suite, — bien qu'aucune excavation ne parût avoir été faite dans cette partie de l'enceinte, — les travailleurs découvraient presque chaque jour quelques ossements humains et parfois des squelettes entiers qu'ils éparpillaient çà et là dans les hautes herbes du cimetière.

M. Fréchette a commis là d'abord une faute de syntaxe, en employant le présent de l'indicatif au lieu du prétérit du verbe sembler^ et ensuite un affreux barbarisme, en nous faisant voir une cAarnfè?^, appareil composé de deux pièces assemblées sur un axe commun, à la place d'un charnier, lieu où l'on dépose les morts.

LA TETE DE MORT

O. prodige ! tout à coup un de ces crânes paraît s'agiter. L'assemblée tout entière est saisie d'effroi. Cependant la tête de mort s'agite de plus en plus, et semble regarder, toute menaçante, les téméraires qui ont osé troubler son

repos. Bientôt même elle s'avance comme pour demander compte de l'outrage qu'on lui a fait. Les assistants ne peuvent plus maîtriser leur frayeur. Les uns fuient en jetant des cris perçants, les autret se prosternent, implorant la miséricorde divine pour eux et pour le mort, dont la ttto s'avançait toujours.

UNE TOUFFE DE CHEVEUX BLANCS

Ce qui se passa alors, messieurs, défie tout langage humain.

Là, tout droit, en face de moi, presque à portée de ma main, une tête de mort, grimaçante, me regardait dans l'ombre avec ses grands yeux sans prunelle, et... pour comble d'horreur, elle s'avançait vers woi par soubresauts irréguliers.

Avec la répétition vicieuse du pronom moi dans ce que je viens de citer, voilà deux têtes qui regardent bien et s'avancent bien de la même façon, n'est-ce pas ?

LA TETE DE MORT

Le prêtre fait alors le signe de la croix : " Tête, s'écrie-t-il, au nom du Dieu vivant, je t'abjure : Arrête-toi î "

La tête obéit et se retourna aussitôt.

On en vit sortir un rat, qui, effrayé par la voix du prêtre se perdit dans un trou voisin.

UNE TOUFFE DE CHEVEUX BLANCS

Tout ce que je viens de vous raconter s'est passé il la lettre.

Ce crâne qui se mouvait de lui-même, il y avait tout simplement un crapaud dessous.

S'il est vrai qu'il y a dans la dernière phrase un contresens, — la tête de mort n^ 2 ne se mouvait pas d^elle-même^ puisqu'un crapaud la faisait marcher, — en revanche, quel trait de génie M. Fréchette a eu pour fourrer dans le crâne de la dictée française un

batracien à la place criiii rongeur, ou plutôt pour «ortir de son crâne le crapaud qu'on vient de voir s'avancer d'une façon si horripilante !

Donc, plus on étudie l'œuvre du lauréat^ plus on <3st convaincu de sa fourberie et de son impuissance ; et je ne crains pas d'affirmer qu'il arrive aussi souvent à M. Fréchette de voler quand il fait de la prose que lorsqu'il fait des vers, ce qui n'est pas peu dire.

Aussi, pas plus tard que l'automne dernier, au moment même où tout le monde était stupéfié des révélations que je venais de faire contre le lauréat, celui-ci osait encore plagier Eugène Sue, pour tâcher de donner quelque intérêt à un très ennuyeux article qu'il publia dans la Patrie du 21 octobre.

Je fus averti de cette nouvelle escroquerie par un billet anonyme que je trouvai, un matin, sur mon bureau, et qui était ainsi conçu :

Qu(jbec, 3 nov. 1S93.

Mon cher Monsieur,

Comme vous me semblez plus que jamais déterminé à faire connaître M. Fréchette tel qu'il est, je me permets de vous signaler un chapitre des Mystères de Paris, intitulé : Déjeuner de garçons, où vous constaterez que le lauréat, comme vous l'appelez, s'est servi largement pour une scène qu'il vient de décrire dans ses Notes sur Chicago.

Un A3tl DES LETTRES.

Décidément, je suis servi à souhait, me dis-je en

relisant le billet ci-dessus, et, presque certain que je n'étais pas trompé par celui qui me l'avait adressé, considérant que l'écrivain qui veut faire triompher une cause juste ne doit pas reculer devant un ou plusieurs malfaiteurs littéraires, je fis venir de Montréal les Mystères de Paris ^ où je trouvai effectivement le chapitre indiqué par un Ami des lettres^ et dont j'extrais le passage suivant pour le -comparer avec la prose des Notes sur Chicago :

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